Et de chercher la béquille

J’ai bousculé, et allez savoir elle ne répond plus. Elle a tenté de m’acculer, une justification tirée d’un chapeau alors j’ai sorti les dates chacun ses armes et depuis, le silence. J’en déduis la porte fermée correctement sur M. – deux jours sans mots reçus – et en suis soulagée bien qu’encore un peu tendue. J’attends la fin tangible de prise de pouvoir, la bascule glissant vers la tranquillité d’esprit. Des crises d’angoisse me tétanisent par instants, qu’il me semble pouvoir relier à C. Une relecture des six dernières années m’a affaibli, la vision de chaque phrase mise de côté puisqu’elle est bienveillante. Une partition si bien jouée, j’en ai le tournis.. Pourrait-elle être manipulatrice à ce point, est-ce possible.. ?

Lors de mes vacances, je me suis retrouvée disponible à moi-même et alors j’ai travaillé si fortement mes nuits ont été terribles. Mes journées, aussi.
Nous marchions dans la rue, nous avons croisé un couple âgé arrêté sur le trottoir ; elle baissait la tête, patientait sous l’orage, il lui hurlait qu’elle ne devait pas penser, qu’elle faisait n’importe quoi, une pauvre conne ; elle devait le laisser faire, l’écouter, il savait, lui. Arrête de penser, tu penses mal ! En. Pleine. Rue. J’étais dévastée, je tournais dans ma tête une manière d’intervenir sans faire retomber la foudre sur elle et je n’ai rien, rien trouvé. Nous avons marché jusqu’à notre voiture, vacillants. Des larmes me menaçaient, LeChat m’a dit une phrase – je l’ai oubliée, son importance est relative – et alors j’ai fait quelque chose d’incroyable. Je. Me. Suis. Justifiée. J’en ai ouvert les yeux grands. J’en ai perdu la respiration dans les entrailles, là, c’était coupé net.
En pleine phrase j’ai réalisé que je m’excusais tout le temps, je me justifiais tout le temps. Ce dont je m’étais aperçu de temps en temps prenait soudain une ampleur inégalée. Je suis comme tombée dans un puits sans fin et alors là aussi une relecture s’est imposée des quarante dernières années. Ce fut.. instructif.
Bien sûr, ma mère. Mes mots remis en doute, mes douleurs niées, les accusations balancées, les gifles si je me justifiais, la culpabilité cultivée avec art.
Bien sûr. Ma mère. Et ses couteaux plantés dans les cartons, et ce petit morceau de vase cassé bien emballé qui disait « j’ai cassé le vase de ton ami J. », la paranoïa et la tête sous l’eau. Bien présente pour blesser ma mère, toujours.
Mais était-il possible que cela se soit stoppé net lors de mon claquage de porte ?
Bien sûr, non, où avais-je donc la tête depuis vingt ans ?
Je me suis brusquement réveillée. S. ne me croyait en rien, je devais justifier. La douleur, les envies, mes lectures, mes amis – que j’ai fini par sortir de ma vie, si lamentables ils étaient -, je devais justifier l’existence et puis une fois prouvée je devais baisser la tête et être moquée. Je ne faisais jamais bien. Je devais faire confiance, il savait. Si je demandais quelque chose il se murait dans le silence regard droit devant, sans doute ma question était si bête. Cela me revient de derrière la tête, je suis comme frappée de souvenirs et de liens et de hargne. Y a-t-il une protection du verbe de soi à soi, comment arrêter le déferlement des mots, l’angoisse de ne pas être crédible peut-être.. Je déroule, je plaque les mains sur les oreilles et me balance, c’est insensé. Y a-t-il une protection. Puis-je taire la langue inadaptée sortant de moi à chaque instant, puis-je cesser le mouvement, la tension. Puis-je installer un jeu sans attendre qu’il revienne de peur qu’il pense que j’ai triché, puis-je acheter en ligne sans demander son accord, puis-je recevoir une question sans immédiatement penser que l’autre cherche à vérifier mes dires, puis-je lire sans me justifier de ne pas être à travailler. Puis-je. Respirer. Sans. Me. Justifier. De. Vivre.

Je me sens accidentée. Fracassée. La sensation d’apprendre à marcher seule et de chercher la béquille.
J’écorche un peu la vie, ces temps, je fouille dans tellement d’endroits à la fois, ma mère, S., C.
Et. La tempe droite me frappe comme on toquerait à une porte. Je ne sais pas l’ouvrir.
L’iceberg affleure, si glacé je ne sais pas le toucher, le déconstruire.. Je déploie une énergie folle à contenir celle qui s’échappe. J’ai perdu six kilos je ne sais où, je tombe ma garde-robe et ne sais plus comment m’habiller, est-ce que je peux porter un peu de liberté, est-ce que peut-être je peux croire que le poids s’envole de mes pensées, est-ce que je peux le voir comme deux kilos par personne ou alors c’est tellement déséquilibré ça ne veut rien dire, juste du poids évanoui je ne sais même pas où et puis mon corps est le même, ce ne sont que des jupes qui ne tiennent plus sur mes hanches, des pantalons élargis, mon ventre toujours un peu rond et mou, la balance est dans la lune elle cherche à se justifier, à prouver, es-tu certaine vraiment, il y a erreur tu connaissais mal ton poids, tu divagues depuis depuis.. (l’arrêt de la pilule c’était quand ? Quatre ans ? Cinq ? A cette occasion, perdu 6kg également, c’est étrange ce chiffre qui revient) et alors voilà depuis tu ne faisais pas cinquante-six c’est tout, elle justifie elle prouve elle assomme Tu t’es trompée non chérie c’est sérieux tu as perdu six kilos et tes illusions. Voilà. Va ouvrir les yeux, maintenant que tu ne pèses plus rien, de là-haut on voit tellement mieux le chaos.