En nous beaucoup d’hommes respirent

Je l’ai terminé depuis deux semaines ce défi, pourtant je continue de remplir, de faire mes lignes. Je ne sais pas pourquoi je note encore les titres des livres. Pour avoir l’ensemble d’une année, peut-être. Ou par habitude.

Photo (exceptionnellement) tirée de ce blog

En ce moment je lis En nous beaucoup d’hommes respirent, de Marie-Aude Murail. L’impression un peu de regarder à travers le trou de la serrure de ses ancêtres et alors les miens débarquent comme en écho, comme un temps superposé de vieilles histoires n’appartenant plus à personne et pourtant, si importantes. Je pourrais écrire leur vie, comme elle, il y aurait de quoi raconter et faire sourire et faire grimacer, et et et.

Comme ça. Par exemple.
Mon arrière-grand-père – de qui je tiens le prénom par un caprice de ma mère alors qu’il était mort depuis dix ans – s’était marié déjà deux fois lorsqu’il rencontra sa troisième femme. La première était morte très vite et sans lui laisser d’enfant, la seconde était morte en lui en laissant deux, cinq ans et neuf ans – il me semble me souvenir. Il enterrait donc sa deuxième épouse, et j’aime à penser qu’il devait faire beau, des oiseaux devaient chanter, qu’il y avait enfin quelque chose dans l’air parce que tout de même ce jour-là, avec la terre à peine remuée par-dessus le cercueil de la mère de ses deux filles, il a croisé une inconnue, il l’a regardée droit dans les yeux, il a balancé tout son charme et il lui a dit, pas trop fort ou enfin juste ce qu’il fallait pour qu’elle l’entende elle et pas tout le cimetière « ne vous mariez pas trop vite ».
Voilà.
Mes arrières-grands-parents se sont rencontrés là au-dessus d’une tombe, simplement elle a attendu que la décence permette à cet homme somme toute assez âgé de la demander en mariage et ils ont eu sept enfants – alors qu’il n’en voulait aucun. Pour la petite histoire, les deux premières filles ont détesté cordialement leur belle-mère et tous les autres enfants – sous l’impulsion de l’aînée, en vérité -, aussi ce fut une guerre éternelle et acharnée dans le foyer. Le drame de mon arrière-grand-mère tant elle adorait les enfants. D’ailleurs elle les aimait tellement que lorsque son mari lui demandait si là, ils pouvaient faire l’amour sans risque, elle répondait oui oui et a ainsi enchainé quelques grossesses. Désirées certes, mais seulement par elle.
Sur les sept enfants, un aurait dû prendre les ordres mais s’est vu contrarié par une annonce de grossesse, s’est marié précipitamment et la mort dans l’âme. Pour découvrir qu’il n’y avait jamais eu de bébé, elle avait menti. Il est devenu alcoolique, a eu des jumeaux dont l’un est mort à la naissance (la faute à une infirmière) et l’autre s’est suicidé à 25 ans. Les trois autres frères se sont mariés plus classiquement, avec un succès mitigé, des tromperies et des divorces au bout. Les quatre hommes, un gros souci d’alcool – euphémisme. Du côté des filles, une s’est faite tuer par son mari (30 ans), une est morte d’anorexie (15 ans), et la troisième est ma grand-mère – son mariage a une histoire aussi. Toutes, anorexiques.

J’ai des feuillets, des prises de notes rapides sous les mots de ma grand-mère et parfois de mon grand-père. Je ne sais plus souvent, ce que j’ai bien voulu dire. Ce qu’était cette histoire. Comme par exemple ces personnes mitraillées « comme de la pluie » par des américains en 1944, dans leur propre maison, qui sont-ils, pourquoi ai-je noté ça, qui de mon grand-père ou ma grand-mère me l’a raconté ? Était-ce les grands-parents de mon grand-père, puisque je parle d’eux juste au-dessus ? Ou seulement nous parlions de la maison sur la photo, peut-être. Je ne sais plus rien.
C’est un drame, ne plus comprendre ce qui a été noté.

J’ai des histoires, beaucoup ou alors pas tant si je ne sais pas me déchiffrer, et je ne sais pas quoi en faire.
Blanche me dirait  » tu as matière à écrire un livre « . Seulement toutes les familles ont des histoires, et je ne sais pas la pertinence de raconter une famille plus qu’une autre.
Disons, comme ça. Cela vous parlerait à vous, l’histoire de ma famille ?