Inspection : délaisser ce qu’ils attendent

bougie

La vulnérabilité.
Elle s’est installée. Toute petite au commencement, prenant de plus en plus de place les heures, les jours passant. Et puis nous avons quitté novembre et les voyages, la route, les obligations et les douceurs, l’inspection est passée. Celle-ci n’a pas été des plus évidentes, s’est à priori bien déroulée pourtant – dans le sens, ils ne demandent pas de second rendez-vous. Pourtant, ils n’ont fait que pointer ce qui n’allait pas, ce qu’il ne savait pas. Comme le vocabulaire précis, déterminants et pronoms étant passé à la trappe d’un « et cela servira à quoi de connaitre par cœur », il connait la structure de la phrase sans se pencher sur leur nom, tout notre informel passant dans une joie d’apprendre où la grammaire n’a pas une grande place. Prince a stressé, a commis des erreurs dingues comme écrire « Les » Lest et s’obstiner avec le t – hors quand j’ai revu avec lui, il savait parfaitement bien l’écrire, ou comme des additions de trois lignes qu’il n’a pas réussi à calculer – on parle d’un enfant qui calcule avec 9 chiffres sans frémir ; j’ai vérifié, il savait parfaitement le faire. Ils sont persuadés qu’il ne sait pratiquement rien, il a essentiellement stressé. Pour d’autres choses, nous ne l’avions effectivement pas vu ; parallèlement attendre d’un enfant qu’il connaisse le programme de l’année alors que nous sommes au mois de novembre, cela me parait utopique. Mais pas à eux. L’idée ne les a pas frôlés et puis surtout l’informel, l’informel ne les frôle pas, c’est un crime un peu que laisser l’enfant aller vers son désir d’apprendre. Et alors le déterminant, l’enfant le croise s’en sourciller, s’il ne veut pas être linguiste dans sa vie il ne s’y attache pas, pas encore, dans une vie future par contre tout est possible. Ils ne savent pas qu’il a tout le temps pour apprendre le déterminant, les écoles sont pleines d’enfants qui avaient tout leur temps pour aimer apprendre ce qu’est un déterminant. L’année dernière nous avions eu une remarque sur le fait qu’il ne connaissait pas de table de multiplication. Il y a trois semaines, il a soudain eu envie, terriblement, d’apprendre à multiplier et lundi il savait répondre aux questions sans se tromper : nous lui avons simplement laissé le temps.
Malgré tout, cela s’est bien déroulé, dans un certain respect parce que tous nous avions la volonté de deux heures calmes dans cette journée contrôlée. Et lorsque Prince après une heure et dix minutes de test, s’est retrouvé épuisé et en détresse et qu’il est venu me chercher pour être à ses côtés, le conseiller pédagogique s’est tout simplement arrêté. De ma présence ou du respect du rythme, l’un ou l’autre a signifié l’arrêt, je penche pour ma présence parce qu’il y a eu un regard vers moi, placée derrière Prince pour l’apaiser. L’inspectrice m’a dit que nous ne faisions pas suffisamment de formel, j’ai répondu que d’accord je ne faisais pas assez de formel et maintenant je me demande comment équilibrer leur attente folle et la volonté de suivre le rythme de Prince.

Ce qu’il ressort de ces tests – qui ne sont pas censés en être – c’est que Prince et Hibou, les deux alors qu’un seul a été testé, les deux enfants sont tendus, nerveux, lorsqu’on s’assoit au bureau. Prince s’énerve sur notre travail et je dois reprendre, recommencer, aplanir, discuter encore et encore. Comme si sa phobie s’était réveillée, et c’est un peu cela qui se joue finalement.

L’année prochaine, nous serons mieux préparés concernant nos droits, ce que l’on souhaite faire, ce que nous allons mettre en place pour les recevoir. Je me suis trop reposée sur la réussite de l’année dernière, où la conseillère pédagogique avait passé une heure trente à rire avec lui. La tension de lundi était palpable, il n’est pas possible de laisser détruire ce que j’arrive à mettre en place juste comme ça. Même s’il était tranquille, respectueux, le gamin a trop mal vécu ce passage de test. J’ai pris la décision de nous séparer : un parent avec l’inspecteur/trice, un autre avec le conseiller et l’enfant. Même si ça ne leur plaira pas.

