Les nuits ne sont pas des cimetières

Gaël Faye – irruption


    Je n’oublie plus. Saviez-vous la nuit, c’est le droit à l’oubli, on n’y entre pour ça, se libérer de nos journées. S’évacuer soi-même de notre esprit, ne pas trop s’encombrer avec soi. Je suis avec moi-même en presque permanence, il va arriver un temps où je serai de trop.
La médecin ne me lâche pas comme ça, elle m’a dit vous revenez si cela ne fonctionne pas, elle m’a reçue entre deux rendez-vous, entre de très jeunes enfants et puis un jeune homme. J’étais sur sa liste d’urgence. Elle pense mon corps resté sur un autre temps, il vogue sur le stress passé de la perte de l’ami, il ne s’est pas remis. J’ai dissocié le mental et le corps, je ne sais pas pourquoi j’ai fait une telle chose, pourquoi l’un s’est engourdi et l’autre s’est sorti de là. Il y a longtemps que mon corps a une vie propre, de fait. Il a survécu, ainsi. Je suppose, c’est cela, il ne sait plus que nous pouvons être ensemble, que je peux parler ses silences. Je l’ai dépassé, je ne me suis pas aperçue qu’il restait là-bas, sur le côté, à s’être fait mal et à compter les coups.

Maintenant les tons montent. Le mien, le sien, les leurs. Je ne sais plus retenir les petits agacements, je ne sais plus faire l’école, je ne sais plus aimer sans colère. Il ne saisit pas la fatigue de vivre qui est mienne, il ne réalise pas comme la vie s’échappe sur chaque étoile que je vois s’allumer puis s’éteindre. Il travaille, entre dix et quinze heures par jour, et s’il ne travaille pas il est au sport. Nous nous apercevons, je le vois plus qu’il ne me voit, c’est que je profite des nuits, je l’écoute, il se raconte en ronflant. Je l’envie. J’ai peur aussi parfois lorsque je rouvre les yeux et qu’il fait nuit, nuit, nuit, pour la cinquième fois il fait encore la nuit de la même nuit, je n’en peux plus et alors c’est juste un brin de désespoir accroché à la taie d’oreiller. La plupart du temps je ne ressens rien que mes yeux ouverts dans le noir, la plupart du temps j’attends de ne plus exister. Gentiment. Sans vague. Pas d’émotion. je ne sais pas ce qui est le plus inquiétant, l’angoisse ou son absence, une simple constatation. Six mois à me regarder tomber, cela devrait me faire quelque chose. Il n’est pas de corps, de mental, qui ne se pulvérise sous l’indifférence totale, marquée, de notre être, il existe forcément une destination à la lassitude, qu’elle se pose, enfin, se repose, sans doute. Ai-je donc déserté.

Je sais cependant que nous sommes toujours davantage sommés de peupler le monde, et que les jours où nous avons du mal à simplement nous peupler nous-mêmes, à peupler la ville, le pays où nous vivons, la couleur qui nous teinte, les désirs qui nous hantent, ces jours-là le monde est une houle hostile dont nous sommes tentés de récuser l’échelle, de nous abstraire, auquel nous ne trouvons rien à redire, par indifférence, accablement, ou parce que la tâche nous dépasse, et de loin.

Patrick Boucheron – Prendre dates, Paris, 6 janvier

Poussée à vouloir être une bonne mère tout de même et pas seulement fantomatique et parfois exécrable, j’ai mené les enfants à un atelier d’origami. Nous y avons appris une grue indomptable sur des papiers fleuris, j’ai aimé ça plus que je ne l’aurais pensé. A la suite je me suis lancée dans la création d’un mobile, pour qu’il advienne quelque chose de cette première tentative, de cette journée aussi. Dans ces deux oiseaux je peux y voir le plaisir d’avoir aidé de jeunes enfants à travailler les feuilles. J’y ai attrapé des regards, des sourires, des rires aussi, lorsque je les ai apprivoisés. Un enfant, ça ne se laisse pas approcher comme ça, ils jaugent l’adulte que nous sommes. Au premier rire partagé, j’ai su. Rassurée. J’étais une enfant comme les autres, que je dorme ou non.

Les photos ne rendent pas aussi joliment,
dans le salon, c’est doux


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