Pensine

Des murs le jour

Camp Claude – Old Downtown (Live) Paris


Jour 1 tu sais, tu montes les murs

Le matin j’ai marché jusqu’aux masques blancs de la pharmacie – on s’est souri des yeux – pour pouvoir dormir la nuit, parce que les nuits je veille.
Après le repas où les mots de confinement brûlaient dans la casserole puis la table – le trou dans la nappe, oh – je suis sortie dans cet espace que j’apprends à faire mien, j’ai planté les oignons perpétuels que j’avais préparés pour un marché de trocs de plantes, et puis les hémérocalles, et enfin le lierre panaché. Et alors un monde vivant sous les doigts, j’ai délogé, dans deux pots, des fourmillières pleinement installées, des milles pattes qui devaient en avoir deux milles en réalité, des cloportes noirs aux traits orange, des araignées superbes – et une très laide. Prince se passionne pour ces huit pattes, il les photographie en macro, cherche leur nom dans des livres qu’on lui a offert, note la date où il les a découvertes sur le terrain, s’extasie, devient un expert. Je me surprends les mains dans la terre, à appeler l’enfant-ado pour qu’il vienne en répertorier une nouvelle, moi la phobique qui ne le suis plus vraiment.
Le soir je pleure. Je peux planter toute la vie du monde, je suis bloquée chez mon agressive belle-mère.



Jour 2tu ne sais plus, mais tu gardes les murs

Elle a rêvé de cette agressivité, une prise de conscience étonnante que je ne voyais jamais poindre depuis tous ces derniers mois où j’ai pleuré. Mon corps en est tombé malade, très, avant de comprendre que je somatisais. Alors ce matin ma belle-mère sourit, cela durera comme un passage d’hirondelles ou alors peut-être, s’installera. Je ne tiens plus rien pour stable – pas même la liberté.
Le confinement c’est un vivre ensemble paradoxal, ici. Trois familles sous le même toit ; des tensions lourdes et de la joie pure, je ne sais jamais ce que je touche.

La laine est en rupture de stock sur tous mes sites, j’en ai découvert un autre et ce n’est pas un test mais un appel au secours, fournissez-moi que je crochète, que je vive de mes doigts au moins. Le luxe, soudain. L’égoïsme, dans cette commande. Des personnes me livreront – peut-être – pour que j’ai moins à craindre le temps passé dans la maison. Et ce n’est même pas la guerre, non, je ne crains pas pour ma vie, seulement pour mon esprit. L’importance est-elle la même ?

Dehors, ce dehors interdit, est tout ensoleillé, le coq chante toute cette lumière et la vivacité de ses plumes noires. J’ai la chance, j’en ai une conscience très aigüe, très, d’avoir un terrain, un jardin, un espace, un poulailler, une vie en dehors des quatre murs imposés par le gouvernement. La malchance aussi, de voir s’effondrer les rêves de la maison. Combien de temps à vivre ici, enfermée, sans mes objets, ma pagaille, nos odeurs, mes livres, combien de temps à devoir entasser ce que je suis pour que ça tienne sans tomber sans s’abîmer – sans trainer sous les yeux de ma belle-mère.
C’est un paradoxe que ce confinement, à pouvoir sortir et toucher la terre, à être enfermée avec elle et ses agressions. A devoir poser tout projet d’existence. A savourer d’apprendre à jardiner, les bons gestes, recommencer, à prendre le soleil. A respirer l’air de dedans de dehors, à respirer puis pleurer, à respirer puis sourire.
Rien n’est à sa place, et d’une certaine manière ça va. De l’autre, ça fait un peu mal.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

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