Beaucoup trop à dire

Beaucoup trop à dire

Quelque part, un temps arrêté
L’horloge garde le mouvement. C’est peut-être le plus étonnant, cet arrêt du temps et ce balancier qui continue à vivre.

Depuis deux jours il est minuit vingt-et-un, je me suis couchée et le temps s’est figé. Je me suis relevée – c’était la nuit à l’identique juste un peu après – il était la même heure que celle à laquelle je m’étais couchée, Hibou pleurait son père absent ; il devait être deux heures ou enfin quelque chose comme ça parce qu’à minuit vingt-et-un il peut être deux heures évidemment, je me suis recouchée et jusqu’au matin je ne l’ai pas su : il allait être longtemps minuit vingt-et-un. Il faisait nuit et j’ai failli lui dire qu’il devait se recoucher on ne lève pas une mère la nuit, elle doit pleurer ses rêves en paix et quelque chose m’a dit que tout de même, il ne pouvait pas encore être minuit vingt-et-un. Trois fois, c’était étrange.
7h24.
Il parait que 7h24, c’est raisonnable chez un enfant. J’ai pu constater que mon enfant intérieur ne sait plus se lever à ces heures-là, c’est indécent et c’est tout.


Alors je ne sais plus bien le jour les nuages la pluie, l’horloge a raison je me suis arrêtée et j’avance l’ambivalence d’être. Il a fait si froid, si sombre. Si mal.
Et puis tout de même, je devais, tu sais. L’acheter cette roulette.
J’y suis allée une première fois l’ordonnance à la main, le vendeur était perdu, son collègue absent, et moi, moi, je me suis surprise à parler tout bas. Demander un fauteuil roulant lorsqu’on est debout sur ses deux pieds, ça casse la voix.
_ Humm pour la taille je ne sais pas comment on va faire…
_ C’est assez simple, je suis petite.
_ Oh mais c’est pour vous ?

C’était plié. Il était tout embêté et m’a montré qu’il comprenait pas de souci je m’excuse et moi je me suis retrouvée à parler encore plus bas. Il m’a fait asseoir dans le fauteuil premier prix, il m’a scié les cuisses, mes coudes fragiles ont crié, il n’y avait rien de possible et le vendeur m’a demandé de revenir vendredi. J’étais encore dans le fauteuil lorsqu’un collègue de mon mari a passé la porte. J’ai relevé la tête, j’ai récupéré ma voix et j’ai fui.
Le vendredi j’avais oublié-perdu l’ordonnance, le collègue-miracle était absent et le vendeur-pas-de-souci avait égaré son catalogue. C’était un gag. Je suis partie en laissant ma voix et ma volonté, je ne veux plus y retourner, je ne veux plus de fauteuil et je n’ai pas marché correctement de la semaine. Il fait trop froid trop humide trop mal, c’était les genoux les chevilles la hanche – merde, la hanche s’est décalée je ne l’avais jamais fait – c’était les mains à se jeter depuis une fenêtre et avoir deux secondes pour apprendre à voler. J’aurais dû rester chez moi alors je suis sortie, beaucoup. LeChat a lancé l’idée comme ça par-dessus le banquier et nous sommes partis au cinéma avec les enfants, et puis ils sont monté dans la Grande Roue et je leur faisais signe depuis le sol avec une seule main – parce que de l’autre je ramassais les larmes de. Les contrôles IEF souvent, ça fait ça. Pleurer les gens. Après, on éponge les ami·e·s et un peu plus loin on continue à espérer que nous faisons de notre mieux et c’est le cas c’est promis. Nous ne visons juste pas le même mieux, eux et nous.

Prince s’approche de ses dix ans avec une grande difficulté dans l’écriture, des liens qu’il n’est pour l’instant pas en capacité de faire. Comme trouver un verbe. Demandé ainsi, l’angoisse se pointe, la conseillère pédagogique l’a bien vu. Mais si on creuse on s’aperçoit que si, il sait. Alors je reprends les fondamentaux, les bases, j’ai trouvé un livre Montessori sur la grammaire, je me dis, peut-être, ça va l’aider. Je le fais travailler avec son frère, c’est lui qui montre à Hibou ce qu’est un verbe, qui lui lit les lettres manuscrites qui inquiètent encore un peu le plus jeune. Il devient enseignant et je le vois prendre confiance, cela lui manque tant je suis ravie de mon idée. Leur grand-mère leur a écrit pour entamer une correspondance avec eux, il a commencé sa réponse et puis s’est arrêté. Pour dire ça va bien, il y avait ce b et puis ce i, inconciliables, il y avait ces deux lettres terrifiantes et il a tout envoyé bouler avec la grand-mère. Elle n’aura pas de réponse.

Hibou frôle les six ans, il sait les lettres bâtons et a peur de la manuscrite, il sait additionner, soustraire et remplir un exercice à trou avec l’un comme l’autre – et je crois, je l’ai déjà dit. Et depuis ce matin je lui apprends la grammaire, il se passionne. Qu’il ne sache pas encore lire ou écrire vraiment, ça ne l’arrête pas. Et alors la lettre de sa grand-mère, ça l’a enthousiasmé au point de répondre tout de suite et puis tiens je vais aussi écrire à papé. Alors il y a cette lettre incroyable en bâtons. Il a écrit. C’est incroyable non ?

Je suis saisie chaque fois, par les difficultés et les facilités de mes enfants. Ce grand écart que je dois faire, en permanence. Et les souffrances, des deux. Parce que ce grand écart je ne le fais pas assez grand pour Hibou qui a toujours besoin d’être là où je ne suis pas encore arrivée et lorsque je comprends, déjà, il est plus loin. Parce que ce grand écart je ne le fais pas assez grand pour Prince, qui aurait besoin de plus d’aide, plus de patience, plus de présence. De spécialistes, sans aucun doute. Lui-même est écartelé entre sa surdouance indéniable et ce que je suppose être de l’asperger et donc une angoisse infinie.

Alors oui vraiment, on fait ce qu’on peut avec nos enfants. Je ne suis pas enseignante, j’apprends sur le tas de mes erreurs, je prends les méthodes les unes après les autres pour trouver ce qui fonctionnera et j’ai peur en permanence de rater leur apprentissage. Les inspecteurs veulent qu’on fasse toujours mieux et ils ont raison, juste.. leur mieux à eux n’est pas le notre, depuis l’intérieur de ce que nous vivons avec des enfants très particuliers.


ܟ

Je me suis laissée disperser, c’est souvent.
Je suis fatiguée, assez.
Je ne voulais pas parler de ça, du tout (et je tais ce que j’étais venue dire, c’est fou).
Parfois je me dis, j’ai une drôle de vie.


lorsque LeChat cuisine, c’est un voyage