Tenir (j’avais écrit, tenier – du vrai)

Je crochète décrochète mots et laines, j’avance je me trompe je défais je recommence, il n’y a plus de sens. Lui ne comprend qu’à peine ce que je vis, fuit parfois ce que je dis. Il s’agit de sa mère, il le prend mal. N’est pas encore venu le temps où il lui faudra choisir entre elle et moi et pourtant j’y pense, parfois. Je pleure tous les jours depuis vendredi. Dans un coin, en silence, une bête blessée. Elle est infernale à intervalles réguliers, gentille dès qu’il rentre. Hier il m’a dit « je ne peux pas voir ma mère comme ça, je n’ai pas cette personne en face de moi ». Et pour cause, il a une mère j’ai une belle-mère, on ne peut pas faire plus différent. Il a oublié la promesse faite avant notre départ. Je ne sais pas si j’arriverai jusqu’à la maison.
Puis-je encore choisir, fuir, mourir, vivre, aimer, être, respirer. Et le temps passe et le temps presse et le temps me dévore. La gorge me fait mal de temps en temps, je me sens en sourdine et parfois la voix s’égare juste pour me signaler le déraillement de ma vie. Au bord des lèvres, une lamentation que je retiens, un balancement du corps tout autant retenu, quelqu’un pour me recevoir dans une maison vide où je pourrais penser de moi à moi ?

Mon doigt refuse le clavier, plus lent pour taper, bien plus lent et douloureux. Je porte ce que Blanche appelle mes « gants de liseuse », référence à une lecture commune. Je suis entravée dans mes mouvements et un peu pour rien, la dernière phalange n’est justement pas vraiment maintenue. Plus de crochet pour moi, cela dépasse en douleur la désarticulation quotidienne de mes pouces.
J’allais écrire que je ne pouvais pas faire ce que je souhaite de mes journées mais ça serait un terrible mensonge : je suis incapable de dire ce que je voudrais, c’est là une plus juste vérité. Je me fais ce bonnet par plaisir, et je crois bien n’avoir envie de rien d’autre. Crocheter et qu’on me laisse en paix.

Enfin sinon, quelque part, si je fouille bien, ça doit aller.

petit rouge-gorge mâle, à la patte repliée