Le compte-rendu ne sera pas bon, ce qui ne portera à priori pas à conséquence, il s’est fait dans un certain respect, et surtout il est passé.
Pourtant, nous restons comme suspendus dans un espace-temps où des personnes peuvent dire ce qu’un enfant doit savoir, quel que soit l’enfant, quelle que soit sa personnalité, son être, ce qu’il est et souhaite devenir, on place sur un socle commun un savoir qu’on oublie à peine l’examen passé parce qu’il n’est pas en lien avec la soif d’apprendre.
Je me sens nerveuse, je voudrais déposer, ne plus porter les attentes des uns et des autres.
C’est cela.
Je suis nerveuse. Perdue dans ce que je voudrais dire.
Agacée.
Fatiguée.
Débordée.
 
 
 

6 commentaires sur “6”

  1. Bonjour,
    Je te suis dans l’ombre depuis longtemps déjà.Aujourd’hui je ne peux que réagir étant moi-même enseignante dans le secondaire.Nos inspections ressemblent tellement à ce que tu as décrit! Parfois elles se passent bien( parce qu’il y a des sous dans la caisse et qu’alors on pourra gravir plus vite un échelon?) mais combien de collègues désabusés, découragés voire déprimés! Ma philosophie maintenant pour prendre du recul avec ça c’est  » ils ne sont pas là pour faire des compliments ». Car c’est le plus souvent ce qui se passe : pointer du doigt!Mais c’est incroyable comme ces inspections nous infantilisent : on sait quand même ce qu’on fait, on connait nos élèves, on sait ce que leur convient, ce qu’ils sont capables d’assimiler. Et tout ce jargon qu’ils doivent maîtriser alors que nous avons réfléchi entre collègues à sa signification précise pendant 1h sans être bien sûrs…Bref, tout ça pour te dire de prendre du recul, même si le contre coup est dur et qu’on se refait le film sans cesse pendant plusieurs jours! Ceci te montre en tout cas ainsi qu’à tes lecteurs l’autre côté de la barrière de l’enseignement à la maison… ou pas!

    1. Merci, infiniment… Tes mots sont très apaisants et justes, je vais essayer de respirer un peu 🙂
      J’ai eu cette conversation un peu, avec mon mari, de l’épuisement des enseignants, de cette corde tirée jusqu’à lâcher.. A quel moment c’est assez (alors que c’est déjà trop en amont).
      Je crois qu’il va falloir que je retrouve mon équilibre, le notre, celui qui nous convient et le fait avancer lui.
      Merci encore de tes mots <3

  2. Cela doit être difficile d’encaisser un moment pareil où celui qui inspecte point du doigt ce qui ne va pas (alors qu’il y a aussi de bonnes choses). Chacun son rythme, je suis d’accord avec toi. Les choses viennent quand l’enfant se sent prêt et surtout si on lui laisse ce temps et on lui fait confiance.
    Laisse toi doucement le temps de reprendre tes marques. Je suis sûre que tu vas retrouvé cet équilibre. Je t’envoie d’affectueuses pensées dans ce sens.

    1. Oui ça l’est.. ce qui était bien pour eux a été à peine abordé et ça se comprend.. Comme le dit @Flor, il ne sont pas là pour faire des compliments et c’est vrai. C’est juste rude pour les nerfs, parce que je sais avoir raison de suivre les élans des enfants plutôt qu’imposer, et ils m’obligent à imposer davantage (toute proportion gardée).
      Oui, faire confiance à l’enfant, il aime naturellement apprendre.
      Depuis lundi, Prince est dans une optique de retour en arrière, phobie, « ça ne sert à rien ». C’est rude, difficile de lui faire retrouver sa confiance en lui (il part du principe, de nouveau, qu’il n’y arrivera pas). C’est pénible, à cause d’un passage de 2h de personnes qui ne savent rien de son quotidien et de son apprentissage.
      Nous allons forcément remonter la chose, c’est juste.. épuisant.
      Merci Dame, douces pensées pour toi également 🙂

  3. Je n’ai aucune expérience en tant que mère ou éducatrice, mais je crois que tu dois continuer de te faire confiance sur certains points. Tu connais tes enfants, et tu sais quel rythme leur convient, et l’école à la maison doit justement permettre d’adapter ce rythme. Après, c’est normal qu’ils viennent pointer du doigt tout ce qui sort du « système » (car c’est cela finalement qu’ils inspectent, que l’éducation des enfants ne s’éloigne pas trop de ce système), c’est un mauvais moment à passer et ensuite tu reprends les choses en main. J’espère que Prince perdra cette phobie et reprendra confiance en lui.

    1. Merci de tes mots 🙂 Je vais mieux, je m’apaise, il m’aura fallu la semaine pour cela. Et le plus étonnant est qu’il est difficile de dire que cela s’est mal passé.. je n’ose imaginer dans quel état ressortent les familles pour qui le contrôle a été dur, compliqué, houleux.
      Je le lui souhaite oui.. un jour peut-être.

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