Combien as-tu marché

J’avance sur les mots que je ne prononce pas, ou alors pas à la bonne personne – il faut dire, elle a su me plier de mille manière. Je reprends consistance – il s’agit tellement de cela – je reprends sans forme, aussi. La nuit est insaisissable ou alors tourmentée, j’improvise un repos oscillant, libéré d’une fixité trash – on ne meurt pas la nuit. Au petit matin trop sombre pour moi, Hibou a collé ses jambes si froides contre ma peau brûlante de sommeil, il a peur des maisons toutes endormies – elles vivent une vie effrayante. Alors il se réfugie là chaque matin sans son papa, et maintenant c’est tout le temps que je ne dors pas après mes nuits blessées, c’est tout le temps son absence et mon petit enfant contre moi. Mon mari s’épuise.

Cette semaine il m’a semblé vivre mille vies, dont une aurait dû inclure un fauteuil roulant mais ça n’a pas été dans mes capacités, je rechigne fondamentalement à m’y poser, m’y faire pousser. J’ai un travail à faire sur moi absolument bouleversant. A la place, nous avons appelé LeChat, qu’il vienne nous chercher puisque je ne pouvais plus marcher malgré la genouillère. Blanche a râlé, un peu, elle pouvait me pousser. Je ne me fais pas à la perte d’indépendance, et même si j’ai dû appeler à l’aide j’ai la sensation totalement erronée d’avoir maitrisé, je suppose. Je ne sais pas. Je suis dans ma ville, c’est plus difficile dans ma ville, je souhaite rester invisible encore un peu. Je suppose. Même quand je ne devrais pas, même lorsque je devrais prendre soin de moi. J’ai une image à déconstruire.

 

Nous n’avons pas véritablement une existence courte,
mais nous en gaspillons une part considérable

Sénèque

 

Je suis d’une famille en santé. Elle est affichée, elle baigne dans une jolie bourgeoisie impeccable et irréprochable. Nous allions tous toujours bien, nous étions une famille normale, montrable. Il n’y avait que ma mère qui avait ce droit elle l’avait arraché, et puis mon grand-père lorsqu’il a développé un cancer, là tout de même ma grand-mère a dit « il est à l’hôpital », le cancer s’est vu silencieux tant qu’il était là ; bien plus tard elle a pu en prononcer le mot, pas vraiment à voix haute. Il m’a fallu une dizaine d’années pour un jour mettre les mots sur l’arrêt cardiaque de mon grand-père, dont j’avais été témoin, la charge émotionnelle n’est pas passée. Une autre dizaine – pas tout à fait la même – pour qu’ils puissent discuter de la perte de l’enfant jumeau, de mon petit cousin ou petite cousine, de la panique générée et de mon grand-père nous emmenant ma cousine et moi en voiture, je le revois passer la tête dans la rue et dire « le samu est toujours là » et de cette phrase incroyable mais tu te souviens de ça ?! comme s’il était possible d’effacer l’angoisse de cette journée. Comme si je pouvais la taire, aussi. Je ne suis pas une taiseuse. Ou alors pas très longtemps. Je crois que ma grand-mère pourrait tenir la mort entre ses doigts qu’elle dirait encore que tout va bien, elle lui offrirait une tasse de thé, elle s’habillerait du dimanche et elle sourirait. C’est un peu ce qu’elle a fait, lorsque je suis née sans père, elle a attendu que l’alerte passe, avec le sourire ; et puis ses amis ont donné leur accord et elle a recommencé à respirer, avec moi. J’ai été acceptée par ses amis, avant même ma famille. Elle me l’a annoncé, un chiffon à poussière à la main. Une évidence. Avec le recul il me semble voir poindre une ironie puissante : ils ont failli me claquer la porte au nez alors que je n’avais pas encore respiré ma première gorgée d’air et c’est moi, avec vingt années de plus qui ait claqué cette même porte. Il faut croire qu’elle ne devait pas rester ouverte, qu’il fallait ce mouvement, qu’il n’était pas négociable.

Et puis.
Donc.
La maladie de ma mère. Les regards affligés de ma grand-mère, tu sais elle est malade et ma révolte, ma haine aussi, elle est malade de s’écouter ma mère j’aurais voulu lui répondre, et j’aurais eu le tort de la jeunesse impatiente et en colère mais raison aussi car c’était cela aussi, j’aurais eu tort car elle l’était oui évidemment. Seulement sa maladie a écarté la mienne, nous ne pouvions être deux, il manquait de place sur l’étagère familiale ou dans le cœur de chacun, il s’agit souvent de ça. De manque de place pour ce qui est douloureux.

Alors quand ma santé s’est dégradée et que j’ai arrêté de marcher normalement, qu’il m’a fallu des béquilles au lycée puis un fauteuil durant un séjour, personne dans la famille ne l’a vraiment su ou ne s’en est préoccupé. Mon errance médicale, les hôpitaux pour la seconde fois, les médecins, les spécialistes, je n’ai pas eu de questions. La maladie n’existait pas. Je n’étais pas la bonne malade, je n’étais pas ma mère. J’étais suspendue.

Dans ma famille je crois on meurt par hasard, on marche jusqu’à se perdre.
Alors peut-être je peine à me trouver, sans regard (les leurs) avec trop de regards (les vôtres).

Il va bien falloir que je trouve cet équilibre, mes enfants ne vont pas m’attendre, Hibou déjà disait il y a quelques jours j’en ai tellement marre d’avoir mal tout le temps, tellement marre d’avoir davantage mal que les autres. Voir son genou partir sur un angle improbable, il m’a semblé en mourir, là, dans le magasin. Il est certain que mes enfants ne vont pas attendre que je me décide à l’assumer ce fauteuil-qui-n-a-pas-le-bon-rouge, ils vont me bousculer avant. Ne serait-ce que pour qu’ils puissent avancer eux sur ce drôle de chemin.


Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *