Vous reprendrez bien un peu de poussière


J’habitais Nîmes, une ville d’ombres que le soleil s’emploie à cacher avec beaucoup d’entrain. Ma mère n’avait plus de travail depuis deux années, nous mangions le plus souvent grâce au Secours Populaire où nous étions bénévoles l’une et l’autre, la maison avait déjà brûlé, j’avais seize-dix-sept ans et une dépression sur les épaules. Elle était un peu lourde à porter. Comme ma mère. Il fallait la trainer un peu, d’une épaule à l’autre. Pour que ça fasse moins mal. Je marchais un peu bancal, certains jours.
On rangeait ce qu’on avait, essentiellement ce qu’on nous avait donné après les flammes. Un jour une grosse camionnette surprise était arrivée devant notre porte, avec des gens des livres de la vaisselle du linge des vêtements des chaises des draps. On a mangé notre vie sur les assiettes des autres. On a racheté des livres, des stylos. On a reconstruit quelque chose qui ressemblait à une vie, mais ça fumait encore. J’ai mis ma peur dans toutes les collections possibles pour que quelque chose survive à ça, aux amis de ma mère, à ces fous qui brûlaient des maisons les nuits noires vers quatre heures certains matins d’automne.

L’appartement était d’un peu de tous ces gens, les collections à moi. C’était séparé. Il fallait bien ça, un mur, entre leurs affaires et les miennes. Les saisons passaient cela n’y changeait rien, il y avait ce qui était à moi et ce qui ne l’était pas. Pour ma mère c’était différent, tout était à elle. Même ce qui était à moi c’était à elle. Mes collections, ma chambre, mon journal intime ; elle n’avait pas de limite, alors j’écrivais des petites choses sans forme, je n’étais pas impliquée dans ce carnet. Je gardais les mots avec la peur, j’enrobais de collections, le monde était une guerre et il y avait bien des ruines. Et les ruines, ça entasse la poussière, tu la respires tellement tu ne la sens pas, elle est là jusque dans tes rêves à voler sur ce qui a brûlé.

Il arrivait que ma grand-mère vienne nous rendre visite. Il me semble, je ne l’avais jamais perçu avant ce jour-là ; j’avais bien remarqué ma mère plus stressée, un chiffon à la main à tenter de faire briller ce qui ne le pouvait plus depuis des lustres – qui n’étaient même pas les nôtres, déjà fatiguées, déjà usées – mais je ne saisissais pas l’angoisse qui la prenait lorsque sa mère venait – elle venait rarement, c’était heureux finalement.
Et puis elle est arrivée. Au milieu de nos nouvelles affaires, un peu à nous et pas encore trop, encore en équilibre sur une place ou une autre. Avec son regard d’aigle elle comptait les grains de poussière, les taches, elle comptait. Je veux dire, vraiment. Depuis je me demande, est-ce qu’elle a un carnet de poussières, est-ce qu’elle y note l’état des maisons avec un regard noir dessiné et un chiffre grignotant la page, est-ce qu’elle prélève un grain pour le coller sur la feuille blanche, est-ce qu’elle a eu une vie ma grand-mère, en dehors de la poussière du Monde ?

Elle a froncé les sourcils sur l’interrupteur du salon et puis elle m’a appelée. Elle a pointé un doigt manucuré Regarde l’interrupteur il est sale elle le nettoie jamais ta mère, il faut que tu y penses toi. Et puis elle a fait le tour, elle m’a montré le cadenas de la porte d’entrée légèrement épaissis de gris sur le dessus, la porte de la cuisine qui avait dû manger de la sauce tomate, les traces de chaussures sur le bas des autres, les rideaux jaunis par la fumée de cigarettes.
J’ai compris intuitivement que désormais je serais la dépositaire de la saleté ambiante, que ma mère n’avait plus à craindre la sienne, elle venait de me refiler le chiffon, celui que je l’avais toujours vu agiter frénétiquement dans sa propre maison. Ma grand-mère avait abandonné l’idée de faire de sa fille de plus de cinquante ans, une fée du logis, il était temps, quelque part..

