Pensine

Vertige des racines


J’accepte. Les petites phrases désagréables et mesquines qui sursautent soudainement dans l’air. Les « non pas comme ça, comme ça ! » comme s’il n’y avait qu’une seule manière de faire – la sienne. Tout ce qui me fait parfois un peu sentir nulle ou alors, une enfant ; un peu stupide l’enfant. C’est à cela que je m’aperçois comme j’ai changé, progressé, avancé. Lorsque je suis touchée à en pleurer, c’est qu’alors la fatigue parle plus fort, la fatigue et puis les deuils qui se succèdent, ma grand-mère qui me dit « peut-être je serai encore là quand tu viendras » – dans dix jours. Toute cette mort et tout ce que je remue, aussi. Je suis fragilisée. Alors parfois je suis balayée par ce qu’elle me balance et que je ne suis pas censée prendre mal. Sinon globalement, je glisse. Je me retranche derrière mon ouvrage, le crochet entre elle et moi, tout le temps. Le crochet et les podcasts que j’ingurgite diablement, elle n’aime pas les podcasts parce que je ne suis plus joignable, je n’entends pas ce qu’elle me dit, je suis loin.

J’écoute depuis Podcast Addict :

. Perles d’Histoire (podCastor Studio ; peu d’épisodes mais je me suis régalée)
. La marche de l’Histoire (Jean Lebrun, France Inter, un régal)
. Sur les épaules de Darwin (Jean Claude Ameisen, France Inter ; la science auréolée de poésie)
. Le moment Meurice (Guillaume Meurice, France Inter ; quelques rires et beaucoup de consternation, aussi, lors des radio-trottoirs..)
. Dans la playlist de France Inter (France inter ; lorsque j’ai besoin de musique)
. Creative Lifestyle (Sophie Roux – sur la créativité ; j’aime beaucoup sa voix, par contre tout n’est pas intéressant)

En attente d’une future-proche écoute (donc encore sans avis) :

. Bons plans (Binge Audio, Upian – à la conquête végétale de la ville)
. Greenville (Marie-Emilie Duez)
. La librairie francophone (Emmanuel Khérad, France inter)
. Le bureau des mystères, et Inspirés de faits réels (Charles et Mathias)
. La méthode scientifique (Nicolas Martin, France Culture)
. Le cours de l’Histoire (Xavier Mauduit, France Culture)
. Timeline 5000 ans d’Histoire (Richard Fremder
. Connaissez-vous l’histoire de… ? Binge audio
. À voix nue (France Culture)
. Fréquence 9 ¾ (Jérémy & Marina – Harry potter)

Autant dire, j’ai de quoi m’isoler pour l’année – et oui, j’ai une fascination pour l’Histoire.
Et pourtant la cohabitation se déroule dans une incroyable tranquillité, je me sens bien si je prends l’ensemble du séjour – deux mois déjà – et je n’ai pas grand chose à reprocher à qui que ce soit. Juste, ces petites phrases soudaines que personne jamais, n’oserait prononcer, et qu’elle lâche comme un soupir affamé – de quoi misère.. de quoi.. de tension ?
Je suis plus en accord avec moi-même depuis que je suis ici, et s’il n’y avait eu ma famille et tout ce qui l’entoure je serais bien plus zen.
Tous les deux jours je fais mon pain avec des graines de toutes sortes, toutes les semaines j’achète des légumes locaux, bio et donc de saison, je cuisine toute la semaine des plats et des biscuits, je crochète dès que j’ai 3 minutes de libre – je suis même un patron en anglais (!) – et j’ai révolutionné notre école à la maison en jetant plus ou moins tout le contenu de l’éducation national.

Parfois je flotte ce qu’il faut pour ne plus savoir si je vais bien. Pour m’enfoncer quelque peu. Pour pleurer. Je crochète trop large comme s’il fallait que je m’en enveloppe, que cela me contienne mais sans me toucher, surtout. Je ne saisis pas encore ce qui me traverse pour crocheter si loin, je suis comme dessaisie de cette puissance de création, j’y suis mais ça m’échappe pourtant. Peut-être, mes pensées vont trop vers ma grand-mère, cette femme détachée entièrement de la puissance d’agir – puisque même son argent n’est plus à elle. Elle n’a aucune illusion, elle sait avoir perdu : sa maison, elle ne la verra plus. Elle se tient sur un chemin brutal où elle respire encore et son compagnon n’est plus, ne sera plus jamais, elle exprime parfaitement son incompréhension de vivre. Elle meurt, ma grand-mère. Dans sa tête. Et c’est le pire finalement, cette conscience de vivre et ne pas le vouloir puisqu’il n’y a plus rien, puisque c’est le vide brutal et nu de toute ambiguïté. Il lui manque le désir. Alors le passé la retourne sans cesse, elle s’y fait mal. Elle a été changée de chambre et ça l’a tellement perturbée elle m’a dit d’une voix où l’enfance c’était soudainement installée papa vient de mourir, parrain aussi.. j’aimerais tellement que cela s’arrête.. Mon cœur a vacillé, elle était partie en 1967. J’ai soufflé que je comprenais, c’était difficile en ce moment. Je n’ai rien dit de la mort de papi. L’émotion était la bonne, elle savait bien son deuil récent, était juste un petit peu décalée dans le temps. Je ne suis pas la gardienne des mots des morts j’ai acquiescé, quoi d’autre. Elle a ajouté dans un mois je rentre chez moi, d’accord mamie, d’accord. Je souhaite tout ce qu’elle veut. Je voudrais lui offrir le quart du soutien que j’ai reçu chez eux..
J’ai rappelé le lendemain et sa voix était revenue, elle était bien là. Enfin.. revenue.. disons, elle avait quitté l’enfance. Elle a perdu sa voix, il me semble que j’avais trois ans, une opération ratée. Je l’entends encore si je ferme les yeux, me chanter La berceuse à nounours..
Ma grand-mère chérie, à qui je dois tant.
Et ces putains de quinze années sans elle.
Alors ma grand-mère, elle passe dans mon crochet, elle sautille les mailles, je l’imagine apprendre à se tenir debout avec tout un tas de ferrailles nommé déambulateur, je vois son doigt brisé et replié désormais inutile –
parce que l’hôpital parfois, s’occuper des âgés.. – je vois la blancheur de ses cheveux, et je dois reprendre des mailles mal accrochées.
Voilà, c’est cela, j’accroche pas bien ma grand-mère. Elle se tient dans la pâleur des parachutés là par hasard ou parce qu’ils tombent, ils n’ont plus de chemin sous leurs cannes, ils tournent contournent ou fixent ensemble leur journée, et alors rien, ils ont leur survivance dressée dans des fauteuils, il n’y a plus de portes qui ferment, seulement de la solitude les nuits, la vieillesse d’un Ehpad à grignoter, les mêmes souvenirs à remonter, la crainte des heures sombres, ce besoin d’un visage d’une main qui touche le corps, et le regard dans le regard les yeux dans les yeux une main tenant l’autre, il y a ce besoin de pouvoir encore murmurer je t’aime dans le bruit du monde.


L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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