L’encre et la poussière

Je reprends le journal d’écriture, un dont la couverture ressemble à un grimoire de sorcière avec son étoile à six branches, un avec le petit fermoir un peu particulier sur le côté, un vilainement linéaire que j’ai vaguement commencé en juin 2016  au bord de la mer. J’avais écrit à l’encre cuivrée             Carnon 5 juin 2016

Il me semble que l’enfance est ce temps déraisonnable et ambitieux
où les châteaux de sable détruits par les vagues
construisent les sourires.

expire, ce ne sont que des émotions


Il m’est soudain apparu que je n’étais pas entière ici, je me censure. Forcément. Et que pour le reste, c’était trop de. D’intime, de regard. Il y a quelque chose de l’ordre de l’équilibre que j’ai égaré.

C’est difficile, l’écriture au stylo. Il y a la douleur des mains et le carnet jamais à la bonne hauteur – son épaisseur empêche la fluidité – il y a le manque évident de ma concentration – elle s’évade au moindre chant d’oiseau – il y a le manque d’habitude. Je suppose, j’ai la capacité. J’ai commencé avec un stylo, c’était là bien avant le clavier, je dois bien pouvoir y revenir à cette poussière d’écriture.

Je crois, je souhaite me réinventer à l’intérieur. Je n’aurai jamais assez de moi pour réparer ce qui est brisé, je n’arrive même plus à avoir conscience de ce qui est en morceaux de ce qui ne l’est plus, je me suis perdue un nuit bleue, sans doute, ou une nuit trop noire seulement noire.

Un jour il me faudra un carnet petit, non linéaire j’y tiens, avec ce petit fermoir qui ne sert absolument à rien sinon à faire semblant de se fermer aux autres, et alors il sera parfait pour les mots bizarres que je balance juste comme ça avec une encre que j’avais oubliée.

En attendant il y a ce même carnet presque parfait mais ligné ; j’écrivais dans le vent au pieds des arbres qui se pliaient et se dépliaient et alors vraiment l’instant tenait dans cette fraction de ciel et de feuilles, et un écran jamais ne pourra remplacer cela, l’émotion dure et la fragilité du monde.

Mais moi, j’étais pleine de silences qui hurlaient au fond de moi. Qui m’ont fait grossir, maigrir, vieillir, pleurer, dormir toute la journée, boire comme un trou, me cogner la tête contre les portes et les murs. Mais j’ai survécu.

Valérie Perrin – Changer l’eau des fleurs

Silène fleur de coucou