Quelques mots sur l’anglais


À l’école, j’avais des notes à résultats aléatoires. Je me suis trainée une réputation de nulle en maths et en sciences de manière générale – justifiée par une moyenne de 4 – jusqu’à la Seconde. Cette année-là, je me suis élevée jusqu’à un 15 ou 18 de moyenne, selon le trimestre et selon que nous parlions de chimie, de mathématiques ou de biologie. C’est cette année-là précisément que j’ai compris que je fonctionnais « au prof ». Ils m’ont proposé de partir en Bac S et j’ai refusé, j’ai eu peur. Personne ne m’a parlé du bas L, j’y étais inexistante, la prof me détestait et il y avait longtemps que je haïssais cette matière. J’ai raté la voie parfaite pour mes études sur cette conclusion. On se rate facilement.

J’ai raté l’anglais aussi comme ça, pour une raison un peu différente et pourtant. Je l’ai raté sur un professeur et beaucoup de violence, sur un collège qui a lâché son enseignant comme ses élèves – parce que vraiment après ça, on grandit comment ? On ne grandit pas droit, on se tort le ventre pour regarder ce passé-là et on ne peut pas grandir droit.

En sixième, j’ai demandé expressément à faire de l’anglais. Ma tante était bilingue, elle habitait avec nous, il y avait sans doute derrière une motivation à lui plaire que je ne renierai pas. J’y suis allée avec un enthousiasme si débordant…
J’ai oublié son nom, à cette dame. J’en suis assez mortifiée, mais j’ai oublié son nom. Son visage lui, je l’ai imprimé devant mes yeux pour le reste de ma vie, cette femme si maigre qu’elle aurait pu s’envoler. Si maigre.

Je ne me suis jamais fait d’ami.e.s, pas facilement je veux dire. Lorsque j’en avais une, je pensais à une erreur, c’était si étrange, quelqu’un qui me parlait et ne me frappait pas ou ne se moquait pas – de mes cheveux, mes vêtements, de mots prononcés, de ce que je savais, de ce que je ne savais pas. Je n’étais pas invitée aux fêtes d’anniversaire, et lorsque je l’étais je restais seule. Et donc cette amie lorsque j’en avais une, était toujours la première de la classe et moi la dernière. Nous formions un duo étonnant.
Cette année-là, j’étais sans ami.e, complètement seule à moins de compter les quelques problèmes avec deux enfants qui me frappaient – pour s’amuser, ils avaient un tel sens de l’humour. Dans ma classe, c’était donc un peu compliqué pour moi.

C’est dans ce contexte que c’est arrivé, que l’anglais est arrivé avec ses cris, ses hurlements, sa maltraitance. Elle était maigre si maigre ses lunettes tenaient par erreur sur son visage encadré de cheveux jamais tout à fait parfaitement propres. Tout n’était qu’erreur. Sa tenue un peu sale, sa voix enrayée, sa présence morte, sa solitude, ses enfants-là, la classe, tout n’était qu’erreurs accumulées. Elle se terrait. Elle a essayé, vraiment. De nous demander de nous taire, de nous faire répondre aux questions, de parler anglais, de crier, de trembler. De pleurer.
Celle qui était maltraitée, c’était elle, la prof. Ce qu’elle a subit n’aurait jamais dû être.

Qu’elle demande de répéter une phrase et la classe la hurlait. Qu’elle demande le silence et un bruit d’abeille survenait. Quelle demande qu’on lise et le silence se faisait. Des papiers volaient, des chaises et des tables changeaient de place si un enfant le décidait. Il y avait un chef sans doute derrière tout cela, parce que l’ensemble était toujours parfait, nulle fausse note. Personne n’est jamais venu me dire de faire ou dire quoi que ce soit, alors je n’ai jamais su, l’organisation, celle si parfaite que la classe était en osmose.
Elle avait perdu d’avance, nous étions son cauchemar.
Comprenez.. Les hurlements stridents, d’eux, d’elle. Le silence insoutenable, d’eux, d’elle. Les objets qui volaient. La tension. Sa terreur. Leur joie malsaine. Ses larmes, leurs rires.

