Il suffit d'un mot

Est-ce que j’efface

 

Dans les contes de fées, toujours, tout finissait toujours bien. Il fallait y croire, bien sûr, mais la vie était une histoire bien plus compliquée. Partout, des bêtes se tenaient à l’affût. Les plus terribles étaient celles tapies sous la peau de chaque homme, de chaque femme. Elles étaient terribles parce qu’on ne pouvait les nommer et que ce vide, cette absence de mots, permettait à nos peurs de modeler leurs traits.

La langue des bêtes, Stéphane Servant

 

J’écris. J’efface. Je ne me dis pas les bonnes choses, j’efface. Comme incapable de reconnaître que la nuit tombera pourtant, quoi que je fasse, sur tout ce qui reste en suspens. Que le jour s’y lèvera, aussi. Je lis La langue des bêtes et je ne sais pas en sortir, je voudrais ne jamais avoir à en sortir – je fais le vœu de ne jamais le terminer. Il est beau et épouvantable. D’une sagesse essentielle. Je ne le savais pas, il manquait à ma vie les phrases les mots les murmures de ce livre. Il a une lumière telle, il m’illumine chaque pensée. J’ai peur d’aller jusqu’au bout parce qu’il me semble qu’il ne peut que mal se terminer, c’est effrayant, une telle beauté jusqu’à mourir – je la sens arriver. Égoïstement, si simplement, je ne veux pas mourir avec.

Je rate un peu ce que je fais, la ratatouille bien salée, l’eau sur les joues, tout me semble à côté de ce que ça devrait. Le chemin un peu, se rate. J’écoute mes profondeurs, je tâtonne. Aujourd’hui mes mains échappent, les papiers les fourchettes, je ne tiens rien, je ne couds pas. Les aiguilles sont à l’intérieur.
Lui il cuisine des pâtes risoto avec du brocoli et je suis étonnée on se régale. Je ne savais pas qu’il était possible d’en sortir quelque chose, de ce légume.
Il lit Le deuxième sexe, il m’en parle. J’écoute. Je voudrais le photographier, certains jours – enfin, certaines secondes, ça ne dure pas. Juste pour s’il disparaissait, si l’envie lui prenait disons, de passer la porte sans retour. J’ai de ces idées. Quelques secondes, c’est possible.
Je respire.
Il est là, amoureux.
Je crois que s’il n’était pas là, il y aurait une femme dans ma vie. C’est juste tombé sur lui parce que je l’ai rencontré avant de me réveiller. Alors, c’est un homme, il lit Simone de Beauvoir et m’achète des livres sur l’histoire du féminisme ou le très intéressant hors-série de Courrier international, et je ne pourrais pas avoir une vie sans lui. Jamais. La nuit on se chuchote notre amour et tout ce qu’on n’a pas eu le temps de se dire, l’un contre l’autre – surtout, contre le grignotage des enfants et tout ce temps où ils causent, ils causent.

Dans huit jours exactement, je vais ajouter un chiffre sur mes cheveux blancs. C’est étonnant ce qu’on peut faire juste avec un soleil qui se lève et se couche régulièrement, un jour on se retourne et il y a tout ce chemin pas comme on le voulait mais aussi, tellement plus réussi que prévu. Raté et réussi. Raté sur les projets, réussi sur l’essentiel. C’est à se demander pourquoi c’est le non-réussi qui m’interpelle, pourquoi je lui cherche des causes, pourquoi toujours, il me faudrait plus.

lac pavin branches

2 Comments:

  1. « Juste pour s’il disparaissait, si l’envie lui prenait disons, de passer la porte sans retour. J’ai de ces idées. Quelques secondes, c’est possible.
    Je respire.
    Il est là, amoureux. »
    Ces mots me parlent tellement.
    Ces idées qu’on se fait. La peur qui vient nous titiller les membres, l’esprit, le corps. Alors que tout est juste là, à la bonne place.

    ps – oui on peut faire de très bonnes choses avec des brocolis! Ca m’a fait sourire!

    1. Le brocoli jusque là, je l’ai surtout mangé à la poêle. Lui découvrir une autre possibilité, et surtout aimer, c’est étonnant pour moi ^^

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