À contre-temps/contre-sens

Dans la nuit les yeux ouverts je me suis aperçue que nous écrivions à l’envers du Temps, de la gauche vers la droite, alors que l’horloge se rend de la droite vers la gauche. Nous remontons le temps dans l’écriture, nous allons symboliquement à contre-temps de l’Univers, nous luttons, nous perdons you know.
J’ai comme vacillé.
Il me semble qu’il y a là mille chose à en apprendre.
J’ai eu la sensation de découvrir une partie du monde, d’en comprendre un mécanisme important, c’est inexplicable.
Notre écriture se poursuit dans le sens horizontal dextroverse – j’ai cherché ce matin. Sans vouloir offenser qui que ce soit, ce mot ne me plait pas mais soit. Je nous aurais bien vu écrire dans la continuité du Temps comme la langue arabe ou l’hébreu.. – elles me semblent porter en elles une possibilité fondamentale de différence de pensée, juste-là, dans ce décalage de l’écriture dans le Temps filant vers le Soleil. Celle-ci porte l’horrible nom de sinistroverse ; alors je cherche l’étymologie du mot sinistre puisqu’il est là je l’entends, et évidemment il s’agit de la même : sinistre (sinistra) veut dire gauche en latin. Intéressant, tout de même, cette gauche préjudiciable annonciatrice de calamités..

Soudain je regrette d’avoir aussi mal vécu mes cours de latin – à moins qu’il ne s’agisse du professeur. Il y a quelque chose de l’ordre de l’incroyable et de la beauté dans les racines de notre langue. Mais tout de même, j’ai tenté, là, j’ai tenté de me plonger dans le latin et ce que je peux en dire est l’exacte même chose que lorsque j’avais onze ans : obscurité totale de l’apprentissage du latin et ses déclinaisons insupportables. Je vais retourner à des lectures plus saines.
Et dormir, une nuit.

Édit du lendemain : j’ai réalisé que non, l’horloge allant dans les deux sens de l’écriture, nous étions, entre les langues sinistroverses et les langues dextroverses, complémentaires l’une de l’autre, que nous étions un Tout, qu’il fallait y voir finalement, le Yin et le Yang.
J’ai de quoi creuser, il me semble.

Pas plus que je ne peux compter les nuages


Tender Games & Mulay – Flames

J’évite de penser.
J’ai essuyé les morceaux, j’ai laissé trembler le cœur, je ne regarde plus, maintenant.
L’esprit flotte un peu, juste ce qu’il faut pour rire sous le soleil, avoir six ans et demi et photographier des avions qui ne sont plus du tout ceux de mon enfance – mais la petite pointe d’inquiétude lorsqu’ils se croisent, si un peu, tout de même. Même si je sais bien, je suis une enfant absolument tout le temps, je l’étais vraiment un peu plus cette après-midi. Je n’oublierai jamais ma première sensation, mon premier regard sur cette patrouille. C’était ma vie dans le ciel, l’instabilité et le jeu à la vie à la mort, c’était ma mère absente pour deux années, c’était le bonheur et les larmes mêlées, c’était le grondement des avions la faim dévorante depuis le ventre des avions, c’était la pluie fine qui s’écrasait et mes yeux émerveillés.

Patrouille de France

Un peu avant, d’autres avions, je suis distraite. Une file d’attente immense attend pour payer l’entrée d’un ciel que nous avons tous le droit d’observer gratuitement habituellement, je ne saisis pas autre chose que de l’absurdité dans cette attente de donner des billets. Il n’y a là aucun jugement de ma part, je n’y vois simplement que cela ; l’absurde situation où l’on paye pour voir des avions envahir le ciel, quand trois pas sur le côté nous pouvons faire la même chose sans payer.
Nous sommes donc assis au bord de l’aérodrome.
Je plonge dans mon livre ou mes pensées, j’écoute les enfants parler d’araignées – j’en vire une énorme de mon sac, je me surprends à virer une araignée de mon sac avec un brin de paille, je fais ça – et des voisins improvisés parlent de parasols qui auraient été bienvenus. Je n’ai pas été beaucoup plus prévoyante et je n’ai pas de parasol de toute façon, mais j’ai envoyé LeChat récupérer nos parapluies. Je fonds. Toute ma ville est en train de fondre, le nez en l’air à regarder des avions se moquer de nous dans le ciel. L’un d’eux dessine un visage et un clin d’œil en nuage éphémère : quand je disais qu’ils rigolent de nous voir fondre.
La chaleur insoutenable me donne mal à la tête et – j’ai un peu honte – Pennac me sert à m’abriter, cet homme est une protection indéniable à la vie.
J’ai apporté mon Carnet Noir, j’écris une phrase puis une seconde sous le regard perplexe de la dame assise, proche de moi. Nous sommes dans la paille, la paille est dans un champs, nous sommes à la lisière d’un immense champs empli de paille et je lis, j’écris, en regardant le ciel et les nuages sourire, je suis étrange dans son regard et cela ne me touche pas.
J’apprends à ignorer.