J’ai détesté l’anglais. J’ai détesté ma classe. Je me suis détestée.
Je ne participais pas.
Je ne faisais pas taire non plus.
L’aurais-je fait que cela aurait été ma fête pour les quatre années qui venaient.

Tout ce qu’elle a pleuré, devant et hors de nous, m’a hanté longtemps, j’en ai encore au creux du ventre cette sensation dévorante de tristesse et de souffrance. Les cris de la classe, je les entends encore. Et leur rire. Et leur regard, si fier d’eux. Personne ne nous a jamais rien dit, jamais – et mon dieu mais que faisaient-ils pour l’aider ses collègues ? – juste un jour elle est partie en tremblant de l’école, elle n’est jamais revenue. Bien plus tard j’ai appris qu’elle était en dépression bien avant nous, déjà, qu’elle avait perdu un enfant, un jeune enfant. Il est certain que ce n’est pas nous, notre classe, ses élèves, qui lui avons donné de quoi se raccrocher à quoi que ce soit. Je n’ai jamais su ce qu’elle était devenue et cela aussi, ça me hante.

Il se trouve que cette année-là, j’ai redoublé. Je mettais beaucoup d’effort à rater, je ne le conscientisais pas pourtant j’y ai mis un certain entrain et forcément à un moment les notes s’en sont rendu-compte et quelqu’un a cafté avec un bulletin terriblement mauvais, un martinet a tenté de corriger mes fautes et moi j’ai gardé ma ligne bien droite et j’ai redoublé. Quelque part sans doute, avec le recul je m’en aperçois là, maintenant, j’ai tout fait pour perdre ma classe. Une classe se perd facilement, finalement, je l’ai laissée partir et j’ai changé de têtes autour de moi, j’étais soudain la plus âgée, on ne se connaissait pas, il y a eu cette fille qui savait tout sur tout et avec moi qui ne savait rien sur rien nous avons été de grandes amies, longtemps.
Cette nouvelle année de sixième donc, nous avons eu un professeur d’anglais absolument formidable, que personne n’a jamais songé à chahuter ni violenter. Pour moi, elle est arrivée une année trop tard, je n’ai pas pu. L’anglais est devenu un traumatisme que je n’évacue pas, je n’ai jamais réussi à l’apprendre.

Et puis ma mère un jour, m’en a rajouté un autre sur cet anglais déjà très violenté, qui découle directement de cette histoire. C’est une autre histoire, une autre encore un peu longue surtout alors un autre jour peut-être.

L’anglais et moi, nous patinons, beaucoup. Avec le temps j’ai fini par regarder tous les films, toutes les séries, dans cette langue avec des sous-titres dans la mienne. Avec encore plus de temps j’ai pu constater que je suis capable de comprendre un peu, et surtout d’entendre lorsque la traduction n’est pas complète. Je ressens une certaine fierté de cela, vraiment, parce que je reviens d’assez loin.

J’ai tenté les sites internet pour apprendre (Duolingo, entre autres), j’ai essayé de lire plusieurs livres, je me suis mise la tête à l’envers, j’ai travaillé sur cette histoire difficile pour moi, ça fait des années que j’essaye et c’est insupportable ce que je continue d’échouer.

Et puis, il a ce jeu de carte, de Sorcière. Si beau, si magnifique, si féminin, si.. anglais. Je me suis décidée à le traduire. Et alors, ce qui est beau, c’est que cela vient me chercher très loin, il y a ce plaisir que jamais je n’ai ressenti avant.

Alors je pars sur ce nouveau projet, d’une si grande importance pour moi.
Réussir à traduire ces cartes.
J’en ai besoin, je ne saurais même pas comment l’exprimer tellement c’est d’une puissance qui me dépasse.
Alors, à chaque carte que je vais traduire, je l’écrirai ici.
Si je me trompe, si je ne suis pas suffisamment précise, je vous demande la plus grande gentillesse pour me le dire. J’ai besoin de ces corrections, j’ai besoin de votre douceur.

jeu cartes anglais

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