Dole & Kom – Phara Oh





Il me semble, ce doit être une rare période – de plusieurs années – où je n’étais pas tombée amoureuse d’une femme. D’une peau douce, d’un regard, d’une intelligence du même sexe – je n’y avais même pas gouté.
J’étais aveuglée d’innocence. J’effaçais les traumatismes, une éponge sur l’enfance et une autre sur la vie réelle. J’avançais mes sourires. Je fuyais la maison, les moisissures sur les murs, les cris de cette femme un peu ma mère, un peu moche, un peu sale sur elle. Je chantais au Grand Café et ma voix s’enfonçait dans des cœurs plus abîmés encore, des cœurs de bières mais sans la grenadine pour l’adoucir.

Et puis j’ai terminé le lycée.
C’est comme ça que je suis partie, que j’ai quitté Nîmes, que j’ai déménagé. J’ai débuté l’université comme on cherche à s’évader d’Alcatraz. J’ai attrapé quelques vêtements, mon tout petit écran de télévision et ma chaîne HiFi japonaises, j’ai escaladé le mur avec mon Bac mention bonnes notes – un malentendu dans mes copies – et je me suis retrouvée dans un train pour Montpellier, catapultée à la Fac avec toute ma naïveté. Un peu paysanne sur beaucoup de bords. Je fuyais ma mère et notre pauvreté, les meubles récupérés et les factures difficiles à payer. L’idée fut malencontreuse, elle m’a suivi sur les cinquante petits kilomètres que j’avais tenté de mettre entre nous, elle m’a suivi avec ses emmerdes, un loyer trop élevé, les repas sautés et ma tête sous l’eau. J’ai tenu bon pour la première fois de ma vie, je ne voulais plus me réveiller le matin sur sa mauvaise humeur et ses méchancetés. J’ai demandé et obtenu une chambre de Cité U, je lui ai donné ma CAF, elle me lavait mon linge. Et puisque ma mère était là à quelques pas je partais plus loin, je reprenais le train dans l’autre sens, je retournais les fins de semaines dans mon ancienne ville, dans ce bar, sur l’estrade du karaoké où je chantais comme d’autres y grinçaient. J’y laissais mes rires et un ou deux cœurs brisés, parfois, souvent – d’autres histoires. Dans celle-ci, il y a ce jeune homme aux cheveux noirs et une mèche devant des yeux à faire fondre la banquise. Jack.

Un jour que je chantais, il avait arrêté de parler.
Il m’avait regardée.
Souri.
J’avais connement fondu.

Je venais tous les samedis, je prenais le train et je dormais chez Ludi, elle fronçait les sourcils sur Jack, partagée entre sa beauté indéniable et son charme perturbant, entre un « tu attends quoi » et un « j’ai pas confiance ». Cela dépendait de ce qu’elle avait bu.
Dans ce bar, j’y retournais pour mes ami·e·s de lycée avant qu’on ne s’efface de nos vies, avant qu’on ne soit raisonnable et qu’on accepte que nous n’avions jamais rien eu en commun en dehors de la fuite. Je buvais une bière – une seule – à la grenadine et à la limonade. Le Monaco m’aidait à chanter, mes yeux bleus loin des yeux noirs de Jack pour ne pas perdre ma voix, ne pas plonger directement en lui, ne pas mourir sans même un effort de ma part. Il m’attirait comme un papillon la lumière, je ne savais jamais le moment où il allait éteindre et me serrer et me tuer. C’était confus, cette mort. Il l’entretenait. Il était magnifiquement dingue, je le sentais magnifiquement dingue, il aurait pu me demander la lune ou ma vie, il aurait pu m’emmener au bout du monde et étrangement pourtant, le jour où il me l’a demandé, le jour où il m’a donné les clés non de son âme – il s’en est bien gardé – mais de sa vie, j’ai reculé. Peut-être parce que justement, il ne donnait rien de lui, ce n’était que sa vie autour, ce qu’il me donnait c’était les autres, c’était ses amis, c’était le matelas de ses amis, et je ne saurai jamais ce qu’il y avait au bout de sordide ou de véritable, d’anéantissement ou d’amour.

Jack ne faisait pas partie de ma bande adolescente, il avait la sienne plus âgée – vaguement la trentaine, des âges différents étalés sur le comptoir du bar – je ne leur ai jamais parlé, ils ne m’ont jamais parlé. Nous sommes restés des inconnus de bar, même ce fameux soir nous n’avons échangé qu’une vague phrase et un hochement de tête, d’épaule.

