Disparition

Une bourrasque soudaine – la force de la tempête et moi au milieu -, le volet s’est libéré contre la vitre sans douceur. Par nécessité autant que par imprudence, un petit vêtement y est accroché, il sèche laborieusement, la grande question est sera-t-il encore là lorsque j’irai voir. Il aura peut-être disparu lui aussi, comme le huit, comme ma vie. Je pourrais aller voir, je n’ai pas l’énergie.

J’ai tout perdu ce matin dans l’ief. Un drôle de non-choix que celui-ci. C’est ce que je me dis, parfois. Lorsqu’il s’énerve sur chaque mot, chaque chiffre. Lorsque soudainement par magie il ne sait plus multiplier par huit la ligne du dessus, le premier chiffre de droite oui mais ensuite le vide puisqu’à gauche du huit il n’y a rien il multiplie par rien, il a sa logique à lui ça pourrait presque tenir la route si les mathématiques c’était cela, une logique très personnelle. Vendredi il savait encore. Vendredi il savait, il s’est passé quoi pour que 132 *8 devienne 8*2=16 je pose 6 je retiens 1 puis 0*3=0+1 (la retenue, il ne l’oublie pas, c’est de la pensée bien ordonnée).
Une année entière de multiplications impeccables, et soudain.

Typiquement le genre de pensées foudroyantes qui traversent cet enfant et qui me laissent perplexe pour ne pas dire épuisée sur le bord de la route.
Alors je recommence ce que je pensais acquis, je me dis que ça va aller, je fais de la pensée magique. Parce qu’en réalité, mon angoisse n’est pas là, pas même dans l’inspection – cinq semaines.

Ma peur, c’est la sienne, celle qui le blesse depuis l’intérieur jusqu’à laisser des marques sur son corps. Les bleu-noir de ses genoux, je les ai vus par hasard, un soir – vendredi ? De larges taches étalées, des océans sur sa peau blanche. De panique, il cogne ses genoux l’un contre l’autre, assis couché debout à lire ou à manger il cogne férocement.
Il a été invité, deux semaines chez sa marraine et cousine. Il est heureux, il a hâte, il est extatique, il est paniqué ; il continue de se blesser malgré l’invitation retirée, son cerveau a enregistré un moyen de se faire mal et ne sait pas s’arrêter je ne sais pas l’arrêter pour lui alors il continue, il frappe et avec son pouce il lacère l’intérieur de sa joue. Il me l’a dit. Je n’avais pas remarqué. Je ne sais pas pourquoi je n’avais pas remarqué. Cela me poursuit, cette non-attention de son pouce et de ses genoux. Il a pourtant toujours une plaque qu’il mord depuis cet anniversaire terrible où il avait massacré ses joues avec ses dents, il l’a mais parfois il met son pouce, à la place. Et alors le pouce, quand il le retire..

J’en suis à chercher l’onde à la surface de l’eau, la pierre l’impact l’onde, je ne saisis pas comment je peux encore ne pas voir la pierre ni l’impact, me laisser surprendre par l’onde. Je n’ai même pas eu la plus petite pensée pour une inquiétude possible. Il y a quoi, dans ma tête.. Je crois, je commence à faire l’autruche, j’oublie les angoisses de cet enfant depuis mon non-sommeil. Il est fortement envisageable que j’en sois à ne plus rien vouloir, que je ne souhaite plus porter le projet de la maison, l’école à la maison, les particularités débordantes des deux enfants, la recherche d’un neuropsychiatre – sur les conseils avisés d’une maman – il est fortement envisageable que j’en sois à ne plus rien vouloir ou alors du silence ou alors une extrême solitude, que j’en sois à me chercher une vie, il est fortement envisageable que je vienne là d’expliquer au père de ce même enfant que j’avais besoin qu’il prenne à sa charge cette recherche parce que j’avais trop porté de choses jusqu’à lui-même et qu’en cet instant précis, je rendais les armes, il est fortement envisageable que je sois à bout et que ce ne soit pas un anxiolytique dont j’ai besoin, mais d’un antidépresseur – une telle lucidité me fait douter.
Je me demande, il faut combien de disparitions de vies pour une réaction adaptée ? Mon mari, homme merveilleux et formidable en quasiment toute circonstance m’a fait une réponse que je ne répéterai pas et qui lui a valu de se faire fermer la porte de ma chambre, est finalement venu discuter, a entendu mon ras le bol de pousser tout le monde sur le bon chemin, a encaissé le rôle qu’il n’y jouait pas et a conclu par un tu as l’air épuisée étonné. Je ne sais pas sur quelle planète il vit, mais je veux m’y rendre.

(je déteste Gimp)