Seulement.
Je ne le suis pas davantage devenue.

La poussière s’entasse d’années en années sur le meuble de mes plantes, je lave plus souvent les taches sur le sol que le carrelage lui-même, je ne pense jamais à frotter la cuisinière après chaque repas, la vaisselle s’entasse jusqu’à ce qu’une personne de la maison se sente concernée.
Il n’y a que l’aspirateur que je déroule souvent, parce que je ne supporte pas les miettes crissantes sous les doigts de pied.

J’ai par contre magnifiquement retenu la leçon : lorsque ma grand-mère me rendait visite, ma maison était parfaitement nettoyée et rangée. Je l’ai reportée sur ces autres qui parfois franchissent le pas de la porte, j’illusionne.
Demain, j’ai la visite de non-courtoisie de l’éducation nationale, les murs sont lavés, les poignées propres et les interrupteurs impeccables. Les plinthes ont été décapées, la cuisinière frottée, le sol resplendira, tout sera impeccablement rangé – il ne faudra juste pas ouvrir les portes.

La poudre aux yeux, je sais faire maintenant.

 

8 Comments:

  1. Rozie

    C’est un texte qui me parle tout particulièrement (je te lis dans l’ombre).

    Ma grand-mère à moi, elle n’a jamais rien lavé. Sa maison est un taudis. Le toit lui tombe sur la tête, et je me suis rendue compte récemment, en lavant le pipi de notre chaton près de la plante, que cette odeur – la terre mêlée à la pisse de chat, une odeur « mauvaise » – me ramenait directement à mes souvenirs d’enfance chez elle. La maison de ma grand-mère pue la pisse de chat partout, c’est imprégné, et c’est tellement sale et délabré qu’on peine à croire que c’est encore habité.

    J’ai enfin compris la honte de ma mère. Mon regard d’enfant – qui trouvait cette maison merveilleuse, secrète, imaginaire, riche – a enfin laissé celui d’adulte pénétrer les souvenirs. Les deux peuvent-ils cohabiter ?

    Alors ma mère à moi, elle lave. Elle essuie. Elle époussette. Elle fait briller. Elle fait la chasse aux poils d’animaux et au sable, aux tâches … Elle s’épuise mais chez elle, c’est si propre que ça donne le tournis. Elle ne peut jamais se reposer. Il faut toujours que ce soit comme dans les maisons témoins.

    Et moi, de cet héritage, qu’est-ce que j’en fais ? J’oscille. Entre impeccabilité, stress et fatigue et laissé-aller, honte et regret. Et quand quelqu’un vient à la maison : la poudre aux yeux … !

    Merci pour ces mots. Merci de permettre d’en poser d’autres dans l’espace des commentaires.

    1. J’aime beaucoup qu’on me lise dans l’ombre, et un jour découvrir la personne 🙂

      Je te remercie beaucoup de ce partage.
      Cohabiter, sans doute oui.. mais ça laisse une empreinte décalée, comme un souvenir à deux niveaux. Je vois ma grand-mère ainsi maintenant, avec mon amour inconditionnel d’enfant et les manquements/jugements/la dureté qu’elle a en elle et que je n’ai vu qu’adulte, lorsque j’ai été « construite ». C’est compliqué, ces deux regards, ils existent pleinement, et ensemble, l’ambivalence fait un peu vaciller.. Olfactivement, ça doit être encore plus étrange comme cohabitation..
      Je comprends ta maman qui nettoie nettoie nettoie, et puis toi qui a hérité des deux. Cet équilibre, toujours, à trouver.. l’humain est un funambule qui s’ignore 🙂