LeChat arrive enfin avec les parapluies, la vie redevient supportable et le timing est parfait, la Patrouille de France s’approche, je me demande bien d’où elle vient comme ça, on dirait une surprise, leur arrivée, on dirait qu’elle tombe là au-dessus de nous. Elle repartira de même, juste comme ça, dans le lointain.
Retirée du ciel.
Bannie.

.
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J’évite de penser à cette petite chose en moi, un peu brisée. Je m’en suis aperçue hier, c’est là, un peu détruit, j’ai les morceaux – je suis à un souffle de ne plus savoir compter – et je ne sais pas ce que je peux faire de ça, ni si c’est à moi de réparer, je veux dire, est-ce à lui. Pas davantage, je ne sais s’il le pourra.
Je suis toute explosée.
Et le plus difficile, je ne voulais pas. Voilà.
J’ai besoin de temps.
Combien ?

mouron rouge

Il y a un regard

Volcano – Saycet

Je ne suis pas certaine de vouloir l’écrire pourtant j’en sais la valeur. De l’écriture. De l’instant à poser. De ce qui est remonté. Comment en garder trace si je ne le pose pas. Et pourtant sans doute, ça ne sera pas ici. Il y a un regard et soudain la  pudeur. C’est cela qui m’arrive lorsque, enfin, je ne vrille plus. Une pudeur décalée. En retard. Très certainement en retard. Il nous arrive alors, de nous croiser.

Cela m’échappera dans son exactitude. Cela restera par-ci par-là, éparse pensée de ce qui m’a traversé de part en part comme un fil d’épée, je vais conserver précieusement les échanges de lettres – les vôtres aussi. Je ne réponds pas encore à la justesse sur l’instant, le décalage aussi, l’épuisement fait que je suis comme vide de moi. Aspirée par dix journées et nuitées d’une mise à l’envers des pensées. Avec l’ami, nous reconstruisons. Autrement. Avec davantage de respect, et de communication. Aussi. Ou surtout.


Leur relation, comme toutes les relations
repose sur la persistance de leur aveuglement
et leur capacité d’oubli.

Jonathan Safran Foer, Me voici


Je m’apprends avec perplexité dans mon atypie. Il me semblait, c’était le monde, il était incompréhensible, dérangé, cinglé, il était à ce point éloigné de moi je ne saisissais pas. Je crois saisir que je suis celle qui est éloignée. Si décalée que je ne suis pas comprise, entendue, je suis laissée par là sur le côté parce que comment je m’intègre à votre vitesse de vie ? Je n’avais pas réalisé comme je suis ailleurs. Comme je réponds, comme je ne réponds pas, ailleurs.
Je me demande un peu depuis ce regard d’ici, ce que je donne à penser, ce que mes ascenseurs émotionnels disent de moi. Beaucoup sont partis, beaucoup sont restés. Je suis perplexe vous savez, que vous restiez pour ceux qui sont de cela.


