Tout ce qui m’échappe

Je respire, ça se fait doucement. Le mouvement –le temps que ça prend, cela m’échappe – m’entraine à une introspection toute aussi lente, je ne suis plus certaine de ce qui m’entoure. Je suis ressortie de l’hôpital comme si nous avions vécu un drame, comme si nous avions failli vraiment failli perdre l’un de nous. Sur son lit, je me suis collée à lui, l’Univers m’avait rendu mon tout petit et je ne pouvais plus m’éloigner. J’ai conscience pourtant, il n’y avait pas eu d’accident, pas de tumeur à enlever, rien de grave ne se jouait elle lui retirait simplement deux dents elle soignait simplement toutes les autres, qu’a-t-il bien pu se passer pour que je sois ainsi traversée pour que LeChat soit traversé pour que Blanche le soit aussi, que s’est-il passé d’invisible pour que la peur s’installe ainsi ? Nous n’avons plus respiré durant les trois heures de l’opération, je suis restée en hapné depuis ses larmes où il était emmené absolument terrorisé et jusqu’à ce que mes yeux se posent enfin sur lui lorsque ça a été terminé. Cette séparation, il y avait un risque infime toujours qu’il n’en revienne pas, c’était cela qui était en moi, me dévorait. Si j’en doutais, je suis une maman louve. Je ne peux voir partir l’un de mes petits sans ressentir ce qu’il lui arrive je me suis faite assommer par son anesthésie j’ai veillé cet enfant comme s’il pouvait s’échapper.

C’était hier.
Le solstice d’été, un passage, une porte.

Je me sens depuis, comme une miraculée. Je m’étonne de ressentir aussi fortement ce qui n’était qu’une opération, ce qui n’était pour l’extérieur pour vous sans doute absolument rien. Je sais depuis longtemps pouvoir me faire confiance dans mes ressentis, s’il y a eu besoin de le protéger c’est qu’il y avait des raisons à un niveau qui m’échappe.

Hier son arrière-grand-mère paternelle fêtait ses 94 ans.
Une journée où l’on annonçait sa mort imminente, aussi.

La chirurgienne a été étonnée, il n’a pratiquement pas saigné ; il y avait un risque d’hémorragie, mais tout simplement aussi il était opéré dans la bouche et alors il ne s’est rien passé, pratiquement rien n’a coulé et ça l’a suffisamment interpellée pour nous en parler. Et je ne peux m’empêcher de me dire que ce sang a été contenu, par moi, par Blanche, par une vieille dame canadienne en train de mourir – elle a un don, elle arrête le sang. Et alors que l’infirmière me disait comme tout s’était bien passé, alors qu’il n’y avait plus aucun risque, alors qu’il était contre moi et que les tensions s’échappaient avec la surveillance devenue inutile, elle a retiré sur le dessus de sa main, la petite aiguille, ce petit cathéter de perfusion. Elle a posé une gaze pliée en quatre et un sparadrap transparent. Je ne sais pas s’il y a eu le temps de compter jusqu’à trois, on a tourné les yeux toutes les deux et dans la seconde suivante la gaze était pleine de sang, tellement trempée. Elle ne l’a même pas retirée elle en a rajouté une deuxième par-dessus en appuyant très fortement –et je n’arrive plus à me souvenir, je crois bien qu’elle l’a jeté et remis une troisième – et alors je me suis comme réveillée et j’ai appelé, j’ai appelé comme une urgence j’ai appelé cette dame que j’avais rencontré il y a quelques années au Québec, et j’ai senti l’arrêt du sang, j’avais ma main au-dessus de la sienne si petite et je m’étonne encore mais l’infirmière ne m’a pas demandé d’enlever ma main pour qu’on puisse voir, et nous n’en avons pas parlé. Quelques vingt secondes ont passé, je l’ai retirée et ça ne coulait plus. C’était terminé. C’était peut-être une coïncidence, peut-être pas.

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé.
Mais. Je sais qu’en moi se tient le soulagement intense d’être rentrés à quatre. Et finalement, c’est tout ce qui compte.

Émotionnellement irrecevable

Émotionnellement irrecevable

Certaines personnes ont l’art de monter en épingle – ou en mayonnaise aurait dit ma grand-mère – le plus petit fait.
Et je ne suis pas certaine de la manière dont je suis en train de gérer ça.
Je crois, je ne suis pas tant en colère, à tout le moins agacée peut-être. Un peu comme on peut l’être par un moustique.
Je crois.

