Il suffit d'un mot

De toutes ces petites choses qui


 

Une conférence. Un sujet tout autre qui en englobait un plus large: sur-adaptation. Elle a prononcé une phrase au milieu de beaucoup d’autres, je n’ai pas retenu celle qui était juste avant ni celle qui était juste après, tout a été noyé dans la claque de la phrase, emporté dans un mouvement qu’il m’a fallu ralentir, arrêter, décortiquer. Explorer.

L’exactitude vertigineuse des instants, est-ce qu’on peut les nommer, les dire, peut-on abandonner la précision de ce qui a été, est, sera, sans trahir le frisson, la claque monumentale qu’il peut être ? Je ne sais pas m’obliger à la lenteur pour le retenir, je vis la claque, le frisson, je le vis à une vitesse fulgurante et c’est seulement ensuite que la vision ralentit, qu’elle échappe à la temporalité. Que je. Réalise. Cette immobilité et son mouvement soudain, entier, brutal qui lui succède.

J’ai été frappée par le degré d’absence de ce temps-là, de ce « juste avant » qui n’existe plus que pour la claque, de l’impossibilité de décrire les sons. L’existence même d’un autre temps se trouve être inenvisagé. Et je crois que ce que j’aime le plus, ce qui me dévore à en être dans la folie parfois, participe à l’exploration de ce qui n’est pas envisagé, de ce qui a été sans qu’on le devine encore, de ces traces à peine esquissées. Remonter le temps mais en marchant de face, oser regarder.

Je suis alors remontée dans ce temps qui n’était plus, dans tous ces avant-pendant-après, à partir d’une phrase qui a claqué dans mes oreilles et m’a laissée là, sonnée sur ce qui était juste avant et ne serait plus. En une fraction de seconde j’ai retrouvé tous les liens, de ma vie de trois ans, en passant par les écoles, à l’actuelle qui n’avait pas tant changé et qui aurait dû, depuis longtemps. Je me suis fourvoyée dans ce rapport à l’autre, sans cesse, pour des miettes d’intégration, superbes miettes certes – et je ne les regrette pas, j’ai profité pleinement de ce que ces temps avaient à m’offrir – mais éphémères. L’épuisement que j’en retirais était terrifiant, j’en retirais une sensation d’arrachement à moi-même, disloquée pour rejoindre celui, celle qui a besoin de, pour rejoindre la part de moi qui a besoin d’interaction et la part de ces autres qui s’en sortent si facilement. Ou qui semblent.

J’en suis là.
À laisser la part d’ombre et de lumière qui ne m’appartient pas, à regarder cet autre réussir là où je pensais échouer. J’avais tellement, tellement tort. Ce rayonnement qui m’attirait comme un papillon vers la lumière, possédait la solitude de toutes les amitiés réunies dans un flux incessant de passage. Il était vain. Resplendissant mais vain. Je me pose sur une tonalité un peu à côté et toute ma force se tient là. Il y aura tout un monde pour me rejoindre, sans les creux.

J’en suis là.
J’étudie. Ces petits pas, ces petites choses qui font basculer.
Cet instant, d’avant. Cet instant d’après.
Ce qui est en train de changer durablement pour moi, ce que je ne serai plus.
Cette sur-adaptation sur laquelle je tourne la page.

Je m’apprends. En douceur, avec amour. Dans la légèreté de ce qui se trouve.
Je t’apprends. En qualité, avec tendresse, sans chercher à combler la distance qui se creuse irrémédiablement quoi que je fasse.
J’apprends à aimer ce creux-là. À t’aimer dans ce creux.

Je me deviens. Précieuse. Tu me deviens. Précieux. Sans l’intimité que tu ne peux offrir, avec ce qui te fait toi. J’apprends, dans cet avant-après, à connaitre la place exacte que je peux occuper si je le souhaite. Une mise au monde essentielle de ma relation à l’autre, sans l’enjeu de l’intégration. Sans la souffrance.
J’ai trouvé l’exact lieu où je me place.

Je sais où je suis.
Je peux me regarder être.
 

chenille
Chenille suspendue à un fil, en forêt de Paimpont.
A sa juste place.

 

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