Pensine

Se tenir ainsi au bord


 

Hier – 20h31
Je me suis mise à angoisser juste après. Juste au bord.
J’ai commencé par être grognon et puis j’ai enchainé avec un mal de tête envahissant, j’ai cousu le pantalon bleu sans penser à rien et quand j’ai eu fini je me suis d’un coup demandé, mais quelle date on est.
Et elle était passée. Et le plus étrange c’est que mon cerveau non seulement est passé à pied joint au-dessus de la date anniversaire, mais je suis incapable de dire le jour exact. Je ne sais plus la date de sa mort. Effacée. Le 17, 18, le 19, le 20… ? Je ne sais plus. Je pourrais chercher, je ne le fais pas. Je crois que ça me va bien, ne plus savoir. Le faire tomber dans une oubliette, lui et toutes ses nuits et toutes ses mains et toutes mes larmes. C’est peut-être bien, l’oubli. Ne plus l’accompagner, ne plus y être. Est-ce que c’est cela, avancer ? Laisser derrière soi les jours, les heures, les nuits ? Je me sens en paix avec l’oubli. Peut-être que l’on revient toujours à la couleur. Peut-être que l’on revient à la sérénité d’avant le sperme, qu’on y revient sans se blesser, qu’on y revient. Je ne sais pas encore ça, n’y suis pas.

14h
Je tente l’écriture une mère après l’autre et je conclus qu’il faut être un peu dans la folie, pour écrire – et je suis certaine que vous savez de quoi je parle. J’en porte sur moi toutes les traces et je m’arrête. J’observe. C’est une discussion d’une main à l’autre, je suis entre et je ne sais pas, ne sais plus. Je me suis fait poser là, dans un lieu qui se dérobe alors je tourne tourne tourne autour, je me prends les pieds, un peu. Dans les murs anciens quand elle me projetait, dans la table basse si lourde, je me fais des bleus juste à me regarder. J’écoute l’une et l’autre, ce qu’elles ont à dire, ce qu’elles ne me disent pas depuis que je sais. Que je sais, sur des photos qui m’ont fait naître et me pencher sur une vie étonnante de séparation, d’abandon, toute une naissance qui se retourne avec violence et change de mère.
J’ai peur de ne jamais arriver au bout, j’ai peur d’être aussi lamentable sur ce sujet que sur les autres, commencer et m’arrêter, dissoudre toutes les pensées dans le fond de mes tasses de thé comme du sucre, il n’y a peut-être rien à entendre, rien à dire, rien à écrire. Rien à rendre passionnant. Je me leurre sur les bleus, les photos, les traces, je me leurre peut-être sur ce qu’elles ont à dire, je n’y arrive pas, je n’y arrive jamais, je ne sais pas fixer. Cela ne tient sur rien, je glisse entre. Écrire et dériver sur le scandale de ses deux-là. Peut-être que si chaque fois je m’égare et arrête tout, peut-être qu’il s’agit avant tout d’un miroir difficile à regarder parce que me connaitre dans les mots pour d’autres histoires d’une humanité désaxée est une trop grande claque, de se voir dans d’autres personnages que le sien propre est d’une trop grande violence. Hey dit, je lance le jeu des monstres sous le lit ? Parce que dire les heures de folie d’une mère, c’est sans doute, quelque part, refaire connaissance avec la mienne. Dire comme le temps nous abime depuis toutes ces chambres d’isolement, c’est oublier le tact. La politesse. Ce qu’on cache, ce qu’on ne dit pas, ne doit pas. Si je le dis, on tombe, tous ?

Je vis dans une maison sans dessus dessous et c’est surtout le dessous qui m’exaspère, tout ce qui se cache et qu’on ne voit pas mais qui déborde. Un peu comme ces murs qui sentent la mort de ce rat ou de cette chose qui a terminée sa vie quelque part dans une galerie à quelques millimètres de nous. Pour la seconde fois. Nous sommes dans les jours de pluie grise et dans les jours de soleil froid, j’aère dans l’humidité et la grisaille entre, j’aère dans la lumière et le froid s’installe, nous perdons à ce jeu beaucoup de la douceur de notre foyer. La peine de sa mort se confond dans l’olfactif fatigué d’être sollicité, je voudrais fuir parfois, cet appartement où je peine à me sentir bien.

L
a mâchoire me mâche, me mange, me grignote de l’intérieur. Me réveille, et je ne peux pas bouger, je ne peux pas. Dehors la nuit, dedans la nuit. La vie sur le gouffre. L’infernale présence de ce qui fonde le corps qui ne sait pas rester en sourdine, inexister, je suis aux pieds de ce corps et le supplie, je suis aux pieds de mon existence, je suis aux pieds de cette souffrance qui n’en finit jamais, n’en finira jamais. Je suis traversée par toutes mes vies, toutes ces voix qui murmurent les histoires et aucune que je ne retiens, toute la douleur du monde dans mes os. Est-ce que je peux m’écrire dans cette folie-là, est-ce que ça ne sera pas à côté, complètement vain, est-ce que je ne dois pas me contenter d’être là, sur cet espace et en crever en profondeur.

17h12.
Une tasse de thé. Rester sur un bord. Poser ce qui rend fou.
 

lanterne papillon au bord

 
 

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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