Aujourd’hui me manque peut-être


J’entends tout ce qui est tu. J’impacte les mots qui ne sont pas là pas écrits pas dits j’impacte comme un coup de poing ce qui est resté en attente, l’intensité me fait percuter le trottoir, je crève sous les coups suspendus, leur nuit me recouvre, je pleure. Je pleure de ce qui n’a pas été dit et que j’entends, je pleure de la blessure infligée par des pensées jamais prononcées, je pleure tout ce qui est en filigrane et si peu assumé.
Alors. Oui. Il me manque peut-être peut-être le sens de la mesure.
Mais c’est à voir.
Si vous parliez, je n’aurais pas besoin d’entendre.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui me manque peut-être
 


_ …Et une épée longue d’un mètre vingt, à la lame luisante !
La mère aspira un grand coup.
_ Vous n’allez pas lui donner ça ! Hurla-t-elle. C’est dangereux !
_ C’EST UNE EPEE, dit le Père Porcher. C’EST FAIT POUR.
_ C’est une enfant ! Cria Crassèque.
_ C’EST PEDAGOGIQUE.
_ Et si elle se coupe ?
_ CA LUI SERVIRA DE LECON.

Terr y Pratchett – Le Père Porcher

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Je me sens épuisée par l’hypocrisie sociale qui règne dans notre société, ce que l’on peut dire, ce que l’on ne peut pas dire, ce que l’on doit taire quitte à mentir et tromper l’autre. Tout n’est qu’effort permanent pour moi, afin de rester à la surface de ce qu’on attend d’une personne. Je suis mortifiée par le bruit que tout ça fait.

Un jour de fenêtre ouverte, nous avons entendu le voisin parler à sa copine. C’était moche, il n’y a pas d’autres mots c’était moche de domination agressive. Je me suis tendue, tellement, je me suis dit qu’ils allaient m’entendre penser, ce n’était pas possible qu’on ne m’entende pas. J’étais consternée, je les aime bien, je n’imaginais pas. Depuis, je tends un peu l’oreille – c’est involontaire – si ma fenêtre est ouverte et qu’ils sont dehors, je tends l’oreille le temps de confirmer la laideur et je ferme sur eux. Je ne veux pas être spectatrice – auditrice – je ne veux pas me souvenir, je ne veux rien qui me rattache au passé. Et alors je me demande maintenant pourquoi ils sont sur ma route. Je fais quoi de cette laideur occasionnelle – pour moi.
Je ne dis rien. J’entends ce qui ne m’est pas destiné et je ne dis rien. Comment font-ils pour ne pas m’entendre, c’est un mystère tant il y a de mot entre eux et moi. Tant moi, j’entends tout ce qui se bloque dans le couloir devant leur porte. Y a-t-il un souci de surdité ? Comment est-il possible de ne pas m’entendre. Il se voit pourtant, tout ce bruit entassé.

Sur une autre idée, il y a ma belle-mère. Et tout ce qu’elle tente de ne pas me dire mais que j’entends. Tout ce qu’elle échappe, aussi, sans le vouloir et avec la lèvre mordue parce qu’elle s’en veut d’avoir laissé échapper que c’est juste une question d’éducation. Comme mon beau-père, juste avant elle, l’avait aussi laissé échapper, il me semble pouvoir poser le fait qu’ils ont l’acte manqué facile, ces temps. Mais au moins, elle l’a dit. Cela fait des semaines des mois des années que je le vois venir, que je l’entends, que ce n’est pas dit, que les mots sont suspendus là entre nous c’était insupportable, voilà, elle l’a dit. Je l’avais juste entendu avec un peu d’avance. Il y a neuf ans. Chaque fois que nous nous voyons. C’était là. Maintenant ça n’y est plus, ce n’est plus entre nous, c’est prononcé et elle se mord les lèvres. Je crois que c’est resté là justement, sur ses lèvres, elle a manqué s’étrangler avec ce qui était entre nous. Vous devriez vous méfier des mots suspendus trop longtemps, ils étranglent.

