Solitude – à prendre avec des pincettes (ou des paillettes)

J’ouvre les yeux tous les matins. Je crois, j’ouvre les yeux sur ma solitude, la plus grande, la plus vaste, celle qui ne peut répondre à aucune question. Je pleure intensément tout au bord de mes yeux, tout au bord de l’âme je pleure, je déborde de tout ce qui ne se dit pas et je ne laisse rien couler. Je suis traversée d’émotions jusqu’au monde réel traversée et alors je me garde-là, vidée de tout puisqu’à l’intérieur tout s’effondre. Je me tiens sur tous les bords du monde et je survis encore.

Je ne suis pourtant pas seule, c’est beau comme elle le dit, cette solitude alors qu’elle n’est pas seule. Je ne le suis pas, je ne le suis jamais. Je me sens désespérément seule parce que je ne le suis jamais, parce que toutes mes pensées s’accompagnent de leurs cris, ou alors des siens, de cet enfant qui crie si souvent, pour tout, à tout instant, qui explose. La solitude extrême au milieu des autres, c’est la plus grande, la plus désespérée. Je perds, à ce jeu-là. Je perds. Il y a ce besoin intense de m’isoler violemment bousculé par un désir intellectuel qui ne peut être comblé. J’ai la très grande chance d’avoir quelques amis avec qui je correspond – oh cette chance j’en ai conscience – elle ne me suffit pourtant pas, je suis comme en manque, il me faudrait des tasses de thés échangées, il me faudrait je ne sais pas penser respirer d’autres idées, croire qu’il y a encore quelqu’un à l’intérieur qui ne s’est pas étiolé.

Il me semble, je n’ai pas eu de coup de foudre depuis Elle. Je l’ai sous les yeux, encore, celle que j’ai raté. Peut-être que c’est elle, qui m’a ratée, elle ne le sait pas comme on s’est ratées, comme on s’est ramassées, comme j’ai souffert durant deux années avant de remonter, très doucement. Oh, nous nous sommes parlées, nous nous sommes rencontrées, je suis tombée dans son regard le sourire dans son regard les paillettes dans son regard je suis tombée et je me suis fait si mal de cette non-réciprocité. Elle est là, cette solitude, dans l’incompréhension de ce que je ne réussis pas. Suis-je donc si complexe ou si peu intéressante que je ne puisse pas déclencher une reconnaissance partagée, les paillettes ça se vit à deux n’est-ce pas?. Parfois elle revient, sans les paillettes sans le regard, nous parlons un peu et puis elle repart, sans nouvelles, je n’espère plus rien, je suis guérie de ce coup, la foudre n’est plus ; lorsqu’elle me parle il y a un vide entre nous je m’assois juste devant et je la regarde. Il y a tous ces Elle potentiels mourant aux pieds, incohérence hasardeuse. Je ne suis venue à ce monde que pour vivre la nuit, l’obscurité des nuits, dans l’ombre. Il fait si sombre que j’effleure les monstres, les mots ne se voient pas, je parle seule.
Tant de vides, devant moi. Il me faudrait une activité où je ne meure pas.

Je suis vrillée par une douleur, elle est un peu à droite, juste là, à droite de la colonne vertébrale. Un peu comme si je ne me tenais pas droite, comme si je m’étais mise bancale sur un chemin unique dans ma vie, unique, un rail tout seul comme dans mon rêve, un bateau qui sortait de l’eau et prenait un rail et s’enfonçait dans un monde apocalyptique est-ce que je vais mourir là, avec tous ces vides.

Ce corps m’enferme, c’est une solitude qui n’en finit pas. Si j’osais je le jetterais, c’est à dire contre un mur, c’est à dire vraiment contre un mur. Il n’est pas correct de le dire, ça ne se dit pas, on ne dit pas « je veux jeter mon corps contre un mur », s’il y avait quelqu’un, pour entendre, il crierait au suicide. Je ne me suicide pas, je jette ce qui ne fonctionne pas, ne peut se réparer, je jette une douleur – la tâche sur le mur – je jette un corps contre un mur, ou alors s’il faut de l’élégance dans la souffrance je pourrais dire qu’un mur s’est mis sur mon chemin et que j’en souffre. On souffre toujours des accidents, ils arrivent dans la solitude, les yeux droit dans les matins trop vastes.

Elle m’a proposé jeudi et j’ai dit oui, j’ai accepté qu’elle vienne manger avec ses enfants avec une amie avec tout le bruit du monde j’ai accepté et je le regrette, cette ambivalence, je le sais je vais agrandir la solitude, cela fera tellement trop. Oh, ce sera chouette, sans doute même ce sera doux. Pourtant elle vient avec une inconnue et j’en suis comme pétrifiée, est-ce que je vais savoir quoi dire, quoi écouter, est-ce que je saurai où se trouvent nos silences ? Et puis surtout finalement, surtout parce que je dois bien y penser parce que tout ce bruit va augmenter le mien, parce que toutes ces paroles volantes vont me briser, combien de temps pour m’en remettre, il m’en faudra combien des matins trop vastes, pour revenir dans mon corps à ne plus vouloir le jeter accidentellement contre un mur ?

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