Il suffit d'un mot

C’était un soir

On a avancé sur le projet vacances comme si ça ne nous importait pas vraiment, on a choisi comme ça parce que ça serait tout proche et qu’on ne ferait pas des heures et des heures de route à faire défiler sous les yeux ce qui allait nous éloigner des enfants. Ce sera Avignon parce qu’il n’a pas envie cette fois d’être en pleine nature, parce que la montagne il ne supporte plus – y habiter, déjà, c’est tout ce trop qui nous entoure – et que nous n’en connaissons finalement lui et moi que ce qu’il s’y passe autour, ou alors dedans en plein festival, ou alors juste le tourisme facile. Je le sais, je suis une touriste difficile, je cherche toujours autre chose que ce que la ville veut bien offrir. J’aime dénicher, sortir des cadres, je ne sais pas si on va savoir le faire venir à nous, avec quelques minutes sur l’écran et notre arrivée comme ça, pas vraiment préparée, pas vraiment comprise. Je ne sais pas. La ville, je l’aime dans ses vieilles pierres et ses vieilles rues, ses arbres qui s’imposent à en soulever le béton ou à en recouvrir un mur, la ville je l’aime quand elle ne ressemble pas vraiment à une ville mais bien plutôt lorsque la nature y est revenue de plein droit, ou encore la ville lorsqu’elle n’a pas oubliée d’où elle venait, de la terre et de la pierre. J’espère m’y trouver, en Avignon. Ne pas m’y perdre et y dépérir. Pour l’instant, c’est très arraché à la vie, nous déposerons les enfants et nous repartirons, seuls. C’est si étrange d’être seul à deux, seuls pour devenir deux amoureux, se diviser pour perdre quelques cellules d’amour et en gagner d’autres.

Je ne saurai pas parler d’ivresse, celle qui arrache les rires à la fragilité. Je me sens ainsi, sur ce fil-là, avec l’autre moitié de la vie devant moi – même si je ne saisis pas bien ce que j’ai fait de la première. Je me demande parfois ce que Paris retient de moi, mais pas ce que j’en retiens moi, je le sais bien, cela. J’ai la sensation d’être infiniment partout même si je n’y suis pas, c’est cela qui est réel, tous les endroits où je ne suis pas.

Un soir je suis au restaurant sans les enfants, je mange au Pakistan et lorsque je pars c’est sur leurs sourires et un vous reviendrez ?. Je passe la porte et c’est sur une rue illuminée par un soleil couchant que j’oublie mon téléphone, je l’ai laissé sur la banquette. Noir sur noir, invisible, je suppose elle ne peut pas me joindre ainsi ? et le serveur madame me court après avec un sourire immense, j’ai quarante-et-un ans depuis quelques heures et j’oublie encore derrière moi les personnes que je souhaite ne pas voir, je ne sais toujours pas le dire sans acte manqué.

Un soir le même je me déshabille, c’est à l’arrache mais un peu maitrisé aussi, toujours, je ne sais pas faire autrement, je suis dans le salon et puis je suis appelée dans une chambre et je file avec mon pantalon à la main et l’autre encore sur moi, pendant cinq minutes j’essaye mais toujours il y a quelque chose et à la fin je finis par ne plus maitriser, je ne supporte plus je dois retirer ce pantalon et je termine donc de me déshabiller et c’est à ce moment-là que silencieusement surgit mon beau-frère, alors que je suis en culotte dans son couloir (il repart en catastrophe sous nos rires et on ne le voit plus revenir avant longtemps).
Aucun anniversaire, jamais, sans attentat à la pudeur.
Jamais.

J’ai dépensé tout mon argent en livres, c’était complètement indécent, mais je me console sur la longue pile qui concernait surtout l’IEF – c’est-à-dire qu’il faut saisir l’autre pile, petite, celle un tout petit peu pour moi. La dame à la caisse nous a demandé si nous étions institutrices, j’ai dit non par réflexe et puis j’ai acquiescé, parce que clairement c’est cela, j’ai trop souvent cette casquette sans être concernée par le métier : je suis institutrice spécialisée pour enfant asperger et surdoué. Tellement spécialisée, je n’ai que deux enfants. Heureusement parce que vraiment, j’en aurais plus je démissionnerais.

Je me suis offert, c’était mon anniversaire, un livre. Un seul. C’est LeChat qui a insisté, il tenait trois livres pour lui dans ses bras et il disait que c’était fou tout de même que je vienne là sans rien me prendre. J’ai donc cherché Stéphane Servant, avec la peur au ventre de ne pas m’y plaire autant, de chercher Petite entre des lignes où elle n’est pas. C’est si difficile, la déception. Je la vis si intensément, cette déception – qu’est-ce que je ne vis pas intensément. Je me suis donc acheté Le Cœur des louves et je le garde de côté. Pour un jour triste. Il sera une consolation – il doit.

Je crois, je reviens aux livres. Vraiment. Avec force. J’abandonne un peu l’ordinateur, par ce fait. Mais pas seulement cela parce que si je dois être honnête je n’ai pas la sensation de lire plus, alors peut-être simplement je vis d’autres choses, d’autres vies. Je déconstruis les surfaces, j’ai pensé soudain qu’il était furieusement urgent que je ne sois plus là où j’étais. Il me semble que j’ai en moi encore davantage de silences si c’est possible, et peut-être, j’écoute – à travers les acouphènes, j’entends celle que je tente d’être.

Alors bien sûr, je lis mais je suis aussi tellement dans autre chose. D’ailleurs ma pile à lire menace de s’écrouler, je ne suis pas la cadence et sans doute, c’est impossible. C’est-à-dire que ces temps je voyage et cette semaine qui vient de passer était magnifiquement douce et parfaite, il me semble avoir vécu tellement en si peu de temps. Tant de rencontres incroyables, tant de sourires échangés. J’ai craqué un peu sur un jeune homme, et « d’accord mais c’est exceptionnel » il m’a donné l’accès à ma carte sans pièce d’identité, j’ai aimé son regard il était à savourer les soirs d’hiver. J’ai rencontré un asiatique aux yeux bleus absolument étonnants ce regard intense et gentil c’était beau, entre lui et nous s’est joué de drôles de choses, il nous a finalement aidé malgré l’absence de sa supérieure et c’est toute cette humanité qui ma bouleversée, tout ce qui se disait dans son corps que ses mots contredisaient, tous ses mouvements. A chaque passage pourtant rare dans un salon de thé qui vend davantage de théières et de bijoux que de thés, j’apprends à connaître A. une femme absolument magnétique – et nous ne sommes pas étrangères à ces liens qui se nouent après ce que nous avons fait en souterrain, je n’essayerai même pas de décrire. Je suis la personne la plus asociale qui soit et de en temps en temps comme là, je m’étonne, je me demande qui je suis pour attirer ainsi, pour rencontrer tant de personnes et les trouver si belles et me sentir si à ma place.

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