Dans les faits, Prince a refusé de participer au spectacle de son activité.
Il l’a refusé le premier jour, en septembre l’année dernière.
Il l’a refusé mois après mois.
Il l’a refusé lorsque la prof a demandé qui participait, notant les doigts levés, puis qui ne voulait pas participer notant les doigts levés.
Je me suis assurée auprès de mon fils, qu’elle était au courant, et je suis passée à autre chose.

La surprise fut donc de taille lorsque dimanche (d’il y a 10 jours), jour du spectacle, j’ai reçu un appel de C. me demandant où était Prince, attendu pour la répétition. Surprise, des deux côtés. J’ai insisté sur l’angoisse d’une possible participation, me suis assurée auprès de l’enfant que c’était toujours non, et la répétition s’est faite sans lui.
La famille s’est déplacée pour le spectacle, sans moi ; j’étais fatiguée – surtout fatiguée à l’avance, de l’effort social à fournir.
Bien que C. soit au courant de la panique terrible de l’année dernière et de la personnalité un peu particulière de Prince, elle est venue lui parler pour l’encourager à faire partie du spectacle. Il a refusé. La prof a donc parlé à Prince, sans LeChat à ses côtés.. et le gamin a dit d’accord. Surexcitée, elle est venue voir LeChat pour dire que c’était arrangé, il allait participer. Un peu étonné, le papa. Et finalement Prince lui dit qu’il regrettait avoir dit oui, ça lui faisait peur il ne voulait pas. LeChat lui demande donc de prévenir la prof, il fonce et il revient s’asseoir, soulagé. Durant le spectacle, C. revient à la charge pour faire participer l’enfant.. qui réaffirme son non.. LeChat s’agace et lui parle de la notion de harcèlement ; elle repart, dépitée.

L’histoire aurait dû s’arrêter là.
Ne s’arrête pas là.

Dix jours donc, ont passé.
Il y avait tout à l’heure, le dernier cours de l’année. Et la prof a tenu à me parler, seule à seule. Je prends le temps de prévenir Prince que je vais être dans la cour, ne trouve pas Hibou et espère que Prince lui expliquera – dans le stress, je gère mal. Et la prof m’explique qu’elle a très mal vécu le spectacle, ça lui a gâché sa journée complètement, elle a l’impression que nous sommes derrière le refus de Prince – mais pourquoi ? -, elle pensait que nous avions confiance en elle, et m’assène un « la prochaine fois j’imposerai, ce sont mes cours, mon spectacle, j’aurais dû faire ça ». J’étais si choquée, je n’ai pu que constater comme elle était dévorée par le refus de l’enfant et je me répétais « ça ne m’appartient pas ». Je n’ai rien trouvé à lui répondre sinon que seul Prince avait décidé, le peu que je lui disais n’avait aucune prise. Elle était dans son devoir de me dire comme ça l’avait blessée et à mots fort peu couverts qu’elle nous en tenait pour responsable, qu’elle n’aurait jamais dû parler à LeChat, c’était la raison du refus de Prince ensuite : LeChat, c’était lui qui avait refusé, c’était évident.
Hibou en panique, me cherchant partout, est arrivé en larmes, coupant le flot de la prof et mes tentatives d’en placer une. Double agacement de la prof qui cherche à envoyer le gamin en crise de nerfs, ailleurs, loin. Double agacement de ma part qui ignore totalement la prof afin de rassurer Hibou.
Un tel ratage de communication, cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé..

Je ne suis pas certaine de saisir en quoi ça l’a touchée, en quoi ça l’a ramenée elle à une part de son passé, pour réagir ainsi.
Aurais-je dû être brutale comme elle l’était avec moi et lui dire qu’elle délirait, que Prince est capable de faire ses propres choix et qu’elle n’a dessus aucun droit de regard ? J’ai tenté, pour la seconde. Parce que la première, le délire, c’eut été plus violent encore que ce qu’elle s’infligeait déjà à elle-même.

En partant, elle m’a expliqué comme ça avait été une très mauvaise journée pour elle, et je voyais bien comme elle le gardait en travers de la gorge ce refus, comme elle était blessée. J’ai bien saisi aussi à ce qu’elle me disait, qu’il y avait eu discussion et concertation entre C. et elle, consensus, nous sommes les terribles parents qui empêchent un enfant de s’amuser. Je suis sidérée. Qu’est-il passé par la tête de C. que je connais depuis près de 6 ans maintenant ? Si notre amitié a certes pris l’eau cette année – je prends mes distances avec ses psychodrames -, je ne saisis tout de même pas la portée de ce qu’il vient de se passer. L’impression que ce qui m’empêche de tout saisir, est une naïveté sans fin sans limite de l’espèce humaine.

