Copper Wimmin – Bleeding rivers


Je suis revenue par le train de 17h57, secouée un peu – beaucoup passionnément à la folie secouée, de toute part secouée – les lumières s’éteignaient brutalement un quart de seconde toutes les quinze minutes trente et je clignotais avec elles, de la lumière et soudainement la nuit, j’étais surprise chaque fois.
Le samedi je m’étais levée dans la douleur, à en hurler pleurer, à me shooter de cannabis pour y survivre en pleine nuit.
Il y avait eu ce garçon-connaissance d’une vie précédente et tout ce qui avait été remué dans le silence, ces mots qu’on ne peut prononcer parce que l’autre ne sait pas ne sait rien et pose les pieds pile sur le fil qu’on ne veut pas tirer avec lui même s’il est adorable. Il m’a dit avec cette franchise tranquille qui le caractérise « toi t’es pas un gros gabarit » ou c’était quelque chose comme ça et comme j’ai ralenti un peu il a répété en me montrant que bon, là, c’était pas épais tout ça, regard appuyé. Et j’ai réalisé que la dernière fois qu’on s’est vu, deux années d’une autre vie où je croyais encore à la puissance des amitiés, j’avais ces fameux 8kg de plus, j’oublie facilement que j’ai perdu deux tailles, j’ai dit je n’ai pas fait exprès de perdre et ce n’était pas des kilos que je parlais même si, je suis comme devenue petite sous ses yeux maintenant, est-ce que je m’efface socialement, est-ce que vous avez idée de ce qu’on peut dire et du sens caché sous les mots qu’on balance ? Je n’ai pas fait exprès de perdre.
J’ai appris la séparation d’un couple, la tenue d’un autre, la vie des autres qui avait continué pendant que nous avions le dos tourné.
J’ai entendu sa surprise de me savoir en lien avec deux personnes communes – ça me surprend souvent, aussi.
J’ai senti comme j’étais au milieu, dans ce salon. De trop. Sans savoir où me mettre plus loin. Sans que ce soit dit.
Le matin sur la chaise à leur côté, je gérais la douleur de l’épaule qui partait, restée collée au matelas à se déboiter pour être raccord, je gérais la nuit la fatigue la douleur et sa présence gentille et moi toujours de trop.
En partant il m’a dit avec le regard pétillant alors à bientôt on se reverra sans doute à un anniversaire de. J’ai entendu mon silence, je me suis demandé ce qu’il entendait, lui, de ça, à quel point c’était assourdissant, cette fatigue sans mots. J’ai souri dans le silence et je suis partie.

Je l’ai laissée partir avec ces larmes, j’ai remonté le train, je suis retournée à ma place avec tout ce qui avait été secoué ce jour-là, tous mes mots débordants dans une salle de restaurant, à dire trop du passé, à tirer sur des nœuds, à m’entendre dire dire dire – je me tais c’est définitif sinon ? – une urgence de dire parce qu’ensuite je repars et alors je le dis à qui, je bouleverse comment, je grandis de travers après ? C’était si urgent j’en avais les larmes parfois, de l’eau qui ne coulait pas et des mots qui tombaient dans nos tasses. Toute cette urgence vraiment, à ébranler ce qu’on savait de tout, à écouter réfléchir comprendre saisir bouleverser. La première fois, à trois personnes, toujours je l’avais fait à deux, c’était bouleversant et étonnant, ce trois et cet écho à trois et ces fils à trois. Magique, un peu.

Je suis arrivée proche de ma place et de toutes mes affaires posées en vrac comme ça parce qu’il y avait eu urgence à dire au revoir plus loin, sans gêner de nos corps et de ses larmes et de mon angoisse à la laisser seule comme ça, et il y avait cette femme aux yeux d’amande et son grand sourire, est-ce qu’elle s’est dit ça va être facile, elle m’a dit ah c’est vous, je vais chercher mes bagages alors et je me suis demandé pourquoi elle me parlait finalement, quel intérêt de le savoir, c’était quoi cette sociabilité encore, j’étais fatiguée et avec un tel besoin de me retrouver entre moi et moi, ça n’allait pas être possible tout ça. Quand elle est revenue, ce qu’elle voulait vraiment me dire c’était ma place, elle voulait ma place à la fenêtre. Comme ça. J’en ai répondu tout bas, j’avais trop parlé depuis trois jours je n’en pouvais plus de ma voix je crois, j’ai dit non et elle s’est fermée, je lui ai dit j’ai besoin d’être en retrait et je ne sais pas ce qu’elle en a compris. Elle voulait dormir contre le mur, je voulais être en sécurité, ce n’était pas compatible. J’ai besoin de ne pas être bousculée dans l’allée, de ne pas me prendre les petits coups des gens qui passent des manteaux qui volent des sacs qui dépassent, d’être à l’abri de ceux qui arrivent dans mon dos, aussi. J’ai besoin de défiler avec le paysage, je m’écris ainsi, je me dé-file je tire le fil. J’ai pensé je vais me disloquer dans l’allée. Je lui ai laissé ma place à une heure d’arriver peut-être, lorsqu’il faisait si nuit je ne tirais plus rien du dehors, je m’étais réunie, et que partir en morceaux, ça ne pouvait plus. J’ai compris comme c’était compliqué d’expliquer à un·e inconnu·e l’effondrement et le besoin d’être contenu, son corps tendu entre le mien et le reste du monde.

Depuis la fenêtre défilante d’émotions rentrées, j’ai écrit un début de roman à quatre mains que je dois maintenant mettre dans le bon sens parce que tout s’est posé à l’envers, dans l’urgence, et que je n’ai fait que ça finalement ce week-end, me poser en urgence, ça bruisse, tout a été bousculé. J’ai tout écrit sur un bout de papier, les mots sont pliés en quatre pour tenir sur la feuille pas si large, j’ai même écrit sur le côté de la marge dans l’autre sens, j’ai eu une pensée pour ma grand-mère et pour Blanche. J’écrivais et je lisais en même temps L’absence d’oiseaux d’eauje veux écrire d’oiseaux bleus, à chaque fois – je peux dire que trois heures trente suffisent à le lire en écrivant un roman à côté et en envoyant mille textos les yeux perdus dans le paysage à grande vitesse ; l’absence se lit toujours vite, c’est de la vivre qu’il y a cette longueur.
Le livre a cette odeur de train qui restera collée aux mots que j’ai écrit en urgence, et même collée à la fille aux yeux d’amande qui m’a vue lire-écrire-lire-écrire-lire-écrire comme si c’était la même chose – ça l’était – et sans la musique contenue dans mon téléphone je n’aurais pas survécu à toute l’agitation de ce week-end, aux douleurs et au train.

Je suis de retour à la maison, l’esprit libéré de ce qui me noyait depuis dix mois : je dors. Le sommeil m’est revenu d’un seul coup, une libération époustouflante, je suis depuis admirative de ce mécanisme fou où les yeux se ferment sans faire semblant. Je m’offre l’oubli. Je l’oublie. J’en ai terminé avec cette douleur-là – l’autre, celle de la colonne vertébrale, meurt sous le cannabis une heure après l’autre pour que je vive, moi. Je suis passablement épuisée, je m’apprends dans cette nouvelle manière d’être amie avec le monde, et le deuil, le véritable, se poursuit avec une douceur que je ne me connaissais pas. Il me semble avoir redéfini tout ce que j’étais et ce que j’attendais, essentiellement. Cette menace de froid intense n’est plus, je me répare sur un autre chemin, j’y emprunte d’autres sens.

Il va falloir que je me remette à la photo,
je n’ai plus rien à montrer..


Leave a Reply:

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *