Avignon – 1/2

Je n’ai pas photographié Avignon. Il y avait cette pluie, collante, elle lavait les sols, les vêtements, les idées, elle empêchait l’appareil et je me suis servie de mes seuls yeux pour me souvenir. Dans la chambre d’hôtel nous dégoulinions comme une rivière déborde de son lit, c’était un trop incroyable. Dans le miroir, mes cheveux trempés et le visage rouge, quelque chose clochait et c’était ce rouge, voilà : un coup de soleil. Sous la pluie. Sous les nuages sombres. Un coup de soleil. Je me suis penchée hors de la salle de bain – dans les hôtels, tout ce qu’on peut faire c’est se pencher pour trouver l’autre, là, tout de suite, jamais perdu – et je n’étais pas seule avec cette incongruité : LeChat avait son visage aussi rouge que le mien. Cela nous a laissés rêveur, cette pluie cinglante, ces nuages si noirs et ce soleil impossible autant que ses coups. Nous avons été illuminés, il semble.

Nous avons marché, donc. Sous l’eau qui tombait d’un ciel qui cachait un soleil. Et c’était merveilleux malgré les chaussettes qui splashaient dans les chaussures, la Cité est splendide. La vieille pierre parlait à certains endroits, elle était lourde d’une présence intense parfois ; comme dans la rue des teinturiers, aux abords du couvent des cordeliers, où je me suis retournée à deux reprises, croyant qu’une personne se tenait collée à moi et non, personne. Cette rue, c’est la plus belle du monde avec ses vieux platanes, ses pavés, ses roues à aubes et sa rivière (la Sorgue). Ne pas en avoir de photo m’attriste, je suis certaine que j’aurais su en montrer l’essence, l’énergie. Les fantômes. C’est ainsi.

J’avais découvert avant notre départ, le seul endroit où vraiment je voulais bien m’enfermer une heure ou deux : un salon de thé anglais. La pluie nous y a poussés sans délicatesse, et cette chaleur des lieux – les livres, la pierre, le toit au-dessus de notre tête, la Dame – nous a soulagés tant nous étions frigorifiés. Si le thé fut un grand classique – je ne m’étendrai pas sur les sachets – j’ai en revanche adoré le libre accès à la bouilloire pour me resservir en eau chaude. La Dame a rentré pour nous une table et nous nous sommes assis au milieu des livres. L’un d’eux m’a attirée et je me suis retrouvée à lire le Tao de Lao Tseu, le 47mais en anglais bien évidemment.

Sans sortir de ma maison, je connais l’univers ;
sans regarder par ma fenêtre, Je découvre les voies du ciel.
Plus l’on s’éloigne et moins l’on apprend.
C’est pourquoi le sage arrive (où il veut) sans marcher ;
il nomme les objets sans les voir ; sans agir, il accomplit de grandes choses.


J’ai réalisé que je comprenais ce que je lisais. J’ai eu un sursaut, j’ai demandé à la Dame un livre pour la débutante que je suis. Elle a hésité, cela dépendait de mon niveau. Je lui ai expliqué que j’étais nulle en anglais, que j’avais commencé à lire Le trône de fer, que j’y arrivais mais que c’était long, je l’ai vue changer de tête et j’ai tenté de me justifier en expliquant que je trouvais cette lecture vraiment trop longue et laborieuse et que cela me décourageait, elle a continué à me regarder de travers et j’ai songé que peut-être, il fallait que je repense mon niveau. Je suis repartie avec un roman de Roal Dahl – j’ai reposé ses nouvelles, je me serais découragée comme avec Martin – et j’ai eu une pensée pour Lizly qui m’avait parlé de ce livre qu’elle lisait justement et que je tenais désormais dans mes mains : Witches. Et je ne sais plus où j’en suis, l’anglais m’a tourné la tête je me sens tout aussi nulle qu’avant, avec juste un peu plus de compréhension peut-être.
Lorsque nous sommes repartis nous avons laissé derrière nous de larges flaques, et un espace léger sur une étagère c’était creusé.

Dans la chambre, nous avons lancé le chauffage et essoré ma cape qui portait le poids des nuages. Nos chaussettes avaient une triste mine, celle de nos chaussures. J’ai craint si fort que nous ne puissions pas ressortir le lendemain, que notre vie reste trempée dans un hôtel durant des jours. Et puis il y a eu la nuit, il ne faut surtout pas mésestimer la force d’un chauffage et de mon appareil à oxygène – il hyperventile. Tout était sec, comme si jamais nous n’avions rencontré l’océan d’Avignon.

Il pleuvait toujours le second jour et nous avions un parapluie cette fois, un rouge sombre un peu bordeaux qui nous a manifestement sauvé de la pluie autant que du soleil derrière – pas de coup de soleil, cette fois. Nous avons arpenté la Cité, et puis acheté des vêtements dans une friperie. Au détour d’une rue je suis retombée en enfance, il y avait cet Opéra comme dans mon souvenir j’ai six ans et mes grands-parents m’emmènent voir Les contes d’Hoffmann de Jacques Offenbach, il pleut et pour la première (et unique fois) ils me font monter sur ce très vieux manège je me souviens j’ai l’impression d’y être encore c’est fou comme c’est maintenant et si loin, aussi. Cette même pluie, ce même bâtiment, ce presque même manège, simplement plus neuf depuis son aspect vieillot qui ne l’est pas..

À Nature et découvertes – je résiste rarement à cette boutique – je suis retombée sur le Tao, j’ai vérifié ma traduction et donc mon anglais et puis je me suis dit que deux fois en deux jours, ce livre, il tentait vraiment fortement de rentrer dans ma maison. Je me le suis donc offert avec mon budget activité – j’ai décidé que puisque je ne pouvais pas, comme tous les autres habitants de ma maison, avoir une activité par la faute de la maladie qui me fiche un peu tout en l’air dès fois, que j’allais avoir un budget activité : environ 150 euros par an, donc, à dépenser en livres ou magazine. Alors donc, j’ai craqué sur deux livres et puis Open Mide, et cela m’a fait du bien. Je suis enfin à l’aise avec l’idée d’acheter quelque chose pour moi.

livre tao

livre arbres

Le jour d’encore après – ce temps, qui passe, sans cesse.. – nous avons frôlé le Palais des Papes, nous sommes rentrés juste le temps de réaliser que ce que nous souhaitions en réalité, c’était vivre dehors. Même la pluie, plus disparate cette fois, n’a pas su nous pousser vers un abri. Nous étions si bien, à l’air libre.. Alors nous nous sommes dirigés vers les hauteurs où s’étendaient des arbres sublimes et une plaque, immense, de tous les noms juifs avignonnais, morts durant la seconde guerre. Je lisais depuis la veille Les messagers du désastre et c’était un écho insupportable, ces noms, les âges des enfants – et celui-ci il avait trois mois, bordel. Je me suis réfugiée, de l’eau coincée dans la gorge, sous un arbre qui en avait autant de coincé en lui – je n’ai pas su démêler, alors quand je me suis apaisée je lui ai offert ce que je pouvais de douceur ; et puis je m’en suis allée, sous la pluie et sous le soleil caché sous la pluie. Nous avons déambulé jusqu’à la fatigue, et nous sommes rentrés essorer nos chaussettes. Sur le lit je me suis effondrée, heureuse de ce séjour en ville qui n’en est pas vraiment un, qui retourne à la nature, encore, toujours.


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