Sous la pluie

Une peur en retard

Certain·es ici savent. C’est un mot de dessous les lits, le monstre effrayant, il contient toute la peur du monde, il est la mort, celle qui viendra ou ne viendra pas, se signale, rappelle que nous sommes mortels et que ça viendra pour nous aussi. Maintenant, plus tard. Un jour.

Son cancer vient de me sauter à la gorge alors que c’était le sien, pas le mien. J’ai eu la pensée, qui est venue aussi à une autre, que je ne dormais pas pour cette raison, je veillais. Jusque là. Je ne dormais pas jusqu’au cancer de mon âme-sœur, ça se tient, les nuits à veiller pour qu’il n’arrive rien, comme si cela fonctionnait ainsi, comme si vraiment, cela suffirait. En moi est venu un silence, je l’entends dans ce qu’il ne fait plus de bruit, un mot est tombé et avec lui une tension que je n’avais pas vue.

Il n’y est plus. Le silence du cancer, c’est cette présence inconnue qui s’apprend quand il n’y est plus, qu’il a été retiré, disséqué, ouvert, on l’apprend dans sa forme, sa grandeur, son immensité minuscule, son existence terrifiante et déjà il est mort, c’était pour lui la mort, il n’existe plus, l’angoisse est décalée, c’est une peur en retard, stupidement en retard, et il faut se remettre de ça, de ce déséquilibre pratiquement indécent et incompréhensible. C’est terminé. Et alors il y a l’autre nouvelle, l’autre problème et quelque part dans la tête ça se demande je dois prioriser quoi je dois traiter quelle information, c’est lequel le vrai souci. Et puis la troisième vague arrive, est-ce qu’il y en a d’autres. Ils l’ont trouvé fortuitement celui-ci, est-ce qu’il y en a d’autres. Il reste un monstre sous le lit, alors ?

Je l’aime. J’ai besoin d’elle davantage que je n’ai besoin de moi, je ne sais pas le dire autrement qu’ainsi – et pourtant j’ai besoin de moi, ceci n’est pas une dépréciation. Elle m’est simplement vitale, elle est ce que je ne suis pas et ce que je suis, elle est ce qui me manque lorsqu’elle est loin, elle est la promesse la présence et l’absence, elle me relie en permanence aux autres et à moi-même, surtout à moi-même, elle est elle et j’en ai besoin.
Et moi, je ne sais pas tuer les monstres sous les lits. Je sais les accompagner, pas les tuer. Je n’ai pas cette compétence-là, cette surpuissance-là, je ne sais rien, le monde ne sait pas, n’a jamais trouvé par quelle porte ils entraient, parce que lorsqu’il en trouve une, il y en a dix mille autres ailleurs. L’injustice de ce fait, tout se tient là.
Il y a trop de portes, on est dépassé.

Je laisse mon corps décider, soulagé ou inquiet il saura bien me dire, il a toujours su avant moi ce que je ressentais. Ce que j’ai pleuré s’est envolé, il y a tout mon amour et sa présence à elle, le choc passant se mélangent trop d’émotions contradictoires, encore. Il y a même de l’apaisement au milieu de la peur rétrospective, de l’apaisement. Allez y comprendre quelque chose.




L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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