Tout un monde lointain

Je suis déroutée – littéralement, hors de ma route.

Je me suis ressourcée dans ses mots, ses silences, ses bras. Nous dépendons l’une de l’autre, j’en suis parfois effrayée. C’est qu’il y a la distance et elle détruit tout le bien-être accumulé lors de certains week-ends, c’est cela qui m’effraie, cette distance, cette dépression, ces pensées qui s’accumulent à étouffer.

J’ai parlé. Tellement. Il y a ce livre, j’ai été balayée émotionnellement. Ce que je savais intellectuellement, tous les livres que j’avais pu lire jusque là me l’avaient appris, expliqué, je m’étais reconnue dans les descriptions, je le savais, donc. Alors je disais je suis certainement aspie. Je n’osais pas aller plus loin. J’ai plongé semble-t-il ma belle-sœur dans une relecture de notre approche de l’une et de l’autre parce qu’elle ma dit, les yeux dans le vague, oh ça explique tant de choses. Et depuis je revisite moi aussi, je comprends soudain pourquoi je n’ai pas vu son mari à son mariage et n’ai pas pu lui dire au revoir, créant un drame – on ne dit pas au revoir à quelqu’un qu’on ne voit pas, même s’il est devant soi – je comprends aussi que son craquage fou – d’il y a 2 ou 3 ans – vient sans doute de ce genre de choses-là que je n’ai pas vu, pas entendu, pas compris.
Et si je peux revisionner ainsi le temps et mes relations, c’est grâce à l’auteur de ce livre, parce que sa vie a beau être bien différente de ce que j’ai vécu, elle m’a décrite. Mot après mot, j’étais là, dans ses mots qui parlaient d’elle, j’étais là dans toutes ces difficultés, ces incompréhensions, ces tensions. J’ai pleuré sur des phrases, des situations qui ont été miennes.
Je comprends – de l’intérieur cette fois – la crise de panique pour un bruit répété il y a quelques semaines et le temps que j’ai mis à remonter, je comprends pourquoi les bruits, les odeurs, les lumières me sont insupportables, pourquoi les fêtes de famille sont un calvaire, je comprends pourquoi je mets la musique sur les oreilles que je sois dehors ou dedans – ma seule échappée possible -, mon incapacité à voir une personne à côté de moi, je me souviens de l’école, des coups de poings soudains qui me restent encore à ce jour incompréhensibles, des amitiés brisées d’une seconde à l’autre sans un mot, de phrases trop franches que j’ai pu prononcer et du mur en face, de ma terreur dans des situations anodines, de mon incompréhension dans les colères terrifiantes de ma mère alors que j’avais fait ce qu’elle m’avait demandé – pensais-je.

Ce livre, ma clé.

Sous mes pieds il y a ce gouffre. C’est stable sans l’être, je me saisis enfin globalement et c’est la panique de tout regarder à travers un simple mot, j’ai la sensation que tout s’éclaire devant derrière sur les côtés, ça s’éclaire tellement il y a trop de lumière, j’ai peur. Mes repères ont changé pourtant tout est semblable.. Je suis la même complètement à côté, je suis la même à ne pas sortir de chez moi, je suis la même dans ma lenteur face à la rapidité du monde, je suis la même à ne pas aimer qu’on m’approche ou me touche sans l’avoir vu venir, je suis la même à ne pas pouvoir téléphoner, je suis la même à pouvoir fermer sans frémir n’importe quelle porte amicale ou familiale, je suis la même dans mon besoin de silence, je suis la même dans mon horreur de la foule, je suis la même à crier et pleurer si je déborde, à crier et pleurer si je ne peux pas me mettre en retrait, à crier et pleurer si Prince crie et pleure, je suis la même sur tous les bords où je m’effondre, sur tous les bords où je m’enthousiasme, je suis la même et plus rien n’est familier ou alors tout l’est, je ne sais plus.
Ce n’est pas un moindre paradoxe que celui-ci, je suis doublement moi et en même temps réunie.

Je comprends que je dois signaler dès la première rencontre que je ne reconnais pas les gens dans la rue, que je suis en incapacité de retrouver les prénoms même après deux ou cinq ou dix années de connaissance, que je peux sembler ignorer une personne parce que je passe à côté d’elle sans la voir, que je ne cherche pas à vexer. Je comprends que je dois prendre des notes de tout, être organisée davantage encore. Je comprends que dire je suis aspie peut être salutaire dans mes rapports à l’autre, si je choisis bien la personne/le moment. Je comprends que je ne dois me mêler de rien de social – par exemple un forum – parce que je n’ai pas les codes, je prends ce qu’on me dit à la lettre, nous allons dans le mur – j’y suis allée trop souvent, il y a eu des dégâts. Je comprends que je ne comprends pas les liens sociaux, que je dis les choses comme elles sont, que je blesse ou inquiète, que je ne saisis pas l’implicite.
Je me souviens de cette phrase il est difficile d’être ami·e avec toi qui m’a laissée perplexe parce que dans ma réalité il est difficile d’être ami·e avec vous, je ne sais pas vous atteindre.

Je me cherche dans toute cette lumière, tant de clarté je cligne des yeux.
Émotionnellement asperger.. cela demande du temps pour accepter, pour me repositionner, m’apprendre sans me blesser sur les incompréhensions sidérantes que le reste du monde m’inflige avec facilité. Je ne vous saisis pas, je funambule entre votre réalité et la mienne, et c’est cela ce blog, je m’écris pour survivre dans un quotidien où vous êtes et où je suis le plus souvent à côté de la place que j’aurais dû prendre – ou enfin, celle que vous pensiez que j’allais prendre. Je n’y serai jamais, ou alors pas longtemps. Il est là, le malentendu, vous oubliez d’accepter les gens comme ils sont. Il y a toujours une personne pour dire « mais non tu n’es pas asperger, tu me regardes dans les yeux » (j’y ai eu droit), vous oubliez notre ressenti, vous oubliez qu’asperger est un discernement social à côté du votre et qu’il ne rime absolument pas avec une maladie ou une déficience mentale, vous vous obstinez à penser qu’être asperger est une catastrophe alors qu’on le vivrait franchement très bien si nous étions accepté comme nous sommes, si nos particularités étaient entendues pour ce qu’elles sont, des particularités.
Je vis très bien la personne que je suis, je vis très mal ce que la société me renvoie. Je ne sais pas spécialement m’habiller mais je fais des efforts, je ne sais pas me coiffer mais je fais des efforts, je ne sais pas socialiser, rencontrer des personnes mais je fais des efforts, je ne sais pas communiquer mais je fais des efforts, je ne sais pas reconnaitre les gens mais je fais des efforts, je ne sais pas dire les choses de la bonne manière mais je fais des efforts, je ne saisis pas l’implicite mais je fais des efforts, j’oublie des milliers de choses mais je fais des efforts.. Et vous ?

Que nul ne s’y méprenne : ceci n’est pas le récit d’une autiste exceptionnelle qui, grâce à des aptitudes hors du commun, aurait réussi à vaincre les obstacles dressés sur son chemin. Ce qui est exceptionnel et hors du commun, ce sont les gens qui m’ont acceptée telle que j’étais, ceux qui m’ont aidée, ceux qui m’ont aimée.


Julia March – La fille pas sympa

Le quotidien, ce jeu d’ombres et de lumière