Petit Prince

Il a dix ans, c’est arrivé tout à l’heure. Je me suis levée, réveillée par son petit frère parce qu’à 9h18 et après trois venues je n’étais toujours pas debout, je me suis levée donc et Prince avait dix-ans-presque. Il a fallu attendre midi, dans ma tête, dans mon corps. Le souvenir. Je me souviens de bien des heures souples tant qu’il était encore en moi, de bien des heures incroyables et décalées tant qu’il est resté avec nous, de bien des heures de joie à voir des gens se retourner dans la rue sur ses yeux incroyables – et ce surnom de petit Prince qu’il avait, avec sa blondeur et son écharpe rouge au vent -, de bien des heures difficiles lorsqu’il a intégré le monde à trois ans. De toutes ces heures, douces, belles, dures, violentes, joyeuses, vives…

Il n’est plus si petit, maintenant, cela se voit. Même si encore parfois je dis « les petits » en parlant d’eux – c’est rare, ça m’arrive – ni l’un ni l’autre ne le sont encore. Je suis admirative de la manière dont il grandit au milieu de ses angoisses, de ses tics, il apprend, il jongle avec ses émotions envahissantes, il sourit. Beaucoup. Autant qu’il pleure de stress, je crois. Il est magnifique. Je suis passée avec lui par toutes les phases possibles, surtout celle où j’ai pensé que nous ne nous en sortirions jamais ; sans doute la même qui a fait dire à ma belle-mère « si ça continue il devra aller en institution » – souvent, elle a des réflexions qui manquent de classe. Mais non, cet enfant s’est accroché, nous aussi, très fort, à lui, à nous, à tout. Pas aux psys, parce que les psys nous ont franchement abandonné, sur ce coup. On s’est accroché à sa surdouance – finalement une psy nous avait apporté cela, ça nous a énormément aidé , on s’est accroché à notre amour, on s’est accroché à des vacances, et puis à notre colère à nos joies à ce quotidien avec deux enfants différemment atypiques.
Alors bien sûr ce n’est pas toujours simple, sa fragilité émotionnelle est grande, et pourtant.. il a tellement progressé. Il y aura bientôt une année entière – à vingt-neuf jours près – qu’il ne s’est pas jeté contre un mur. Qu’il n’a pas hurlé à se frapper, à nous frapper. Une année entière sans débordement de cette excessivité-là.

Alors dix années et dix bougies soufflées, cette fois nous avions tout, même le gâteau, au chocolat s’il vous plait – et j’en ai même mangé et je vais gonfler et on s’en fiche. La meilleure journée, m’ont-ils dit, pourtant c’était juste à la maison, entre nous, tranquille, avec des jeux. Pas d’enfants invités, parce qu’il était indécis, encore, avec cette notion. Et puis ce gâteau au chocolat forcément c’était magique, je n’en fais jamais, cette allergie nous pourrit la vie à tous – j’assure qu’une vie sans chocolat on n’en meurt pas mais que tout de même parfois ça me crée un manque.

Cet enfant parfois, en toute sincérité, je doute. Lorsque je lui demande de m’écrire cent en chiffres et que non rien c’est le vide il ne sait pas et que son frère, 6 ans, répond à sa place et même que mille c’est un 1 et trois 0 je me sens dépassée, est-il réellement surdoué cet enfant. Et puis très vite je suis frappée par ses connaissances lorsqu’il se sent en sécurité. Il a reçu en cadeau, par ses grands-parents, le jeu C’est pas sorcier sur l’écologie franchement pas évident pour un enfant malgré l’âge de 8 ans affiché sur la boite – je suis sceptique, c’est davantage un jeu pour jeune adulte je pense. Et bien il nous a gagné, contre quatre adultes. Cet enfant, si je devais le définir, c’est qu’il nous échappe complètement, qu’il n’est pas cernable facilement, qu’il est incroyable.
Je l’aime d’amour.