Pensine

La vie des non nés – je le dis bien mieux là


 

Je ne savais plus, c’était le trou, le grand, le noir. Je la connais depuis plus d’une année peut-être deux, je sais que j’aime beaucoup ces enfants – mais lesquels ?! -, j’ai parlé avec elle au moins quatre fois entre mai et juin pendant plusieurs heures, et le trou noir abominable autant qu’incroyable : je ne savais plus le nombre d’enfants, ief ou école, fille ou garçon, j’avais tout oublié et mes enfants m’ont demandé s’ils allaient venir alors je n’ai rien trouvé de mieux que d’envoyer un sms, m’excuser platement et lui demander si elles venaient avec ses enfants ou non, que j’étais perdue là tout de suite. Et elle m’a répondu « oui oui, ief, et nous serons toutes les trois ». Je ne savais pas encore ce qui se jouait pour elle, j’allais le savoir ensuite, mais j’ai rajouté ma pierre à ce qui n’était pas encore parlé, j’ai cru qu’elle disait qu’elle venait avec ses trois enfants… et j’ai répondu génial, Hibou est surexcité il a compté qu’ils seraient cinq enfants… et étonnée elle m’a dit « mais j’ai juste mes deux filles et toi tes deux garçons ? » Elle en a deux, deux, et quand je les ai vues arrivées je me suis très bien souvenue des visages mais oui c’était évident. Elle a deux enfants. Oui. Mais elle était enceinte. De quelques semaines. Un stérilet disparu et un bébé plus tard, je faisais une magnifique bourde entre nos deux inconscients, et dans un petit coin de la discussion il était question d’IVG. Je me suis rattrapée aux branches en parlant de grossesse – oui j’ai fait ça, mais elle en avait besoin, comment l’expliquer ? – et lorsqu’elle est partie, elle m’a remerciée, c’était pour elle devenu une vraie grossesse, avec des souvenirs, un peu, là, qu’elle aurait désormais.

Dans certaines occasions, je sais mettre les pieds dans le plat.
Les deux ensemble.
Je me fais peur.

Et le soir, le soir-même, je recevais un mail où l’on me disait, vous savez, une âme, une autre peut-on doit-on comment l’accueillir, cet autre enfant pas encore là mais qu’on sent pourtant autour de soi et je me suis dit c’est fou, cette journée est folle, il doit s’agir de tous les enfants non nés de toute la vie, toute la planète, il y a un message mais c’est lequel dites-moi ? Et alors j’ai parlé de la petite fille, ma petite toute petite qui ne viendra jamais au monde, qui attendait et qui jamais ne sera là parce que je n’ai pas pu parce que la vie c’est ainsi parfois. Mes enfants en reparlent parfois, de cette petite sœur, Prince en a pleuré, Hibou s’est resserré autour de nous et c’est ainsi que les enfants ont décidé de dormir avec nous dans la même chambre il y a quelques mois, parce qu’il manquait une petite fille entre nous tous. Un manque terrible, cette petite. Le deuil se fait, doucement, pour une âme qui n’a jamais tenu dans mon ventre, c’est la chose la plus étrange peut-être.

Ils étaient trois. Depuis la nuit des Rois ils étaient trois. Je l’ai toujours su, que j’aurais trois enfants. Hibou avait quelques mois lorsque j’ai retrouvé un papier que j’avais depuis longtemps oublié et quelques mots griffonnés que j’avais tout autant oubliés, un papier qui datait de 1999 et nous étions en 2012. Dix mille vies m’étaient arrivées depuis ce bout de papier, j’étais avec S. en 1999, et lorsque je l’ai montré à LeChat il m’a regardé et il m’a dit « tu es une sorcière ». Dans sa main, trois prénoms. Prince, Hibou, Ligéia.

Mon mari ne s’en est pas remis. Quand, pour jouer, je me défends d’être une sorcière, il me dit « tu es celle qui savait déjà les prénoms, l’ordre, le sexe, le nombre d’enfants ». Je ne peux plus m’en défendre.

Quelques mois après la naissance de Hibou et avant le bout de papier, Prince a dit qu’il attendait sa petite sœur. Il l’attendait tellement qu’il s’est mis à lui parler. Dans les miroirs, en jouant dans sa chambre, en marchant. J’ai mis une année à comprendre qu’il ne s’agissait pas de la perte de sa cousine – nous avions déménagé et elle lui manquait ; encore que je l’ai aussi surpris à parler à sa cousine depuis le miroir de la salle de bain, à ma décharge – mais qu’il parlait à une âme. J’ai fini par le comprendre, lorsque je l’ai vue. J’ai fermé les yeux comme les enfants mais elle était toujours là, et j’ai dû lui expliquer que je n’aurais pas de troisième enfant. Mais elle n’a pas spécialement écouté, je crois. Elle ne me croyait pas. Prince s’est tu.

Lorsque les deux enfants ont eu respectivement six et deux ans, la pression fut double : ils en ont parlé tous les deux. La petite sœur. L’âme était toujours là, j’ai pleuré. De douleur de dire non, de douleur de la refuser elle si belle, de douleur de je ne savais plus quoi. J’ai expliqué avec l’éternel refus de sa part que ce n’était pas possible pour moi, que je ne pouvais plus, je n’avais pas la santé pas l’énergie ; nous avons parlé opération – de mon mari et puis le temps passant celle-ci est arrivée, mettant un terme à toute possibilité.

Elle est partie.

Parfois.. je me demande..
Il y a quelques mois les enfants en ont reparlé, pleuré. Ils savent pourtant, que nous ne pouvons plus avoir d’enfant.
Le deuil se fait.
Pour tous.

Je n’ai jamais compris comment on avait tous pu la voir, cette petite.
Ligéia.

Mais vraiment.
Qu’est-ce qu’on sait de l’invisible.

coucher-de-soleil-sur-lac-paimpont

 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

6 commentaires

  • delphine

    Tes mots me touchent infiniment. Tant de non nés pour moi. Un deuil impossible à faire pour le moment, je ne me sens pas complète. Il y a eu Elle (L.), mon fils et 3 non nés, ça fait une très grande famille au final. Des pensées pour toi

  • Marie Kléber

    C’est très beau et très douloureux en même temps. Elle fait partie de votre famille, sans être là à vos côtés. Elle est un ange.
    Une amie (qui ne l’est plus mais qu’importe) a perdu une petite fille aussi et peu avant la nouvelle qui a fait chaviré sa vie et celle de son mari, elle me disait « j’ai toujours su que le premier bébé serait une fille et qu’elle s’appellerait P ».
    Je t’envoie de tendres pensées, à toi et aux tiens.
    Elle est, juste différemment des autres.

    • Dame Ambre

      Je suis bouleversée, je ne m’attendais pas à ces témoignages (ici, twitter, mail), je me suis dit « on va me prendre pour une illuminée et tant pis » et ce qui arrive, ce que j’entends, c’est toutes ces résonances chez d’autres.
      Merci de tes mots..

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