Le monstre en moi

Je me sens monstre, celui que j’ai tenté de garder en moi pour ne pas éclater la tête d’un enfant contre le bitume de notre rue. J’en suis là de moi. Oh elle n’a rien fait, elle a juste ce sourire contre l’adulte, cette suffisance folle et sa toute puissance, elle parle juste des failles des autres et elle appuie si fort que chaque jour l’un ou l’autre de mes enfants rentre et pleure, elle se pense juste inattaquable puisqu’elle ne frappe personne. Elle me regarde de toute sa richesse – car il s’agit bien de cela, cela a toujours été cela, la rue bourgeoise de maisons contre les petits appartements, cette guerre qui existait avant notre arrivée et retombe sur les jeux des enfants.
Et depuis des mois transformés en années je me tais, je console, je demande à ce qu’ils ne jouent pas avec elle puisque toujours cela se termine de la même manière avec l’un des miens qui hoquete et elle qui jubile. Je le connais, ce regard supérieur. Elle qui a mis deux ans à nous dire bonjour alors que nous nous croisions chaque jour, ou qui ne répondait que parce que sa mère était avec elle – la politesse a deux vitesses.

Il y a cette différence, Prince peut être particulier. Alors elle l’attaque, sur sa plaque dans la bouche, sur ses jeux, sur ses tics, alors elle change toutes les règles pour les décaler là sur le côté et qu’ils ne fassent plus que regarder les autres jouer, alors elle exige qu’il balaye sa cour parce que de frustration il y a envoyé une poignée de terre.

J’ai complètement craqué. J’ai déjà un enfant qui peut criser pour rien, alors lorsqu’elle lui met la pression comme ça tout dérape à la maison. Tous les jours. A cause d’une merdeuse mon gamin pleure, se mord et panique. Et moi je tente de les laisser gérer entre eux depuis si longtemps, de leur donner des armes. Tout ça pour en arriver à cette seconde d’explosion.

Je me suis sentie déraper, comme ce qu’on lit dans les journaux sur ces faits si peu divers qu’ils en parlent avec incrédulité, quoi une voisine a frappé à mort une enfant de douze ans ? Je tenais sur un fil si mince que je le voyais entre elle et moi lorsque je lui ai demandé si elle savait ce qu’était le respect, si mince quand elle m’a répondu toute souriante qu’elle avait appris, si mince que je me voyais lui exploser son joli minois et ses grands yeux de biche.

Quel monstre suis-je donc, qu’est-elle venue chercher en moi, quels enfants de mes souvenirs a-t-elle réveillé ? Je ne saurais pas dire, ils ont été si nombreux à avoir cette suffisance brutale. Cette arrogance. Ce sourire parce qu’avec les mots il y a ce vide de preuve et que je n’ai rien à amener à ses parents, rien pour la faire taire sinon ces claques et ces coups que je lui assène pendant qu’elle me regarde bien droit en souriant.

Je sais bien, la petite fille en moi a montré les griffes pour ces milliers de fois où je me suis tassée, parce que je n’avais pas les épaules, parce qu’elles subissaient déjà la mère, parce qu’on ne peut pas survivre sur tous les fronts. Je reste effarée par la vague qui m’a balayé, par ses coups retenus, par un vocabulaire particulièrement coloré que j’ai conservé tout à l’intérieur pour ne pas me mettre en tort. La garce si ravie de m’expliquer le geste de Prince, un peu plus déboussolée lorsque j’ai parlé des humiliations.

Ce n’est qu’une gamine éduquée à la punition et qui le ressert dans tous leurs jeux, qu’une gamine élevée dans le jugement, peut-être même qu’une gamine jalouse de l’IEF – cela expliquerait certaines remarques violentes. Ce n’est qu’une gamine et j’ai réagi n’importe comment. J’ai disparu, ma bienveillance s’est envolée, je n’étais plus là, je voulais la blesser.
Maintenant, j’ai peur de moi.

passage du diable

La vie, cette errance / Luminothérapie

Lingettes sur Etsy

 

Faut pas grand chose pour survivre.
Pour vivre, par contre, je sais pas.

