Sous la pluie

La véritable solitude

J’ai oublié le jour 3. Il y a eu une immense cabane et des poireaux de vigne en tarte, d’après mon journal de confinement ; oui je tiens un journal, il s’est imposé le soir-même de ce mardi inédit comme une évidence, comme.. une possibilité de reprendre l’écriture qui  m’échappait depuis tant de mois.
Le jour 4, j’ai explosé de colère et de détresse, déchirant tout ce qui s’était construit ces derniers mois. Depuis l’épuisement est phénoménal pour chacun d’entre nous.
J’en ai compris trop de choses.
. Que je ne suis pas en capacité de comprendre un visage, ce qu’il exprime, que je suis globalement perdue si mes étiquettes bien apprises ne fonctionnent pas. Que ma belle-mère peut être douloureuse, agacée, fatiguée, énervée, en colère, émue, à faire de l’humour, en difficulté émotionnelle, ou un peu tout ce qu’on veut.. moi je la vois en colère. Je ne peux pas me fier à ce qu’il me semble comprendre de son visage, j’ai une chance sur 100 de tomber juste. Globalement, j’ai tout le temps tort. J’ai passé ma belle-mère dans la case « ne pas essayer de traduire et voir venir ». Ce n’est pas évident, mon empathie est complètement à côté de la réalité, avec elle. Avec beaucoup d’autres, aussi.
. Que les personnes au visage globalement très simple et très expressif, je m’en sors, mes étiquettes fonctionnent. Que je n’ai pas de nuances visuelles très développées.
. Qu’en réalité je ne comprends pas grand chose aux visages et que j’ai développé de multiples stratégies qui peuvent ne pas fonctionner selon la personne.
. Que cela m’explique soudainement toutes ces personnes avec qui il me semblait que nous avions un joli lien et que soudain, la personne disparait. Que peut-être cette Elle récente, je ne l’ai pas saisie finement, et que cette soudaine absence n’en est pas une, je n’ai juste pas vu, pas compris. Est-ce que je rate le monde entier ?
. Que mes repères viennent de sauter dangereusement.
. Que je n’ai pas de père.
. Que je n’ai pas de mère.
. Qu’il n’y a personne pour me serrer dans ses bras adultes et d’amour infini.
. Que le gouffre est immense. Que je pourrais sombrer gravement.

J’ai attrapé la douleur de ce vide comme un coup de poing dans l’estomac, je me suis pliée en deux et je n’ai plus pu respirer. Je me suis brisée.

Pas de père, pas de mère, pas de sécurité. Les mains dans la terre je tente de ne pas trop explorer cette blessure – elle est infinie. J’ai semé des radis, désherbé, arrosé mes oignons perpétuels, replanté d’autres hémérocalles, ramassé deux feuilles d’artichauts et des poireaux de vigne pour la soupe.
L’angoisse est revenue ensuite, lorsque je suis rentrée.
Cette solitude dévorante m’a reprise à la gorge ; je ne savais pas que nous pouvions mourir de cette béance. Toujours, je l’avais mise à distance sans le savoir. C’était trop intense, sans doute.
Trop.

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *