Entrouvrir les yeux, tu y penses

C’est un essai, je tente de rester vivante. A l’intérieur. De ne pas laisser mourir ce que je suis, ce que je peux être, je tente d’insuffler un peu de vie dans ce marécage. Je n’ai envie de rien sinon me laisser couler dans les livres et j’y parviens avec cette distance désormais obligatoire du bras et du livre, je lis avec mes mauvais yeux et sans doute je n’arrange rien ainsi. Qu’importe. Dans deux semaines j’ai un rendez-vous, en juillet quelque part je vais retrouver une vue sur le monde qui ne s’effrite pas dès que je tente de le voir de près. Je ne l’aime pas beaucoup de proche le monde, de fait. Je pleure sur un peu tous les livres que je lis, je déteste un peu plus l’humanité à chaque page et je me demande si quelqu’un sait à quel point nous ne valons vraiment rien. Et puis je l’aime, aussi. On a besoin d’amour, et il en faudrait tellement pour nous sortir de là.

Je n’ai envie de rien alors je m’observe, parce qu’il y a toujours n’est-ce pas quelque chose qui fait vibrer une clochette quelque part. En visionnant un tout petit documentaire de rien, juste à côté il y avait cet appel sur Napoléon et j’ai cliqué un peu par désœuvrement, par curiosité vague. Il me semble, j’ai du le voir en le coupant huit fois et sur deux journées. Même si je n’ai envie de rien il y a cette vie à côté mes livres mes enfants ma maison la douleur alors il me faut du temps. Ce que j’ai appris, ou réappris parfois, je l’ai partagé sur un excès d’enthousiasme que je croyais éteint – je me trompe souvent, ce qui est éteint peu se réveiller – et je l’ai observée cette envie de partage et de savoir, et je me suis dit ce que je me dis depuis tellement d’années : que ça n’existe plus cette envie, c’est un leurre, un mirage, je me suis dit je dois reprendre mes études.
Tout ça parce qu’après la révolution, il y a eu trois rois et que le premier président de la république a terminé l’expérience par un coup d’état. Je me suis dit que ça valait le coup de creuser. Et puis que j’avais besoin de davantage. D’aller au bout de ce petit papier que j’avais rempli un peu avant de passer mon Bac, et sur lequel j’avais inscrit en vœu Deug d’Histoire, lorsque ça existait encore. C’était il y a vingt ans, j’ai pris une route autre et je le regrette toujours un peu.

J’ai donc fouillé, juste comme ça, parce qu’à cet instant précis je n’avais ni école à enseigner ni assiette à essuyer, et puis j’avais terminé ce livre terrible. J’ai trouvé une carte de France pour les enseignements à distance, j’ai disséqué chaque faculté enseignant l’Histoire et je me suis décidée pour celle de Nanterre avec la sensation d’y être appelée. J’ai manqué de souffle en regardant la date d’inscription. C’était terminé, depuis deux semaines. Je suis passée à ça de m’inscrire pour septembre et redevenir étudiante. Ça m’a fait quelque chose d’assez brutal, je m’en suis demandé pourquoi, là, maintenant, je me réveillais si tard alors que je pensais avoir le temps devant moi, pratiquement je l’avais. Ça m’a coupé le souffle. Cette date morte.

J’ai réfléchi à ce qui pouvait réellement m’empêcher d’être étudiante cette année, parce que la date butoir d’une faculté on le sait tous, est à géométrie variable dès lors qu’on force un peu les choses. Il y a le projet maison, les cartons, le déménagement, la caravane, l’emménagement, l’installation dans la maison. C’est assez gros, assez éliminatoire, je dois aussi penser à ma santé.
J’accepte alors de l’envisager pour la rentrée suivant celle-ci – j’espère ne pas me chercher d’excuses.
Une année. J’ai une année pour faire de ce projet quelque chose de plus réel que tout ce que je peux entamer dans ma vie et reculer, enterrer, terrifiée que je suis par ce que je pourrais faire de moi.
Alors oui, si je ne repars pas en arrière avec toutes mes angoisses je deviendrai étudiante dans une année. C’est effrayant. Tellement que voilà, si quelqu’un connait quelqu’un étudiant l’histoire à Paris-Nanterre je souhaiterais quelques cours (je sais que certains professeurs les mettent en ligne sur internet), je serais très touchée, vraiment. Ainsi que la liste des lectures conseillées. Je vais avoir besoin de travailler cette année, avant mon entrée officielle, je dois contrer la maladie, le quotidien, je voudrais me donner les chances de réussir ça, de réussir quelque chose.

J’ai peur. D’une illusion, d’un retrait, d’un échec. Peut-être y a-t-il derrière la peur de réussite, est-ce que je sais vraiment ce qu’il y a en moi, ce dont je suis faite.
Je souhaite ne pas être qu’une réalité subsidiaire d’un monde agonisant ou de ma vie sans attrait, je ne veux pas être faite seulement de douleurs. Je sais pourtant être pleinement responsable de l’échec monumental qui borne tout ce qui n’est pas mon mariage. C’est un fait que je ne sais pas être autre chose, et même je pense pouvoir dire que je m’y suis cachée. La question est donc de savoir si je peux me mener au-dessus de cette alliance aussi belle soit-elle, et par là me créer une autre vie, combler ce désert intellectuel qui me dévore – que j’entretiens, dès que j’abandonne un tant soit peu mes tentatives de m’en extraire. Je suis lucide cette fois, je vais devoir lutter contre quelque chose de bien plus grand, bien plus vaste que la simple peur d’échouer ou de réussir, je vais devoir lutter contre toute une programmation familiale : les surdoués réussissent et les autres crèvent. Il faut croire, je reste ancrée dans la seconde.

J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité.
Franz Kafka