Elle m’a écrit un mail et elle ne l’a pas dit mais c’est là, encore c’est là dans les quelques mots, la vidéo inadaptée et sensationnaliste. Je suis si épuisée par ma belle-mère. Elle bouillonne de jugements qu’elle tente de garder pour elle, elle bouillonne de jugements qu’elle lance-pierre, elle bouillonne d’agacements parce quelle sait. Elle sait ce qui doit être fait, elle sait comment cela doit être fait, elle sait jusqu’à l’heure à laquelle ça doit être fait. Elle déchire mon énergie chaque fois que je la rencontre ou que je reçois un mail, entre tout ce qu’elle ne dit pas et tout ce qu’elle balance de pierres à la place des mots. Elle les arrache soudainement du silence, elle les prononce et c’est juste une blessure plus grande que de les voir flotter devant nous, parce qu’elle finit par les extirper de cet entre-nous avec colère, sûre d’elle. Elle sait.

Je suis toute entière constituée de ce qu’elle n’aurait pas choisi pour belle-fille – comme elle me l’a dit un jour. Il m’est difficile depuis, de ne pas être moi. Avant cette phrase je faisais tout pour lui plaire, je ratais évidemment, nous parlions par téléphone, beaucoup. Après j’ai continué à rater nos échanges, mais il y avait cette fois une bague à mon doigt. Je suis fortement indisciplinée, je ne sais pas toujours ce qu’on doit dire, ne pas dire, j’ai appris à taire tout ce que j’entends mais qui est tu parce que je mettais mal à l’aise, je suis définitivement une personne à côté de ce qui est politiquement attendu. Je ne sais pas toujours ce que je dois dire encore moins taire, je ne sais pas être idéale, je ne sais pas être parfaite, je ne sais pas me plier, je ne sais pas éduquer mon enfant et c’est de notre faute s’il crie, je ne sais pas être l’amie malléable qu’elle aurait désirée, je ne sais pas m’effacer, je ne sais pas être une belle-fille, sans doute. Peut-être.
 
 

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7 commentaires sur “7”

    1. Pour ma belle-mère.. euh.. ben justement. Même cuisiner je le fais mal, elle aime quand c’est cuit au point d’être presque très sombre (et non, je fais pas ça, c’est trop proche d’être brûlé. Donc n’elle aime pas quand je cuisine). C’est une bonne question, je vais chercher. Mais je crois que la seule chose qu’elle aime bien chez moi, c’est que je lui fournis des livres.

  1. Les personnes comme ta belle-mère me donnent des frissons. Les « jamais bien » ou « pas assez bien » me renvoient à des images du passé.
    La domination agressive sous toutes ses formes est une atteinte à l’intégrité des personnes, à l’être.
    Tu vaux mieux que tout ça, que tous ces gens. Le problème c’est eux.

    1. Parfois j’ai la sensation que cela m’est purement réservé, mais je vois bien aussi que sa rigidité est compliquée avec d’autres. Elle a aussi de grandes qualités, à côté. Je souhaiterais juste qu’elle ne porte plus de jugements, qu’elle n’agresse pas. Sans doute utopique. J’arriverais mieux à le gérer je pense, si je ne devais pas aller habiter juste à côté de chez eux d’ici un an ou deux.. je m’inquiète beaucoup.
      (j’espère, que cela ne vient pas de moi..)

  2. J’aurais pu écrire le paragraphe après la photo, je me retrouve dans chaque mot. Les seules relations dans lesquelles je m’épanouis sont celles où je peux être franche et directe.

    Malheureusement, ce n’est pas quelque chose que l’on peut balayer comme ça. Parce que même si on ne comprend/accepte pas toujours ces conventions, on a été élevés à les respecter. L’idéal serait que toi et ta belle-mère ayez une discussion sans langue de bois, et peut-être que ça l’aiderait à moins juger si elle savait mieux tout ce que tu traverses.
    Après, le jugement est une chose dont il est difficile de s’affranchir lorsqu’il est ancré dans nos habitudes…

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