Pensine

Et si je ne me vois pas, je deviens autruche


 
J’ai mal aux yeux.
Je suis fatiguée des yeux.
Un héritage familial, un héritage plus humain aussi, un fil reliant le passé au présent, un fil de souvenirs invérifiables, lointains. Invisibles. Je suis dans la beauté du flou, j’ai appris à aimer sa mouvance. Un petit monde seulement mien, je ne peux y faire entrer personne, je suis la seule à ne saisir que ce qui m’est proche, très proche. Une certaine opacité des émotions, parce que si je ne vois pas il ne se passe rien. M’entendre en profondeur forcément, si je n’écoute pas plus loin, au-delà du flou. Une immense bienveillance peut naitre de tant de flou, il n’y a pas de défaut à percevoir il n’y a rien sur lequel s’accrocher. Nos dirigeants devraient être aveugles peut-être, pour ne pas désirer ce que les pays voisins possèdent, on ne peut envier ce qu’on ne voit pas.

Mercredi. Je ne marche pas bien et je n’ai ni la canne ni la genouillère, je marche parce qu’il le faut parce que je ne veux pas être en retard parce que j’ai un enfant à récupérer à une heure précise. Mais je ne fais pas le grand tour, je m’assois sur le minuscule muret et j’attends Prince qui escaladera le petit portail pour passer de mon côté. Je gagne des mètres. Je vois quelques parents je les devine à leurs silhouettes et je m’attends à ce qu’il ne se passe rien. Et pourtant je suis repérée, cela m’étonne profondément. Chacun à des moments différents, tellement différents que je ne pouvais penser à un geste pour faire comme l’autre, chacun m’ont fait signe de loin pour me dire bonjour. C’est étrange, cette sensation d’avoir toujours six ans. Ou neuf. Ou quinze. De continuer à penser que je serai ignorée, que je n’existe pas dans le regard ou la vie des gens. L’école laisse des traces affreusement moches sur la confiance en soi.

Je ne grandis pas j’ai très souvent six ans je ne disparais pas non plus, ce n’est que la vie qui s’éloigne de moi quand je cherche à la fixer. J’ai six ans et je ne vois plus de loin, je me replie sur mon imaginaire la forme mouvante au bout de la rue est une fée. Je porte des lunettes et je fais une course avec les verres, je vois de nouveau et puis je ne vois plus on change, je vois de nouveau et puis je ne vois plus on change encore. Tous les six mois je ne vois plus, ma mère a cette phrase terrible chez l’ophtalmologiste mais elle va être aveugle ? et il ouvre grand ses yeux il répond mais non elle insiste, je suis trop proche du zéro pour elle, je vais devenir aveugle. Je crois bien qu’il rigole un peu. Mes verres ont juste une épaisseur immense, ma mère ne paye pas pour les réduire et m’achète une paire de lunettes très épaisse pour les tenir en place. Ils sont si lourds qu’il leur arrive de tomber de la monture lorsque je fais du sport et que je les accroche. J’ai souvent cette image d’un verre de mes lunettes tombé dans ma main, je deviens experte pour les rattraper avant qu’ils ne touchent le sol. Pourtant, en vrai de vrai, ils n’ont dû tomber que trois fois, ça m’a laissé une trace plus large, plus grande, plus lourde. Cela pouvait arriver, c’était cela qui était difficile. Cela, et les enfants qui riaient parfois de la taille de mes verres.

Maintenant je vois très bien de loin grâce aux lunettes fines que je porte et je ne suis clairement pas aveugle, je suis à six d’écart en dessous du zéro et je porte des verres assez fins. Ça a un coût assez lourd, il parait que l’esthétisme n’est pas remboursé. Le poids du verre ou le poids financier, il faut choisir. J’ai choisi. Une de mes rares coquetteries. La vue, si précieuse..

Je ne grandis pas j’ai six ans et plein d’années de plus, je ne vois pas loin sans lunettes, et aujourd’hui j’ouvre enfin les yeux : je perds la vision proche. Je réalise ce matin toute la portée de ce fait, la raison de ma difficulté à prendre un livre, de me poser, de lire. Je floute. Je dois m’éloigner du papier pour que ma vue se stabilise, c’est si étrange que depuis quelques mois la pensée me traverse que je ne sais plus fixer mon attention, que je m’échappe. Je reprenais, j’attrapais les lettres et je me forçais à les voir, je ne pouvais pas les laisser s’échapper ainsi. Et puis il y a quelque temps j’ai lâché, je me suis dit que si j’avais besoin de m’échapper de la liste de course où était le mal j’étais fatiguée d’attraper les lettres de force. J’écris cornichon citron figues sans voir les mots, je me fie à l’habitude de la main, elle sait elle, elle sait ce que mes yeux ignorent. Je retire mes lunettes pour enfiler une aiguille et son fil, je monte la tête pour voir dessous ou je baisse la tête pour voir dessus, je lis mieux sans, c’est devenu un geste évident sans même que j’y pense. Dans cet inconfort j’ai peu à peu arrêté beaucoup de choses ou alors je le force malgré, la lecture la couture l’écriture manuelle. La photo – la mise au point n’est jamais la bonne. Une presque année avant que je ne réalise que ce n’était pas de la fatigue ou de la folie légère, mais une simple baisse de ma vision proche – et uniquement elle. C’est fou il me semble que c’est complètement fou d’avoir adapté mes gestes, de m’être pensée un peu trop à côté de moi, d’avoir laissé la croyance s’installer que peut-être je perdais un peu de ma tête quelques secondes dans mes journées, je me dis que ça laisse entrevoir l’opinion peu flatteuse que je peux avoir de moi, parfois.

Je vais donc devoir changer encore mes verres et sincèrement je fais la grimace. Il y a deux raisons importantes. La financière tout d’abord, tout cela revient très cher, porter des lunettes est un luxe et ces temps c’est compliqué, l’argent. Il file ou même parfois ne rentre plus aussi bien, je ne sais pas faire de miracle avec l’argent – enfin, pas plus que ce que j’arrive déjà à faire, je le sais bien que je suis un écureuil et que l’argent avec moi double comme ça, pouf. Mais tout de même là, cela devient difficile, le pouf.
La seconde raison c’est qu’il n’y a pas d’ophtalmologiste dans ma ville, enfin si, il y a un incompétent avec une réputation remplie de casseroles que je n’exposerai pas ici et je ne compte rencontrer ni les casseroles ni leur incompétence donc je n’ai personne dans ma ville. Les autres ont deux ans d’attente et ne prennent plus de nouveau patient – celle qui me suivait est partie à la retraite. Depuis pour Prince, nous allons sur Paris. Me voici à la recherche d’un médecin des yeux pour me prescrire une nouvelle vue puisque la mienne fatigue de cette vision du monde, et devoir aller sur Paris pour cela, franchement, c’est un peu agaçant. J’ai tout de même de plus joyeux projets normalement, lorsque je m’y rends. Et puis je le case où ce voyage, entre l’anesthésiste et l’opération de Hibou.. ? Je peux attendre combien de temps encore, sans m’abimer trop les yeux.. ? Je sais bien que ce n’est rien, un peu de presbytie – ce que je peux trouver ce mot moche – mais j’imagine aussi que je dois m’en occuper rapidement vu le temps que j’ai passé la tête dans le sable.. Et je soupire vraiment, je n’aime pas les médecins, je me sens fragile dans cette idée de partir à l’inconnu pour changer ma vision du monde.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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