Alors, je ne sais pas. Ce que je ressens exactement.
Mais je n’aime pas que l’on se déverse sur moi, que l’autre cherche à me faire sentir aussi mal que lui-même.

Lorsque Prince m’a demandé de quoi j’avais parlé avec sa prof, je lui ai expliqué et sa réaction fut « si c’est ça je peux ne pas me déplacer du tout au spectacle, tant pis si je ne le vois pas ».
Oui sans doute est-ce une option, ça serait plus simple. Plus clair. Les prises d’otage émotionnelles, c’est un peu trop éprouvant..

papillon noir

Comment renoncer à nos auto sabotages, Jacques Salomé

Jacques Salomé – Comment renoncer à nos auto sabotages

J’ai écouté cette vidéo avec tous mes saboteurs bien présents, toutes grandes oreilles à l’affut.

Je mets à distance tellement ce que je pourrais réussir, durant l’écoute de ce podcast je pouvais me nommer de mille manière. Sans doute si tous mes saboteurs se donnaient la main je ferais le tour du monde (je me demande lequel se tiendrait au Japon – j’ai toujours des questionnements inadaptés ).
Il me semble, je pourrais lister ce qui reste en attente par peur d’échec – ou de réussite, allez savoir. Mes projets m’enthousiasment sur l’instant, me pèsent très rapidement.

Il me faudra une seconde écoute c’est certain, je n’en peux plus de toutes ces voix, ces sensations de lourdeur dès que j’envisage vaguement de loin faire quelque chose de ma vie. Je souhaite défaire le travail formidable de ma mère et de ma famille. Je sens rien qu’à y penser la chape de plomb qui m’enserre, c’est infernal on ne peut que mourir étouffer, je ne peux que chercher l’air.

Alors je me révolte c’est certain, simplement pour l’instant ce n’est qu’un murmure, je ne m’entends pas, encore. J’ai le sentiment, immanquablement, d’abandonner derrière moi une ville fantôme, je m’accroche et dans le même temps je suis tellement occupée à chercher les liens mortifères je ne sais plus quoi couper réparer séparer, c’est la pire crise identitaire que j’ai eu à affronter – et un vieux moi dit que c’est faux. Si j’ai toujours senti une fois ou une autre, ce sentiment d’imposture, je crois bien que jamais, ils ne se sont ainsi réveillés tous dans le même temps. C’est infernal de se sentir avec si peu de valeur. J’ai beau le décortiquer, je ne sais plus m’inventer mieux.

Je pars en road trip dix jours – une idée farfelue m’a traversée et mon farfelu de mari s’y est enthousiasmé alors nous partons avec la tente à travers la France – et je me demande si je peux sur la route, abandonner toutes les phrases assassines dans les ruisseaux et les champs.
Peut-être.

papillon noir

Entrouvrir les yeux, tu y penses

C’est un essai, je tente de rester vivante. A l’intérieur. De ne pas laisser mourir ce que je suis, ce que je peux être, je tente d’insuffler un peu de vie dans ce marécage. Je n’ai envie de rien sinon me laisser couler dans les livres et j’y parviens avec cette distance désormais obligatoire du bras et du livre, je lis avec mes mauvais yeux et sans doute je n’arrange rien ainsi. Qu’importe. Dans deux semaines j’ai un rendez-vous, en juillet quelque part je vais retrouver une vue sur le monde qui ne s’effrite pas dès que je tente de le voir de près. Je ne l’aime pas beaucoup de proche le monde, de fait. Je pleure sur un peu tous les livres que je lis, je déteste un peu plus l’humanité à chaque page et je me demande si quelqu’un sait à quel point nous ne valons vraiment rien. Et puis je l’aime, aussi. On a besoin d’amour, et il en faudrait tellement pour nous sortir de là.

