Il suffit d'un mot

Une journée à miroirs


 

Je retrouve des sons dans une boite, une vieille, une d’une vie précédente – ou de plusieurs vies, ou de plusieurs morts. Il fut une vie où j’écoutais du métal, d’une certaine manière je n’étais déjà plus là, je partais c’était une déferlante violente de départs, je répétais la scène. J’avais quitté Sting. Il m’avait accompagné dans trop de voyages, dans trop de paysages défilants, je prenais le train toutes les semaines et je ne partais jamais. Alors, le métal. Je ne prenais plus de trains et je partais beaucoup, c’était anarchique et ça m’a permis de survivre à S.
Je l’ai exhumé de son boitier, il n’y avait même pas de poussière, je n’ai pris qu’un plaisir très relatif et j’ai jeté dans la poubelle. Certaines histoires ne méritent pas davantage.
Et puis il y avait d’autres musiques, il y avait Melissa Auf Der Maur, Dolly ou encore Norah Jones et puis soudain Yann Tiersen et alors une certaine douceur, un certain amour de la vie, je n’arrive pas à savoir si je conserve ce CD ou si je le jette, je crois je le garde.

Je décentre la musique elle se fait vie ou mort, je détricote les nuits, je me bouscule un peu. Ou alors ce n’est qu’une question de couvercle, je n’ai plus cette pression sur la tête qui me noyait dans tous les lacs où je pleurais et alors forcément, je ne fais pas que survivre, je respire réellement. Ou alors – encore – c’est provisoire et demain je meurs dans une eau profonde. Je ne suis pas à demain, je ne sais pas – demain n’arrive jamais.

Ce matin j’écoutais une dame à sourires qui nous apprécie je l’ai senti dans nos idées farfelues ou enfin disons décalées, elle a adoré l’établi des enfants aussi, et puis il y avait cette dame que Prince a violenté par tout ce qu’il est et qu’il lui a renvoyé comme un écho. Il semble, ce n’était pas un moment facile pour elle, même de nous en parler, elle était abrupte, elle parlait vite et tout serré. Ça se bousculait un peu. Elle regardait le mur, elle regardait à côté, elle regardait la table ou ses notes mais nos yeux pour les croiser, c’était quelque chose de lointain. Lorsqu’elle y arrivait elle reculait, elle était assise la chaise ne bougeait pas et elle reculait tout son corps partait en arrière. Elle était certainement autiste, et je suis certaine, elle ne le sait pas. Tout en elle disait je me suis suradaptée je vais très bien. Est-ce qu’on peut expliquer ça ? Alors bien sûr, elle a vu Prince. Tout de Prince. Tous les endroits où il se cache, où il angoisse, où il est terrifié, elle a vu. Elle a dit « je me suis retirée chaque fois que ça le mettait en inconfort » je lui ai dit merci, c’était important merci, vraiment. Elle voudrait qu’il soit déjà là où elle est elle, le terrain normé, sans angoisse disait le discours, avec angoisse disait son corps. Elle parlait parlait parlait et alors on a posé une question et soudain le silence, nous étions sorti de sa zone de confort, elle a tu tout son corps, tout son être est devenu silence. C’est arrivé deux fois comme ça, nous à demander et elle à taire. C’était d’un tel inconfort ces quelques secondes avant que quelqu’un ne réponde à sa place. La dame toute serrée agressait un peu, la dame toute sourire récupérait juste ensuite « les parents en ont conscience » essayait-elle de temporiser ; c’était un échange étonnant, vraiment, que ce contrôle IEF.
L’inspectrice Sourire a dit au revoir et – et alors le discours était pour Prince, d’un positivisme si énorme si merveilleux, elle veut lui redonner confiance et je l’aime.

Ce soir j’ai failli ne pas dire. Je me suis sentie rester dans le silence et puis je ne sais pas exactement j’ai balancé ça y est on a eu notre contrôle de l’année et bien sûr tout le monde avait beaucoup de choses à dire et peu à écouter. C’est tous les mercredi, qu’il y a beaucoup à dire et peu à écouter. C’est comme ça. Je ne sais pas me placer parce qu’il n’y a jamais de silence elles parlent toutes tellement je ne sais pas si elles s’entendent dire, s’il y a de la place pour leur voix, je me demande. Je les aime beaucoup dans leurs paroles enchevêtrées. Et puis il y en a une, j’avais déjà remarqué, elle me regarde. Plus silencieuse. Elle s’appelle L. et je me dis qu’un peu de silence avec L., ce doit être intéressant. Si dans tout ce bruit on s’entend se regarder, il y a peut-être une chance n’est-ce pas, de s’entendre sourire.. ?

4 Comments:

    1. Des mamans de l’activité de Prince, mamans-amies-copines quelque chose entre les trois. Disons, il pourrait y avoir amitié si elles écoutaient. On se voit de temps en temps chez l’une ou l’autre, en tête à tête (enfin, avec les enfants autour) et le même phénomène est à l’œuvre. Elles ont trop à dire, sans doute pour ne pas dire autre chose, plus enfoui.

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