Une première dette

       Je dors en pointillé, par tranches de soupirs et d’emmêlage dans le fil d’oxygène, surtout je dors ce qu’il faut pour avoir l’air présente et non plus hagarde. Il n’y a pas de perfection, j’ai augmenté la dose des pilules bleues sur le non-conseil de la pharmacienne – elle a précisé tout bas, ce n’est pas moi qui vous ai dit de le faire, alors ce n’est pas elle, alors ce n’est personne – et je dors juste un petit peu davantage, presque sur un malentendu. Il me faudrait voir le médecin et qu’elle me prescrive de la mélatonine comme il faudrait dans ma maladie, je n’en ai pas l’énergie, encore, je suis simplement un peu plus vivante et je savoure. Je baille un peu trop, j’insomnise un peu trop, mais je suis là, je pense et je lis de nouveau, j’écris. Je travaille, aussi.

la mare
la veille


       Dimanche, j’ai coupé des arbres et des branches d’arbres. Je l’ai fait avec la mort en moi. La veille je m’étais déplacée jusqu’à chacun, je leur avais dit je vous aime, vous allez mourir et je suis désolée. J’avais senti leur angoisse, non une angoisse précise chez un arbre mais un ensemble, un pur ensemble d’angoisse portée par tous les arbres et ça m’avait dévastée – j’ai plongé en moi comme rarement, je n’étais pas même en sécurité là-bas, il y a eu en pleine face noël, S., l’angoisse a déferlé en écho aux arbres. Ce lien était si fort.. Alors au matin je ne pouvais pas les laisser seuls avec la tronçonneuse, LeChat et mon beau-père, je suis venue participer à ce que je pourrais qualifier de massacre, j’ai pris un outil et j’y suis allée. Il n’y avait pas un bruit. Je crois, je n’avais jamais ressenti le silence d’une forêt. Jamais. Je ne crois pas qu’ils se soient fermés à moi, je ne suis pas certaine évidemment et j’ai la peur un peu de les avoir perdu. Plus sûrement ils se sont enfermés en eux-mêmes, loin, très loin, ils n’étaient pas là pour s’entendre hurler ils se sont protégés. Réunis peut-être, au plus proche de leurs racines, ensemble.

Un silence sans discrétion, un silence bruyant par l’absence même.
Je me suis sentie seule. Non abandonnée, juste, seule. Désespérément seule. Je n’avais pas eu conscience jusque là de ce que j’entendais, de leur présence au monde, de cette communication permanente et comme souterraine à la vie.

la presque-maison et les arbres,
les présents pour quelques heures
les déjà manquants


J’avais ce besoin de ne pas laisser faire par d’autres, ne pas me dédouaner de cet acte terrible de déboisement du terrain où nous allons construire la maison. J’ai fait mon travail, je m’y suis abîmée les mains, les doigts, une épaule, j’y ai laissé mon énergie – à table le midi je m’endormais les yeux ouverts.
J’ai pris soin d’un autre, un jeune amandier en souffrance, planté un jour par ma filleule. J’espère avoir pris la bonne décision pour lui, puisqu’on m’a laissé choisir, puisque sur ces deux jours il y a toujours eu une personne pour me demander et cet arbre tu en penses quoi, tu acceptes qu’on le retire, et cette branche tu dirais on l’enlève ou on la laisse, celui-là j’enlèverais ces branches tu en dis quoi, lui il a l’air mal tu ressens quoi, celui-là est magnifique mais il faudrait l’enlever il va se faire massacrer les racines tu es d’accord ? Des réponses avec la vie ou la mort.
J’ai tué, sauvé, pris soin.
J’ai regardé tout ce travail, tout le bois débité pour le chauffage des Parents, les absences nettes et celles moins évidentes, les cinq arbres en sursis qui disparaitront après la prochaine floraison – nous avons pensé, pour les abeilles..

Je n’ai pas entendu. L’après. Cette absence de l’autre, je ne l’ai pas entendue résonner. Lorsque je suis partie ils n’étaient toujours pas revenus, si éloignés d’eux-mêmes je n’ai rien pu en saisir et je pense, je n’y avais pas ma place.

Maintenant.
Je dois dix arbres à la planète.
Ils ne seront pas eux, leur individualité propre ne reviendra pas, pour autant j’ai ce contrat avec moi, avec eux, je dois dix arbres à la planète et j’ai seulement la vie devant moi pour les planter, en prendre soin, pour que ce que je lui ai pris existe ailleurs. Pour que ma maison ne soit pas avec cette empreinte-là.