  J’
ai invité ma voisine dans un excès d’enthousiasme qui m’est coutumier, et maintenant j’appréhende. Elle je la sais bien, avec ses cheveux particuliers bouclés couleur indéfinissable et les sept mois d’amour devant elle. Je la reconnaitrais si je la croisais ailleurs, un autre lieu, il y a des personnes comme ça même si on les déplace du cadre habituel on les reconnait sans difficulté. Une idée un peu, de ce qu’est l’aura, de ce que vous êtes autour de vous et que je perçois.
Elle va arriver, et c’est assez propre la maison si on met en parallèle ma fatigue et ma tête ailleurs.
J’occupe l’inquiétude avec une tarte à l’abricot. Étaler la pâte a cette force de lisser mon âme, les gestes peut-être, cette rondeur dans le mouvement qui m’arrondit également, me pose. Je pourrais aplatir des milliers de pâtes à tarte simplement pour l’apaisement.


  J’
ai rouvert le Carnet Noir lorsqu’a déferlé une première phrase, à la seconde j’ai froncé le nez, à la troisième j’ai osé envisager que peut-être. Je le rouvrais, vraiment je le rouvrais. Je ne sais trop quoi en penser, cela fait ça si souvent. Alors, un point d’interrogation sur ce roman, toujours, encore. À jamais, peut-être.
Je viens de lire Ça raconte Sarah, le début m’a paru trop lent et ensuite j’ai lu en apnée dans la rapidité excessive de cet amour excessif comme si elle était en moi, comme si j’allais en crever avec. Je ne le relirai pas, j’ai aimé autant que j’ai été dérangée – pour ne pas dire qu’il m’a été insupportable, aussi -, la folie me met toujours mal à l’aise parce qu’il y a ce point par là-bas que je ne veux pas atteindre en moi, et alors ce style fou m’a retiré le souffle et il est fort mal aisé de lire sans l’air qui entre et qui sort des poumons. Essayez vous verrez, ce n’est pas envisageable.
Jusque là mon rapport à mes lectures étaient si il·elle peut écrire ça alors je peux forcément le faire aussi et même mieux. Une motivation comme une autre, une sorte de secouage de l’encre. Et je n’ai jamais réussi à écrire, à produire, à m’engager franchement avec la plume. Je tente la psychologie inversée ; si Dame Pauline peut écrire aussi magistralement, alors moi aussi.

En résumé s’il en faut un, bouge-toi ma fille.


mouron rouge
Où irai-je lorsque l’air sera épuisé ?

Où irai-je lorsque l’air sera épuisé ?

.. Je marche sur ma tristesse, je ne suis pas là. J’ai la phrase un peu lente, je sens que je ne réfléchis plus de la bonne manière, je n’aboutis pas, je suis comme en état de choc, vide. Je suis sous l’ombre de la sidération. Je me vois, décalée, le corps devant la pensée en arrière. Nous ne nous rattrapons pas..

.. Il y a quelques heures je me suis assise, un fil jusqu’aux oreilles et un autre entre les doigts. Au téléphone j’ai réparé, j’ai cousu les mots dans la manche que j’avais arraché le jour de son dernier message, il y avait cette immense déchirure, je me souviens avoir pensé dans le hurlement du tissu qu’il y avait là une prémonition que je ne saisissais pas. Je n’avais pas encore lu. C’est étrange n’est-ce pas, ce qui se joue sans nous, en sourdine. Les tissus lâchent nos amitiés avant la conscience..

.. Je n’écoute plus, j’essaye. De temps en temps ça sursaute, l’enfant a répété je réalise alors que la première phrase me parvient là, décalée dans ces secondes qu’est-ce que j’ai fait au temps mon dieu..

.. peut-être je devrais me ranger dans une valise, elle saurait où je dois aller et il n’y aurait absolument personne pour m’attendre, je dirais le silence et je pourrais ne rien dire, ça serait l’ambivalence sans bruit..

.. j’ai reçu une lettre, merci, il y avait cet écho je répondrai..

.. Il y avait quoi de ce regard sur moi que j’ai détruit là, qu’est-ce que tu sais de ça dis-moi, est-ce qu’il y avait en lui de quoi m’attraper entière jusque dans la fissure ou aurait-il tapé afin d’agrandir parce que c’est cela le nœud, à quel moment j’apprends à dire que stop tu ne peux pas t’as pas le droit j’apprends quand avant l’immense blessure duelle ? J’ai laissé la permission de tuer. C’est cela. Toute ma vie. Et je m’étonne de la mort..

.. Où irai-je lorsque l’air sera épuisé ?