      Merci à toi <3

  2. Marie Kléber

    Cette propreté c’est ce qui rassure ma mère. Elle qui a connu ses grands-parents, le peu, le sale, les rats qui courent sous les lits. Le trop aussi qui garde justement la poussière. Elle a besoin de netteté, que tout soit en place, que tout soit nickel, que tout brille.
    J’ai toujours eu peur de ça, de ces heures de ménage, de cette apparence lisse. Pourtant quand on vient chez moi, je passe un temps fou aussi à faire le ménage. Ca me frustre parce que ce n’est pas moi mais ça me rassure aussi, par rapport au regard de mes proches sur moi / sur mon terrain de vie.
    Je bataille énormément avec ça.
    Merci de te livrer ici et de nous aider par tes mots à poser les nôtres.
    Bon courage pour la visite

    1. La maison qui a brûlé, c’était une vieille très vieille maison, avec des rats dans le grenier qu’on entendait courir ou qu’on voyait traverser la cour, des araignées tous les trois pas (au sol, dans les coins, qui descendaient d’un coup devant les yeux), la poussière partout et pas de salle de bain ; j’ai mis plus d’une décennie à me remettre, je suis passée par une longue phase maniaque.. tes mots me rappellent tout ça, je comprends tellement ta mère, ce besoin de se rassurer en chassant la saleté, la poussière de l’enfance. C’est quelque chose, ce qu’on se trimballe.
      Alors oui ensuite, le chiffon ça aide. Et d’une certaine manière, c’est aussi une bonne chose, ce ménage avant la personne qui vient rendre visite, c’est peut-être dire un peu à l’enfant qui est en nous « je prends soin de ce qui a été vécu ». Je crois 🙂

      Merci d’avoir partager tes mots à la suite <3

    1. Très bien, merci 🙂

      Concernant Hibou, la conseillère pédagogique (CP) m’a précisé que son cerveau allait très vite (uh uh) et que je devais pousser les choses plus loin (partir sur les classes supérieures) et plus rapidement pour entretenir sa soif de connaissances, parce que là il s’ennuie assez vite (certes). Il lui a parlé d’hexagones, il était aux anges, il a adoré les tests de la dame qui a poussé les choses un peu plus loin avec lui que juste le CP. Elle confirme ce que j’avais déjà vu, il ne fait pas de distinctions à l’oral sur les sons e/o (il a dû mal à admettre qu’on n’écrive pas rOnard mais renard), d/b ou p/f etc. Je vais tenter la méthode Borel-Maisonny (son + gestes), sinon on se mettra en quête d’un orthophoniste (mais l’attente est très longue).

      Pour Prince, très bien passé aussi d’autant qu’il a fait passer des tests de début CM2 alors que nous sommes rendus plus loin dans le programme, du coup c’était très tranquille (je nous croyais en retard, mais non). Je crois aussi qu’ils ont fait passer des tests un peu light pour ne pas le stresser, ce qui a très bien fonctionné. Ils ont constaté avec plaisir qu’il avait beaucoup évolué, appris, et effectivement cette année il a beaucoup déstressé sur l’apprentissage (c’est pas tout rose, mais ça se ressent forcément dans le résultat). Je dois surtout lui faire travailler son écriture, très jolie mais aussi très lente (6 minutes pour recopier 2 lignes..).

      Très positif donc, avec des conseils très judicieux pour la suite 🙂

      1. ddc

        Quelles bonnes nouvelles, et quel soulagement cela a dû être ! Peut-être appréhenderez-vous moins la prochaine visite des inspecteurs ?
        (Orthophoniste, c’est la même chose que logopède ?)

        1. En fait jusque là on n’appréhendait pas trop (juste ce qu’il fallait, en somme), l’inspectrice étant vraiment bienveillante et sa venue nous apportant toujours beaucoup pour le manque de recul que nous avons nous, sur tout ça. Très instructif, chaque fois. L’année prochaine je l’appréhende plus car à priori on aura déménagé et que l’EN de notre future région n’a pas une bonne réputation.. la bienveillance, ils ne semblent pas trop connaitre. A voir donc..
          Je ne connaissais pas le terme de « logopède », je viens de chercher et effectivement c’est la même chose 🙂 Ce terme est spécifique à la Belgique (et logopédiste pour la Suisse).

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