Jack connaissait tou·te·s les habitué·e·s, tou·te·s voulaient lui dire bonsoir. Devant lui il y avait toujours une bière et puis son paquet de cigarettes et de non-cigarettes et puis son regard hypnotisant ; il n’avait pas besoin de moi, il attirait toutes les filles, elles tournaient autour de lui, elles s’attardaient, il me parlait tout le temps à moi. Dès que j’entrais il n’y avait plus que moi dans son regard. Il me proposait de fumer, il me proposait de parler et il m’écoutait son regard planté dans le mien, il me disait j’aime la manière dont tu dis mon prénom, il me racontait des écrivains des livres des anecdotes, il me disait que j’avais peur de la mort, que j’avais peur de lui, que j’avais peur de tout, que je devais rire davantage, il me psychanalysait, il tombait juste, il m’envoutait et je n’en pouvais plus de vouloir qu’il m’embrasse, qu’il ne le fasse pas, qu’il m’hypnotise, qu’il me prenne la main et joue avec mes doigts, qu’il me tende une cigarette un verre ses yeux et jamais ses lèvres, je mourais tous les samedis soirs et ça le faisait rire de me voir mourir. C’était la relation la plus dangereuse qui soit.

On a continué ainsi, lui à me torturer et moi à vouloir l’être, à se tourner autour avec ses doigts mêlés aux miens et ses yeux dans les miens et ce regard hypnotique dans le mien jusqu’à un soir étonnant où avec un air pensif il m’a proposé d’habiter avec lui. Comme ça.
Il m’a dit, viens.
Il me proposait sa chambre son lit son corps, avec juste son sourire et son sérieux, sans un baiser, sans rien. Sans amour à étaler sous mes yeux pour les cerner de nos nuits.
J’aurais accepté, je voulais accepter.
J’étais à ce rien de basculer, de dire oui, j’attendais sa bouche peut-être j’attendais l’amour dont j’étais privée depuis dix-neuf ans ou alors presque vingt, et je voulais bien sa chambre son lit son corps et ses putains de lèvres sur les miennes.
Il ne donnait rien. De lui.
Il me promettait son corps en échange du mien sans évoquer un sentiment, une émotion, un désir. Il me donnait son corps sans lui, il voulait mon corps sans moi.
Est-ce que c’était cela la vie des jeunes, est-ce qu’on promettait un corps un toit un lit, est-ce que c’était cela l’amour en 1997, un amour sans amour sous les draps inconnus d’une ville qu’on n’habitait même pas ? Je voulais ses matins ses soirs ses nuits, je voulais le voir abandonné au sommeil le visage encadré par sa masse de cheveux noirs, je voulais le voir sourire contre mes lèvres, je me voulais sans études et me voyais photographe, je voulais trouver ma vie ma voie ma voix dans cette chambre, je voulais son corps contre mon corps, j’avais peur de son corps contre mon corps, je voulais me glisser dans ses pulls, je voulais les soirées à lire ma tête sur ces genoux. Je nous voulais inséparables dans toutes les librairies du monde, à tourner des pages, à raisonner sur des auteurs inconnus de moi – puisque toujours, je ne savais rien, puisque toujours, il savait tout.

Il m’a vue hésiter.
Il n’a pas compris.
Il a vu le moment où il me perdait et pourtant vraiment, je l’aurais fait sur un baiser de lui, je me serais foutue en l’air pour ses mains sur moi et ses doigts entre mes cuisses et mes rêves dans les siens, j’étais à un souffle de tomber dans sa vie. Et lui il me voyait refuser pour ce qu’il a appelé des broutilles, j’étais soudainement une petite fille dans ses yeux. C’était une insulte, une gifle. Et je me suis fait laminer. Sans rien dire. J’ai laissé s’effondrer ce que j’étais pour lui – mais qu’étais-je.

