Pensine

L’éparpillé de lui

Einleit | Colourblind


Droit dans mes yeux. Tous les souvenirs fixés avec. Est-ce que ça avait fait rien la première fois, est-ce cela la distance, est-ce que c’est normal attendu que ça fasse chavirer sans émotion, qu’on ressente comme on tombe comme la chute est là comme les pieds ne soutiennent plus et pour autant rien rien rien pas d’émotion ?

Tout cet invisible à l’autre. Et moi qui voit.
Je voudrais me souvenir, tous les voyages si différents, tous ces trains et tous ces gens, est-ce que ça fait peur est-ce que ça fait rien est-ce que ça fait quelque chose tous ces trains et ces regards qu’on croise, toutes ces vies inconnues et on ne se parle pas.

Il est entré bien après moi, un bagage noir et ses longs bras au bout, et j’ai récupéré mon sac tombé un peu trop loin avec la sensation de devoir ne pas m’éparpiller surtout, devoir rester entière malgré la chute en creux ; il est immense il va se caler comment entre mes sacs et puis ses jambes qui n’en finissent plus et ce regard de lui jusqu’aux traumatismes qu’il porte. C’est terrible, la souffrance. Comme elle tombe de soi. Comme elle tombe de lui. Dans une immense volonté de retenir ne pas encombrer surtout, il m’a fait signe que ça allait mes sacs, et j’ai retenu pourtant, mes affaires la sensation de chute les souvenirs de lui et son existence sa mort ce qu’il faisait tomber et ce qu’il retenait. Tout ce silence autour.

J’ai un sourire automatique, léger, à peine esquissé, il ne sourit pas il escalade sa place il se pose et on dirait une erreur. On a tous joué avec les places, nous n’avons pas la bonne, j’aurais dû être juste à côté de lui (ma place était prise je me suis mise ailleurs) mais à son hésitation, lui non plus n’est pas à la bonne place. C’est numéroté et ça n’a aucun sens. Je voulais être seule, nous sommes trop, et lui, il est beaucoup.

A six dans un espace où les genoux se frôlent sur fond d’excuses si peu murmurées, je suis coincée loin de la vitre-paysage, loin de la sortie du box, je suis au milieu de cette marée humaine, cinq hommes sur leur téléphone, et puis le type en face de moi c’est S., la maigreur des premières années la taille les cheveux la coupe le visage le regard – mais enfin pourquoi en ce moment tout revient à ça, ce gars, je dois encore régler quoi. Il semble épuisé d’être lui, il envoie des sms, il y a un type vivant devant moi qui ressemble à mon ex mort et qui communique avec d’autres vivants. Est-ce qu’il est possible d’être nés si semblables. Nos regards se croisent où peuvent-il se poser dans cet espace confiné ils se décroisent, je ne me vois pas lui dire vous mourrez comme S. vous tombez en morceaux et je n’ai pas peur de ça, de vous voir vous effritez sur mes affaires sur les sièges sur le sol sur les autres et ça m’inquiète cette non-peur, je suis mal à l’aise de vous voir sombrer et que ça ne me fasse rien. Je ne dis rien de ce qui me traverse, je sens comme une interrogation, je prends mon livre pour ne pas voir se qui se délite devant moi, ne pas avoir à y répondre. Il se fait disparaitre. Il s’est replié comme un tissu, a mis ses jambes en hauteur contre la tablette et ses pieds n’ont plus touché le sol, il s’est maintenu comme à avoir oublié qu’il avait un corps. Un grand. Un immense. J’ai continué de le voir infini, je crois qu’il se voyait petit.

Lorsque je relève la tête de mon livre il me fixe et son regard ne bouge pas, ce malaise si flagrant que je ressens c’est une vague comme une respiration qui se bloque. Qu’est-ce qu’il voit de moi. Pourquoi me regarde-t-il ? Est-ce qu’on ne lui a pas appris que fixer une personne c’est au mieux impoli au pire angoissant ? C’est si étrange la fixité d’un regard, on ne peut rien, pas s’accrocher pas sourire, on ne peut rien demander, la fixité c’est la mort. Il est mort. Ce type vivant est mort. Il n’est pas lié à lui-même il est en dehors il est absence. Il a ce corps qui m’agrafe le regard, éternellement Lui, et je ne ressens rien sinon ce.
Malaise.
Je replonge dans mon livre de dragons et puis je relève la tête et il dort, sa tête a basculé sur son épaule ses paupières sont fermées, je suis libérée allez savoir de quoi, de sa mort ou alors de moi-même, peut-être. Lorsque la sensation me revient j’arrête ma lecture et alors il est là à me fixer de nouveau, un regard sans vie aucune. C’est S. devant moi, la mort à traverser, une main à tendre et je bascule dans la non-vie.
Malaise.
Trois, quatre fois ce manège où il me fixe. Est-ce qu’il peut me tuer, ça vient par vague cette idée idiote sur ce regard rien que pour moi, ça vient et ça me laisse froide. Est-ce que je peux en mourir encore, est-ce qu’un souvenir peut assassiner celle que je tente d’être, et moi m’en moquer tellement, ce rien, cette exigence de le voir Lui. Il a quoi ce type, à ne regarder que moi à lui ressembler à avoir la même aura de souffrance.
Malaise.
est-ce qu’il va mourir
Le livre me tient en dehors de Lui.
Je crois.. il dort.. tout le temps il dort les yeux ancrés jusqu’à moi. Il ne sait pas peut-être, qu’il a les yeux ouverts. Je ne suis sûre de rien, je préfère me dire qu’il n’est pas conscient de me fixer sans ciller. J’attends d’être délivrée des heures qui ne passent pas, mon livre-dragon ne me happe pas suffisamment, il y a ce malaise à être là et les émotions qui n’affleurent pas.

Je le quitterai à la grande gare-terminus, je suis partie si vite – il n’ose pas un regard même lorsqu’on se frôle presque pour nos sacs tout s’est rompu, j’attends ce regard fixe de toutes ces heures et alors rien, il m’évite – je ne suis plus dans le train qu’il est encore dans le wagon, seul et sans hâte – ça dit tout ce qui ne l’attend pas et peut-être aussi tout ce qui l’attend – à rester, à se baisser – si immense – pour ramasser je ne sais quoi, à se baisser de nouveau et alors il a trouvé quoi, à se réunir indéfiniment, je le sens bloquer dans ce geste se baisser se ramasser, à attendre d’être seul pour quitter l’espace puis le wagon puis la gare, à se saisir des morceaux de son être, à réunir sa souffrance peut-être, tombée de lui durant un sommeil trop lourd.
Et la sensation terrible, intime, que tout se termine là, dans ces gestes-là.
Je le crois resté dans le train, à se rassembler.
Bloqué.

Qu’est-ce qu’un corps sans limite ?

les algues de Venise




L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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