Aura Xilonen, Gabacho

 

Je ploie sous le vent.
Ou, sous le gris.
C’est. La. Dépression. Et bien la clandestine s’est promenée avec Saisonnière sous la pluie, je l’ai attrapée comme un coup de froid. Je n’ai rien vu. Je me la suis offerte entre le printemps absent, l’été pluvieux et l’hiver débuté en septembre. Quelque part dans ses eaux, je me suis noyée en une répétition invisible – c’est que j’ai cherché, je sombre chaque année avec la disparition de l’étoile. Il ne s’agissait que de cela finalement. Elle seule responsable de ses idées noires, de cette apathie. Cela me parait étrange de réduire ainsi ce qui me grignote depuis plusieurs mois. J’ai perdu le sommeil insidieusement, j’ai vu beaucoup trop de fenêtres pour solution, je me suis explosée de douleur, j’ai perdu mon envie de créer puis de vivre, je suis sous traitement depuis quatre mois pour ces nuits qui ne voulaient pas me fermer les yeux (parce que je ne dors pas depuis six) et tout ce que je peux en dire tient en deux mots : dépression saisonnière.
Cette injustice, je me sens un peu flouée.
Réduite à si peu.
Ce n’est rien.
Juste un peu trop de nuages dans mon ciel.

Je me suis donc acheté une lampe pour essayer la luminothérapie et vraiment c’est un peu effrayant, la différence entre le moi-sans-lumière et le moi-avec-lumière. Tout simplement, je suis de nouveau vivante.

Cependant, quelques effets indésirables ont émergé depuis le début de mes séances :
. des angoisses terribles me broient puis repartent, l’air de rien. Depuis que je séquence par tranches de quinze minutes – donc je ne fais plus une heure d’affilée -, j’ai la sensation qu’elles sont le signe que j’ai besoin de refaire une séance. Je me sens un peu déréglée de l’intérieur.
. les deux premiers jours –c’est mon troisième – j’étais irritable facilement, le fait de fragmenter dans la journée régule ce souci.
. des migraines ont tenté de percer, là encore en réduisant les temps cela semble bien.

Je respire, doucement ; entre les angoisses je reviens. Je me suis remise à lire, je cuisine de nouveau des goûters, l’aiguille a retrouvé mes mains et la plume toujours pas.
Une chose à la fois, je sais bien.. mais je voudrais bien arrêter de me cacher de l’écriture. Et puis il y a ce challenge, ces carrés de tissus envoyés et moi qui ne fais rien, toujours rien. Je suis angoissée de ça aussi.

Et puis j’ai cousu, c’est un signe que je remonte la pente. Des lingettes, une couverture en devenir, je souhaite refaire des éponges – puisque j’ai vendu les jolies -, j’ai même réparé mon gant troué.. c’est un fait j’avance de nouveau et je ne le dois qu’à une petite chose de plastique qui se prend pour un soleil.
Cela me laisse rêveuse, d’avoir berné ainsi mon corps, de sortir de là..

Et ta blessure, où est-elle

 
 


 

Elle m’a vue avant, j’étais dans ma fatigue et puis dans ma joie d’être là sous le soleil je ne prêtais pas attention. Je n’étais que sortie de la voiture et puis quelques pas hors de moi, ce n’était rien. Elle m’a vue nous allions nous croiser et je le sais je serais passée à côté d’elle sans la voir. C’est le son qui m’a alerté, la voix et le regard appuyé. Elle n’a pas dit bonjour elle a dit l’Univers a répondu j’allais t’appeler. J’ai manqué lui répondre tu as besoin de quoi ? j’étais presque amusée ; je me suis sentie comme à l’école avec ces jeunes qui me parlaient lorsqu’ils avaient une demande – ou une moquerie.

Dis-moi ce qui te cloue et je te dirai le temps qu’il te reste à vivre

Elle sourit sans s’arrêter, elle rit autant qu’elle parle, parfois le mot euphorie me vient ; je ne saurais pas la qualifier. Le faut-il. Elle est en représentation et je ne peux rien dire c’est impossible. Je lâche. Je suis dans le silence et je crois qu’elle ne le sait pas, elle a trop de choses à taire alors elle parle, et si j’ai trop à dire je ne peux pas être cette personne-là qui aurait ce besoin-là. Sauf à dire, comme elle, avec de grands gestes pour prouver que j’existe. Je n’existe pas.

Et ta blessure, où est-elle ?
Jean Genet – Le Funambule

Ce soir je ramène donc un enfant chez moi pour qu’il ne soit pas à la rue parce que je ne peux pas dire non parce que je n’ai rien d’autre à faire que m’occuper d’enfants parce que ma fatigue n’est pas suffisamment gravée sur mon visage parce que je voudrais bien qu’on m’aide, moi aussi. A sortir de là.
Je glisse, et c’est invisible.