Je ne savais pas comment on habitait avec un mec quand on ne pouvait pas décrocher son regard de lui et qu’il ne vous embrassait pas. Mais je l’aurais fait c’est certain et en même temps je lui objectais que je n’étais pas de là, de cette ville, j’étais à la fac, je ne conduisais pas, je n’avais pas de voiture, je tentais d’être rationnelle malgré ce putain de regard. J’envoyais du raisonnable, je tirais à bout portant sur son projet, j’explosais une vie à deux qu’il ne m’offrait qu’à moitié. Parce que cette vie à deux, j’allais la faire seule, je le sentais confusément.
Et c’est là que j’ai basculé dans l’étrange.
Vraiment.
Le toit le lit le corps, ma vie pour lui et cette attirance pour ce que je croyais aimer puisque c’était ainsi qu’il le voulait qu’il me le demandait, c’était accessible, c’était sensé, j’aurais rampé pour quelques miettes d’amour c’était possible. Ces raisons que j’avançais, c’était autant de secondes que j’attrapais pour réfléchir et me laisser fléchir.
Et alors.
À la place de ses lèvres, de son amour, à la place il m’a proposé ses amis, l’appart était partagé à eux tous, ils étaient quatre ou ils étaient cinq ou ils étaient plus, il y avait des couples il y avait des célibataires, ils allaient m’accueillir ils allaient me payer le permis ils allaient me payer la voiture, juste comme ça, j’étais en sécurité, il disait cela comme si c’était habituel, une proposition normale, ses amis ont acquiescé avec l’air de ne pas être là, pas concernés, de s’en moquer totalement, une formalité, une formalité ce permis cette voiture ce matelas et ce squat, je n’avais qu’à seulement dire oui et j’avais tout, l’appart, le mec, la voiture, le permis, l’argent pour vivre durant mes études, ses amis et un matelas à moi où personne ne me rejoindrait. Il m’a dit je ne te toucherai pas, personne ne te touchera, tu décides toi. Je me suis demandé ce qui clochait chez moi lorsque j’ai refusé, il m’a demandé ce qui clochait chez moi lorsque j’ai refusé, il m’a achevée avec son regard irrésistible et en colère tu n’es pas capable de quitter les jupes de ta mère. J’en crevais moi de sa colère et de son lit et de la vie qu’il m’offrait, j’en crevais moi, d’essayer de quitter les jupes les critiques les coups bas de ma mère, et il me disait ça, à moi, parce que sa proposition était trop brillante, trop parfaite, incroyablement dingue et que je cherchais à quel moment il me tuerait, s’il le ferait dans la voiture, dans le squat de ses copains, par la prostitution ou avec de la drogue, je me demandais si je serais capable d’y survivre, si ça valait le coup entre son regard de braise et ses mains trop chaudes sur les miennes trop gelées, et il me rejetait pour un non engageant toute ma misérable vie, parce que oui évidemment que j’avais peur, oui évidemment je cherchais la faille dans le paradis qu’ils m’offraient, là, tous, ces inconnus.

Je suis partie.
J’ai quitté le bar.
J’y suis revenue un soir, plusieurs semaines avaient passé et il était là, son regard sombre planté dans le mien, sa colère était tombée et sa proposition toujours sur ses lèvres magnifiquement attirantes. Dans sa main désormais distante, un papier. Un numéro de téléphone. Des chiffres et puis rien, pas un petit mot pour les accompagner, même pas son prénom.

Je crois, il ne s’appelait pas Jack.

Quelques mois s’étaient envolés sur un vent d’automne ou d’hiver. Sous mes pieds dans la cabine il y avait des feuilles fripées des graines et des graviers, un courant d’air dessinait de légers cercles dans la poussière.
Mes mains tremblaient légèrement.
Je ne sais pas ce que j’en attendais. Si je voulais qu’il me demande encore, si je voulais seulement entendre sa voix. J’étais si dénuée de pensées, toujours d’une telle naïveté. Une enfant, j’étais une enfant, je voulais jouer à l’adulte je voulais jouer à l’amour et une histoire compliquée cela me convenait, une histoire compliquée par essence c’était une histoire d’adulte. Je tremblais de l’enfant, je tremblais de l’adulte, je tremblais de l’histoire qui ne s’écrivait pas depuis que j’avais dit non et que j’avais voulu dire oui sans le vouloir vraiment, depuis que j’avais confortablement déserté.

Je l’ai appelé il était treize ou peut-être quatorze heures dans le ciel gris, je ne sais plus, il faisait un temps à ne pas remettre en question ce que j’avais réussi maladroitement à sauver. J’ai pourtant pris mon courage de toutes les mains du monde – les miennes n’y auraient jamais suffit – j’ai composé depuis la cabine téléphonique les quelques chiffres griffonnés, j’ai attendu sa voix j’ai attendu d’entendre sa voix craquante chaude envoutante et une femme a décroché.
Une femme.
J’ai dit je m’appelle Ambre et j’ai demandé à parler à Jack, et d’une voix douce elle m’a dit Ah. Je suis sa mère.
Sa. Mère.
Comment dire ce qui s’est brisé en moi en cet instant..
J’ai perdu le squat, ses amis, mes matins mes soirées mes nuits, ma vie d’adulte et mon permis sur la voix de sa mère. Il était un enfant, il était un fils, il avait une mère, il perdait ce charme d’existence solitaire, elle m’a dit Jacques dort encore et j’ai perdu son prénom, elle a ajouté il a fait une crise d’asthme il est très fatigué et j’ai perdu l’homme à la cigarette, elle m’a demandé si je voulais qu’il me rappelle et j’ai perdu dans l’instant le gars qui m’aurait plongé dans une vie noire sans limite. J’ai improvisé un non je rappellerai et je savais que je mentais.

Dehors il y avait ce gris sur les nuages, un gris à ne pas remettre en question ce que j’avais maladroitement réussi à sauver.


Camomille sauvage ?


4 Comments:

  1. Marie Kléber

    Wow! Quelle claque!
    J’adore. Chaque instant, chaque mot. Et toutes ces images.
    Je te souhaite de continuer. Je me souhaite que tu continues.

    1. Oh, merci beaucoup de ces mots <3 Moi qui avais la sensation que ce n'était pas formidable..
      Je n'ai rien écrit aujourd'hui, pas eu le temps, l'énergie.. je continue tout de même le challenge 🙂

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