La simplicité de ce qui s’effondre


 

Ce ne sont que quelques heures d’une absence, quarante-neuf je dirais, et nous passerons les montagnes vers cet autre lieu, doré par le soleil. Je m’inquiète pour moi, de ce corps en dentelle, fragile, si peu fait pour autant de route depuis hier qu’il s’est de nouveau manifesté. Mes muscles saccagent mon ventre, lâchent. Tout s’effondre. Je retiens, remonte, travaille. J’ai pris conscience hier soir de toute l’inutilité de remonter, sans cesse, si je ne prends pas soin d’apaiser ce qui lui est arrivé pendant ses six années d’enfer. Il a le droit de s’effondrer. De pleurer, peut-être qu’un muscle peut pleurer, il sait mieux que moi encore depuis cet intérieur ravagé ce qu’il y a de larmes, il sait tout ce qu’il y a sortir. Alors il sort. Les organes. Cela fait neuf mois qu’il les sort, c’est intéressant. Le temps d’une grossesse, le temps de tout, est-ce que maintenant je peux m’arrêter ? Il n’est pas évident de saisir dans son corps ce qui est brisé, quand on a l’impression d’aller bien dans sa tête ; jusqu’à cette peur soudaine et violente qui m’a attrapé les tripes, alors tout s’est relâché, évidemment tout est retombé, il s’est alourdi de terreur. J’ai toujours peur. L’empreinte de la peur est inscrite là. Imprimée. Tellement que j’échappe mon corps.

J’ai été arrachée de moi, et cela se rejoue, est-ce si étonnant. Je suis née d’une grande douleur. L’ai-je suffisamment écoutée.. suis-je seulement moi.

Alors, cette route et la peur de me briser, de me déverser comme de la boue. Dix années de mariage magnifiques, et mon corps encore, qui a peur. Je ne me fais sans doute pas à l’idée d’être marquée dans une sphère intime qui ne l’a plus été et qui souhaite y retourner. Il y a là-dedans un hurlement que je n’écoutais pas, ne réalisais pas. Une mémoire souterraine.

Ce soir, nous partons. Je ne suis pas prête et pourtant.. Les enfants resteront une semaine chez leurs grands-parents, une semaine je vais vivre une semaine sans cris, sans câlins aussi. Une semaine de. Et là je ne sais pas compléter. De quoi. De couple, de femme, de moi, quel mot convient, comment je me soigne si je ne sais pas me nommer. Je ne sais pas, tout m’est silencieux.

Je me demande.
Si je m’enterre est-ce que j’aurai des racines, le cerveau des entrailles pense-t-il avec mon corps, puis-je lui demander de se créer une même peau si douce que celle qui me sépare du monde, puis-je renaitre. Me préciser dans les contours. Il n’y a rien que je vois qui puisse bouger, rien à ma portée, encore, pour ne plus m’effondrer.

Je nous prépare les valises, le voyage s’étale sur notre lit ; je songe à ce qui me dévore, est-ce qu’on se construit mieux dans une autre langue, un autre pays, est-ce qu’on se construit mieux ailleurs ? Je songe à ce qui meurt de moi.

gouttes boucle