Et ils meurent tous les deux à la fin

Je lis leur vie avant la mort. L’écriture n’est pas toujours extraordinaire, rien de bouleversant, et ce qui attrape la tête à ne plus pouvoir s’en détourner c’est de lire leur vie avant la mort, celle prévue ils ne savent à quel moment. Ça va basculer et ça va faire mal – j’ai pleuré.
Je quitte leur mort avec une tristesse terrible, je les aurais voulus amoureux et immortels et d’une manière complètement impromptue je me suis demandé si j’avais des amis pour me regretter – si j’avais touché suffisamment de personnes – et puis je me suis demandé qui savait, pour ma bisexualité comme si c’était exactement le sujet. Ça ne l’était pas, c’était juste là au milieu et je l’ai su au premier mot lu dans les premières pages et c’est resté magnifique de beauté et de pudeur.

J’avais pris le livre hier, il était posé à plat sur un rayon incliné. Le titre m’a percuté je n’ai pas pu m’empêcher de l’emprunter. Je lisais et je me disais que je voudrais bien vivre toute ma vie ainsi, intensément, comme si j’allais mourir, et je me disais aussi qu’il est impossible de vivre les heures qui viennent comme si elles allaient s’arrêter brutalement, parce qu’il y a toujours ce moment où je dois laver la vaisselle, passer l’aspirateur, et jamais je ne ferais ça si je savais que devant moi ne restaient que des heures et des regrets.
Je ne sais pas ce que je ferais si je savais que j’allais mourir.
Il me semble que je mangerais des croissants aux amandes – et tant pis pour les respirations manquées -, je danserais des heures sur une musique très forte, ou sans doute j’écrirais des lettres à toutes les personnes que j’ai blessées et celles qui m’ont blessées, je retrouverais mon père et mon frère seulement pour planter mes yeux dans les leurs et savoir d’où je viens avant de m’en aller, et plus sûrement je ne laisserais pas partir LeChat au travail et je me collerais à lui toute la vie qu’il me reste.

Si je suis honnête et comme je vais effectivement mourir un demain inconnu, je devrais écrire. Des lettres et des romans, ma vie et les autres. Il me semble que je ne vis pas trop de choses ou que sans doute je vis trop de silences, j’ai eu une peine immense en perdant mes deux bracelets il y a une semaine et ce n’est pas vivre, seulement ressentir. Je ressens mille vies mille morts, est-ce que je les vis ?

Je suis allée à la soirée de la médiathèque, trainée par LeChat. C’était pourtant moi l’initiatrice, j’en avais parlé avec enthousiasme – un petit concert. L’après-midi nous étions allés à la médiathèque rendre nos livres et une médiathécaire pressée m’a asséné sans délicatesse qu’il y avait un apéro aussi et j’ai réalisé soudainement qu’il y aurait des discours et des gens et du bruit et l’enfer sous mes pieds, j’ai commencé à paniquer sévèrement et finalement j’ai mis la musique sur les oreilles aussi fort que les battements de mon cœur. Et puis il a fallu se préparer, je me suis coiffée et maquillée légèrement – Julia avait raison, les youtubeuses beauté sont formidables. Je ressemblais donc vraiment à quelque chose en sortant de chez moi, malgré l’angoisse de tout ce monde et de tout cet inconnu et de tout ce que je devrais dire. J’y ai croisé une maman et j’ai angoissé de n’avoir rien à dire – je n’ai jamais rien à dire aux gens. C’est pire depuis que l’Ami-ex-Ami m’a dit que mes silences au téléphone ne le gênaient plus, je ne savais pas que j’offrais des silences, maintenant je stresse de tout ce que je ne dis pas et qui s’entend. J’ai dû avoir encore trop de silences, la maman est partie sur un sourire et je me suis tournée sur une médiathécaire, une que j’aime vraiment beaucoup – même si je les apprécie toutes – elle a de grands yeux à tomber amoureux juste en les croisant – non je ne le suis pas. Son regard magnifique a plongé dans le mien et de surprise de me voir là elle m’a fait la bise, elle était sincèrement heureuse de me croiser à leur soirée d’anniversaire et ça m’a touchée très profondément, cette surprise et ce bonheur. Je ne savais pas quoi dire mais elle savait pour deux, ce fut doux cet instant. J’ai rencontré le maire de loin et le duo a pris à la suite, la musique – parfaite en début de soirée – assez forte et moi enfin à mon aise puisque je n’entendais plus personne sinon leurs très belles voix. L’un des chanteurs me regardait de temps en temps, de beaux yeux charmeurs. Dans un miroir je me suis croisée, j’avais les joues roses et les yeux pétillants, mes cheveux s’évadaient et c’était du plus bel effet, je me suis trouvée jolie. C’est rare. C’était peut-être pour ça, les regards de certains, du chanteur ou de cet homme qui m’observait persuadé que je ne le voyais pas. Je l’étais peut-être vraiment sur ces quelques heures et pas seulement dans mon regard. Mais lorsqu’elles ont dansé et que les hommes se sont éloignés, lorsqu’elles ont dansé sur la musique et les voix du duo, je n’ai pas réussi à en faire autant, il y avait la peur de demain et des douleurs, il y avait la peur simple de me mouvoir au milieu de ces femmes qui me permettent de lire et m’évader au lieu d’écrire, et ce que j’y vois c’était une volonté farouche de ne pas vivre l’instant alors qu’habituellement je danse en fermant les yeux. Je n’ai pas réussi, je le regrette.
Lorsque nous sommes partis elle m’a refait la bise, droit dans les yeux elle m’a redit comme elle était heureuse que je sois venue, comme elle était touchée et de nouveau j’ai été moi touchée droit au plus profond, là où je suis le plus vulnérable.
Je ne saisis jamais pourquoi une personne me tourne soudainement le dos ou pourquoi elle me frappe, je ne saisis jamais non plus pourquoi une personne m’apprécie, pourquoi un lien s’est créé sans que je m’en aperçoive, je suis si étonnée lorsque je réalise soudain que ses sourires échangés ont un sens au milieu des mots, et que lorsque je lui demande comment elle va, elle m’entend réellement cette femme.

Alors je le sais bien je ne me suis jamais leurrée, je mourrais à la fin, et elle mourra à la fin, je ne laisserai rien derrière moi que des silences qui font fuir et des mots qui parfois, auront touché, et peut-être est-ce là ma manière de vivre, des silences des angoisses et puis une vraie joie dans les mots et dans les rencontres lorsque je suis vraiment perçue pour ce que je suis.

un soir, le paysage en mouvement