Il suffit d'un mot

L’énigme Est Dans Le Jardin

J’ai réinventé mes journées autour du soleil, je lis dans le jardin, même si le nom est un peu pompeux puisqu’il ressemble surtout à un tas de terre encombré de branches mortes. J’ai retiré de l’immense vigne tout ce qui avait cessé de vivre durant l’hiver et cette petite mort jonche le sol pour encore quelques jours : je ne me sens pas le courage de ramasser, me pencher, mettre dans un sac. Déjà les mains, d’avoir tenu le sécateur, se sont recroquevillées de douleur. Alors cela attendra, comme le reste. Il m’arrive parfois d’envier les maisons voisines, un peu trop nettes il est vrai pour mes envies bohèmes, mais tout de même, il y a un si bel espace, de si belles fleurs.. Mais cette année j’ai cette fierté posée dans le délicat petit carré devant la fenêtre de la cuisine, un peu de lavande, trois tulipes, un fouillis de fleurs jaunes, des perce-neiges – disparues maintenant – des belles-de-nuit sous la terre, des jonquilles, du muguet et des roses trémières… tant de verdure et de couleur, c’est si joyeux. Depuis que LeChat a tapissé de terre enrichie de notre compost, la jungle s’est invitée tout naturellement, elle s’est organisée une vie sans que je ne plante rien. Nous profitons des plantations voisines, les graines viennent nous voir. Se plaisent.

Et alors donc, je lis au milieu des branches coupées.
Je lis la Seconde Guerre avec cette évidence d’avoir été concernée d’un côté ou d’un autre, un jour. L’étoile fourrée dans la gorge et les barbelés dans les yeux. C’est ainsi. Parce que LeChat tombe dedans pour la première fois, je retrouve en lui cet acharnement à fouiller l’âme humaine que j’ai eue entre seize et vingt-deux ans et où je lisais absolument tout – jusqu’aux pavés indigestes. J’y reviens avec davantage de parcimonie, les atrocités sont désormais actuelles et je tente de ne pas haïr les humains, j’essaye de ne pas me haïr à travers eux.
Je lis l’Inde et les intouchables, et c’est éprouvant. L’histoire, le style.
Je lis Sauveur, le quatrième, et c’est un rire qui s’échappe, un soleil qui se lève pendant que le vrai se couche derrière les maisons voisines. Il ne devrait y avoir que ces livres-là, uniquement ces joies simples.
Je lis Open Mide, un magazine découvert comme ça avec beaucoup de hasard et qui me parle vraiment, avec sa douceur méditative.

Je prends chaque jour ce temps pour moi, j’attrape les rayons avec mon chapeau et je les cale entre les pages du moment – peut-être qu’ils illumineront la bibliothèque les nuits de lune. Je m’isole à côté des enfants gris de terre ou noir de boue, selon. Pour m’aider à penser, à rêver, à être. J’essaye de ne pas tomber trop vite, de ne pas avoir besoin de vacances trop vite, de ne pas pleurer, trop vite. Je ressens depuis ce matin, si fortement un besoin d’être seule que le retour de LeChat à la maison ne m’a pas enchantée. C’était culpabilisant, quelque part dans ma tête ça l’était vraiment. Je l’assume et en même temps ça me fait un peu mal. A-t-on le droit de vouloir à ce point-là être seul·e, que même en croisant à peine l’être aimé on souhaite avant tout du silence ?

Alors j’ai réfléchi, il me semble que la fatigue me dicte beaucoup trop les émotions à tenir. C’est déstabilisant, cette fatigue et cette solitude qui se tournent autour comme si je n’existais pas. J’en déduis que je dois lire davantage dans le jardin, m’exiler, prendre ce temps pour respirer. Être seule.
Et puis, j’ai des choses à taire plus loin.
Beaucoup. De choses. Plus loin.

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