Je n’ai envie de rien alors je m’observe, parce qu’il y a toujours n’est-ce pas quelque chose qui fait vibrer une clochette quelque part. En visionnant un tout petit documentaire de rien, juste à côté il y avait cet appel sur Napoléon et j’ai cliqué un peu par désœuvrement, par curiosité vague. Il me semble, j’ai du le voir en le coupant huit fois et sur deux journées. Même si je n’ai envie de rien il y a cette vie à côté mes livres mes enfants ma maison la douleur alors il me faut du temps. Ce que j’ai appris, ou réappris parfois, je l’ai partagé sur un excès d’enthousiasme que je croyais éteint – je me trompe souvent, ce qui est éteint peu se réveiller – et je l’ai observée cette envie de partage et de savoir, et je me suis dit ce que je me dis depuis tellement d’années : que ça n’existe plus cette envie, c’est un leurre, un mirage, je me suis dit je dois reprendre mes études.
Tout ça parce qu’après la révolution, il y a eu trois rois et que le premier président de la république a terminé l’expérience par un coup d’état. Je me suis dit que ça valait le coup de creuser. Et puis que j’avais besoin de davantage. D’aller au bout de ce petit papier que j’avais rempli un peu avant de passer mon Bac, et sur lequel j’avais inscrit en vœu Deug d’Histoire, lorsque ça existait encore. C’était il y a vingt ans, j’ai pris une route autre et je le regrette toujours un peu.

J’ai donc fouillé, juste comme ça, parce qu’à cet instant précis je n’avais ni école à enseigner ni assiette à essuyer, et puis j’avais terminé ce livre terrible. J’ai trouvé une carte de France pour les enseignements à distance, j’ai disséqué chaque faculté enseignant l’Histoire et je me suis décidée pour celle de Nanterre avec la sensation d’y être appelée. J’ai manqué de souffle en regardant la date d’inscription. C’était terminé, depuis deux semaines. Je suis passée à ça de m’inscrire pour septembre et redevenir étudiante. Ça m’a fait quelque chose d’assez brutal, je m’en suis demandé pourquoi, là, maintenant, je me réveillais si tard alors que je pensais avoir le temps devant moi, pratiquement je l’avais. Ça m’a coupé le souffle. Cette date morte.

J’ai réfléchi à ce qui pouvait réellement m’empêcher d’être étudiante cette année, parce que la date butoir d’une faculté on le sait tous, est à géométrie variable dès lors qu’on force un peu les choses. Il y a le projet maison, les cartons, le déménagement, la caravane, l’emménagement, l’installation dans la maison. C’est assez gros, assez éliminatoire, je dois aussi penser à ma santé.
J’accepte alors de l’envisager pour la rentrée suivant celle-ci – j’espère ne pas me chercher d’excuses.
Une année. J’ai une année pour faire de ce projet quelque chose de plus réel que tout ce que je peux entamer dans ma vie et reculer, enterrer, terrifiée que je suis par ce que je pourrais faire de moi.
Alors oui, si je ne repars pas en arrière avec toutes mes angoisses je deviendrai étudiante dans une année. C’est effrayant. Tellement que voilà, si quelqu’un connait quelqu’un étudiant l’histoire à Paris-Nanterre je souhaiterais quelques cours (je sais que certains professeurs les mettent en ligne sur internet), je serais très touchée, vraiment. Ainsi que la liste des lectures conseillées. Je vais avoir besoin de travailler cette année, avant mon entrée officielle, je dois contrer la maladie, le quotidien, je voudrais me donner les chances de réussir ça, de réussir quelque chose.

J’ai peur. D’une illusion, d’un retrait, d’un échec. Peut-être y a-t-il derrière la peur de réussite, est-ce que je sais vraiment ce qu’il y a en moi, ce dont je suis faite.
Je souhaite ne pas être qu’une réalité subsidiaire d’un monde agonisant ou de ma vie sans attrait, je ne veux pas être faite seulement de douleurs. Je sais pourtant être pleinement responsable de l’échec monumental qui borne tout ce qui n’est pas mon mariage. C’est un fait que je ne sais pas être autre chose, et même je pense pouvoir dire que je m’y suis cachée. La question est donc de savoir si je peux me mener au-dessus de cette alliance aussi belle soit-elle, et par là me créer une autre vie, combler ce désert intellectuel qui me dévore – que j’entretiens, dès que j’abandonne un tant soit peu mes tentatives de m’en extraire. Je suis lucide cette fois, je vais devoir lutter contre quelque chose de bien plus grand, bien plus vaste que la simple peur d’échouer ou de réussir, je vais devoir lutter contre toute une programmation familiale : les surdoués réussissent et les autres crèvent. Il faut croire, je reste ancrée dans la seconde.

J’écris autrement que je ne parle, je parle autrement que je ne pense, je pense autrement que je ne devrais penser, et ainsi jusqu’au plus profond de l’obscurité.
Franz Kafka