Jour 4, absence et présence


Hugh Laurie – Saint James Infirmary
Aaaah cette voix..


Je n’invente plus la nuit, je ne la sursaute plus, je m’ensommeille de mauve. J’en suis pourtant à me demander si je n’échappe pas la journée, quelque part.. un terrain vague ou vaguement brumeux, l’énergie sous la terre et les débris des carrosseries. Il faut bien que la vitalité aille quelque part, rien ne se perd jamais, il parait. Alors tu vas où, la vie ?

J’ai soudain éprouvé le besoin urgent de me soulager de tout,  de n’être rien. J’avais envie de crier mais je n’ai pas pu.


Patti Smith – Glaneurs de rêves

Je ne suis déjà plus à écrire, j’ai plongé dans les livres. La poésie des autres m’émerveille, je suis dans son tissu, ses plis, je m’égare de beauté. Est-ce ma faute, je découvre la plume de Patti Smith..
Je crois comprendre cela de mes lectures et du texte de ce déjà très vieux jour d’écriture – Jack -, je peux écrire si je le souhaite, si je m’en laisse la place, si je suis présente à moi. Et simplement, je contourne. Je suis terrassée par une vieille peur indécente, indigeste. Puérile, peut-être, puisque certainement enfantine, puisque certainement je ne sais rien faire de moi – tu ne travailles même pas, dirait ma famille unanimement.
Ou plus certainement, après discussion maritale, je suis terrassée par ce que je vis, cette sensation de mourir lentement, le corps, la maladie, les murs effondrant les nuits les jours les heures, et alors il nous envoie sur Paris, il m’a dit je ne veux pas que tu meurs, il m’a dit tu es plus importante. L’esprit meurt, enchaine le corps à la suite, il ne veut pas je ne veux pas je tressaille de cette volonté du non, et je dois me réapprendre toute entière.

Tu lèves les yeux, les nuages se forment et se reforment. Ils ressemblent – à un embryon, un ami défunt qui repose à l’horizontale. Ou à un bras immense, charitable comme un printemps, qui sur ordre soulèvera ce sac de lin et tout ce qu’il contient, ne serait-ce que l’âme d’une idée – la couleur de l’eau, le poids d’une colline.


Patti Smith – Glaneurs de rêves

J’ai mes nouvelles lunettes, j’aime le visage que me renvoie le miroir. Je ne sais pas.. Je suis comme moins abîmée ou alors c’est seulement mon regard, je change de regard avec les lunettes, si j’ai les violettes je suis épuisée, si j’ai les transparentes je suis illuminée. Je préfère les secondes, par la force des choses.
L’opticien a cassé le verre droit – ce sont ses mots, fortement exagérés -, cela se voit à peine. Une rayure et un éclat. Il va me le changer, il me laisse porter mes nouvelles lunettes toute la semaine avant de réparer. Il m’a dit également, si c’est trop difficile, je vous changerai les lunettes et c’est si gentil de me proposer de tout refaire, sans frais, si je ne m’habitue pas. C’est que le plastique arrive directement sur le verre et gêne ma vue. Je m’accommode doucement de cette gêne, à avoir en permanence comme une tache dans le champ de vision ; je ne pense pas lui demander de changer, j’aime l’éclat que ces lunettes donnent à mon visage. Je ne suis pas si souvent à faire de la coquetterie, alors j’assume celle-ci.

J’aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d’appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu’il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s’en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles du châtaignier. Je n’étais rien pour eux. Juste une spectatrice. Et cette pièce se jouait en permanence. Le décor changeait en fonction de la saison, mais chaque année, c’était le même été, avec sa lumière, son parfum et les mûres qui poussaient sur les ronces au bord du chemin.


Adeline Dieudonné – La vraie vie

Je me suis préparée sous l’impulsion de ce que nous nous étions dit de tendresse la veille, je suis sortie, redécouvrant l’art de respirer dans le monde. Les arbres resplendissaient d’une lumière féérique.. j’ai marché, photographié, je me suis retrouvée depuis mes profondeurs avec l’impression de revenir de si loin que je ne pourrais jamais rien en dire et puis je me suis assise sous leurs branches, apaisée pour les deux ou trois heures suivantes, de passage en moi. J’ai ouvert ce livre et j’ai arrêté de respirer.
C’est exactement ce qu’il m’est arrivé. La respiration s’est faite minuscule à disparaitre. Je n’étais plus en sécurité malgré les arbres autour de moi, je sentais la tension chez les jeunes un peu plus loin ils se hurlaient des insultes, j’entendais mon corps se tordre sous les coups du père je voyais ma mère, et j’ai pensé qu’il me fallait lire ces mots chez moi, pas sur un banc au soleil et seule, et je n’arrivais pas à m’arrêter je continuais les mots les coups l’état de choc. Le père venait de partir chasser un ours en Himalaya et je me suis bousculée pour figer l’histoire et rentrer, j’avais besoin de cela, rentrer, lire en sécurité depuis les murs de ma vie et les bras de mon homme.
Lorsque je suis partie, je marchais sur des souvenirs.

Photos du jour, depuis le téléphone