Pas plus que je ne peux compter les nuages


Tender Games & Mulay – Flames

J’évite de penser.
J’ai essuyé les morceaux, j’ai laissé trembler le cœur, je ne regarde plus, maintenant.
L’esprit flotte un peu, juste ce qu’il faut pour rire sous le soleil, avoir six ans et demi et photographier des avions qui ne sont plus du tout ceux de mon enfance – mais la petite pointe d’inquiétude lorsqu’ils se croisent, si un peu, tout de même. Même si je sais bien, je suis une enfant absolument tout le temps, je l’étais vraiment un peu plus cette après-midi. Je n’oublierai jamais ma première sensation, mon premier regard sur cette patrouille. C’était ma vie dans le ciel, l’instabilité et le jeu à la vie à la mort, c’était ma mère absente pour deux années, c’était le bonheur et les larmes mêlées, c’était le grondement des avions la faim dévorante depuis le ventre des avions, c’était la pluie fine qui s’écrasait et mes yeux émerveillés.

Patrouille de France

Un peu avant, d’autres avions, je suis distraite. Une file d’attente immense attend pour payer l’entrée d’un ciel que nous avons tous le droit d’observer gratuitement habituellement, je ne saisis pas autre chose que de l’absurdité dans cette attente de donner des billets. Il n’y a là aucun jugement de ma part, je n’y vois simplement que cela ; l’absurde situation où l’on paye pour voir des avions envahir le ciel, quand trois pas sur le côté nous pouvons faire la même chose sans payer.
Nous sommes donc assis au bord de l’aérodrome.
Je plonge dans mon livre ou mes pensées, j’écoute les enfants parler d’araignées – j’en vire une énorme de mon sac, je me surprends à virer une araignée de mon sac avec un brin de paille, je fais ça – et des voisins improvisés parlent de parasols qui auraient été bienvenus. Je n’ai pas été beaucoup plus prévoyante et je n’ai pas de parasol de toute façon, mais j’ai envoyé LeChat récupérer nos parapluies. Je fonds. Toute ma ville est en train de fondre, le nez en l’air à regarder des avions se moquer de nous dans le ciel. L’un d’eux dessine un visage et un clin d’œil en nuage éphémère : quand je disais qu’ils rigolent de nous voir fondre.
La chaleur insoutenable me donne mal à la tête et – j’ai un peu honte – Pennac me sert à m’abriter, cet homme est une protection indéniable à la vie.
J’ai apporté mon Carnet Noir, j’écris une phrase puis une seconde sous le regard perplexe de la dame assise, proche de moi. Nous sommes dans la paille, la paille est dans un champs, nous sommes à la lisière d’un immense champs empli de paille et je lis, j’écris, en regardant le ciel et les nuages sourire, je suis étrange dans son regard et cela ne me touche pas.
J’apprends à ignorer.

LeChat arrive enfin avec les parapluies, la vie redevient supportable et le timing est parfait, la Patrouille de France s’approche, je me demande bien d’où elle vient comme ça, on dirait une surprise, leur arrivée, on dirait qu’elle tombe là au-dessus de nous. Elle repartira de même, juste comme ça, dans le lointain.
Retirée du ciel.
Bannie.

.
.
.
.

J’évite de penser à cette petite chose en moi, un peu brisée. Je m’en suis aperçue hier, c’est là, un peu détruit, j’ai les morceaux – je suis à un souffle de ne plus savoir compter – et je ne sais pas ce que je peux faire de ça, ni si c’est à moi de réparer, je veux dire, est-ce à lui. Pas davantage, je ne sais s’il le pourra.
Je suis toute explosée.
Et le plus difficile, je ne voulais pas. Voilà.
J’ai besoin de temps.
Combien ?

Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *