Sous la pluie

Est-il cassé

Est-il cassé – Salomé Leclerc


Le soir je l’appelle, je lui dis c’est moi et sa voix à elle prend une teinte, une couleur, une chaleur soudaine qui me fait pleurer loin à l’intérieur, loin c’est pour ne pas l’effrayer, elle s’inquiète comme si le monde s’effritait sous ses pieds – et c’est le cas, tellement. Je donnerais l’entièreté de ce que je possède de matériel et une partie de ma vie pour juste ne pas avoir perdu quinze années de leurs vies à eux, de leurs souffles, de leur vivance. Il n’est plus et alors je ne peux rien, c’est terminé. Parfois il est là, je le sens, je l’entraperçois, je n’arrive pas à fermer les yeux et me connecter, j’ai peur de moi, de ce que ça rend de définitif sur la perte immense qui est la mienne. Plus jamais je n’entendrai sa voix me dire comme il est fier – le serait-il encore.

 

Le vivant s’effondre, mon petit Hibou va bien mal et a réintégré notre chambre pourtant nuit après nuit ses draps pleurent ce qu’il ne dit pas, les souris grignotent les câbles jusqu’à nous supprimer internet durant dix jours, la famille de-l’autre-côté-de-moi ne tient plus droit ni ensemble ils sont morcelés, Ele m’a dit ça me rend le sourire de te parleret je me demande est-ce qu’il est cassé le sourire ? – mon coude est fêlé et le crie bien trop fort fêlé fêlé fêlé folie de la vie – est-ce que fêlé c’est cassé, est-ce que souvent on ne jette pas ce qui est ébréché ? – la famille-de-son-côté-de-lui est en train d’avoir le peu de résistance qui me tenait encore parce que sans doute nous nous marchons sur les pieds et qu’à un moment c’est trop, juste, il y a besoin de prendre l’air, faire une pause de l’autre. J’ai besoin de prendre une pause de l’autre. Je voudrais écrire et dire et raconter ce qui s’est mis à peser, les mille sous-titres qui me fracassent et que j’essaye de lui redonner entiers, les mille questionnements et les mille peines associées, ma grand-mère qui ne sait plus si je connais sa maison, ne sait plus si je sais que sa fille a eu trois enfants, et qui trois jours après est tellement qu’il va me falloir vérifier ce qu’elle m’a dit, vérifier sa vérité à elle et les mensonges de ma mère, vérifier mon histoire, encore. Je ne sais plus ma place. Elle m’a demandé, c’était dur avec ta mère ? Qu’est-ce qu’on peut répondre à une mère de 92 ans, qui a besoin par tous les moyens possibles d’aimer encore sa fille, est-ce qu’on peut lui dire qu’on a été fracassé contre des murs. Je lui ai posé la question, est-ce que tu es sûre de vouloir savoir. Elle m’a dit non alors j’ai répondu, violent. C’était violent. Je n’ai pas dit l’enfer mais elle l’a entendu, elle sait comme elle peut avec son amour de mère et de grand-mère, elle sait ce qu’elle peut et cela lui a suffit pour me dire « moi aussi à ta place, je serais partie ». C’est une réparation à vous couper le souffle, ce genre de phrase. J’ai le souffle cassé, depuis. Je tousse un peu, et j’entends le souffle comme décalé qui est le mien désormais depuis. Il lui faut du temps, à lui aussi, pour se recaler droit.

Lors d’une visite de contrôle de l’appareil, la nouvelle personne qui me suit dans ma nouvelle vie au soleil m’a dit « asseyez-vous », j’avais le doigt dans la prise des battements de cœur et je me suis assise, il m’a dit « il bat trop vite » j’ai failli répondre il s’est brisé il a mal. Il y avait trop de monde, j’ai gardé le silence en dedans et en dehors pendant qu’il m’installait l’oxygène. Et le cœur a repris un battement plus simple, adapté, sans courir après l’air. J’ai le souffle cassé par la douleur et la fatigue. Il m’a demandé si j’avais un petit appareil pour surveiller quand l’air dégringole et quand le cœur s’envole, un oxymètre – ce n’est pas joli, le mot ne dit rien de ce qui fait mal – ou saturomètre – ce n’est toujours pas joli du tout mais ça en dit plus sur la saturation de la vie lourde – et alors non je n’ai pas ça. Encore un MachinTruc médical à acheter, et moi je préfère les livres les crayons le crochet ; parce que vraiment, que mon cœur se fatigue je dois bien le dire, je le sais à chaque vague, à chaque coup dur. Et je ne m’y suis toujours pas brisée – ça m’étonne toujours.


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L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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