L’indistincte


Ma voix se promène, elle se place et se déplace au gré de mes phrases comme une limite une frontière à ne pas dépasser. Quinze journées de silence et une semaine d’un son présent et limité, vacillant, j’éprouve dans la gorge toute ma retenue au monde.
J’ai conscience de ne pas le saisir. Le Monde. De l’observer depuis un déraillement. Ma voix se suicide, elle se brise sur l’incompréhension, je sais bien moi pourquoi j’en suis là. Je prends comme c’est.
Il me semble, j’aurais aimé me taire à jamais.
Alors elle me suit, sans doute, elle se dérègle pour me signaler qu’elle est là, qu’elle lâche parce que je ne suis pas certaine de vouloir faire partie de ce tout. Pas folle, ma gorge, compétente.


Je travaille à mon détachement, je travaille à me détacher d’un passé avec lequel je ne peux faire corps, je travaille à mourir l’instinct depuis une situation indistincte dans sa menace. C’est cela, ma voix, un travail lent sur l’humanité qui est en vous, qui fait de vous des êtres que je côtoie, une humanité parfois étonnamment bancale sur laquelle vous chapeautez et qu’il m’a fallu entendre.
Le plus intéressant dans l’histoire, c’est qu’il semble que depuis, je n’ai plus d’eczéma dans les oreilles. Il faut croire, j’ai fini par entendre ce qui n’allait pas. Trois semaines sans démangeaisons après des années à vouloir m’arracher le conduit auditif, le sujet était d’importance.


J’entends et ne parle plus qu’en grésillant. Je dénoue. Je me demande si c’est ainsi qu’on finit par s’entendre, au milieu de son silence, si c’est cela précisément qui fait disparaitre la détresse et découvrir sa place dans le monde quand le-dit monde s’effondre sur ses bases.

Je ne peux ignorer la menace, et pourtant je ne peux que la taire.. l’impasse est une prise de pouvoir. Je voudrais des liens entre humains, entre vous et moi, des liens où il n’y aurait pas la place pour le secret, le rejet, la destruction. Pas de place pour · l’illusion. C’est que. Il manque un matin à cette histoire, il manque les mots de l’intéressé, il manque la confiance, il manque cette chose pour vieillir l’histoire ensemble, peut-être, il manque · l’amitié. Pas à moi. Ce manque n’est pas mien.


Je dors mes nuits. Je souffle sur des rêves fragiles, j’accroche quelques ombres aux étoiles de mes mains – les étoiles sont des mots et je meurs pour que ces non-silences traversent l’immensité – et je me réveille au matin avec des envies de dessiner, de savoir, vraiment, dessiner, la connaissance tu sais, et c’est une éclaircie dans mes journées, ces envies.
Une lumière aveuglante dans un ciel bleu.

Dimanche 17, « un peu » de neige

Je voulais le printemps les fleurs les bruissements des insectes réveillés. Il m’a offert la neige. Il me semble avoir manqué de communication quelque part, sans être certaine.. C’était beau évidemment, même si c’était un peu à côté. Un peu froid, aussi. Et très blanc. Très très blanc avec des teintes de bleu, c’était le ciel dans la neige, il se réfléchissait.

Le plus étonnant finalement est que je voulais de la vie bruyante et que nous avons rencontré le silence. Comme celui en moi. Depuis quinze jours maintenant que je suis une taiseuse, j’appréhende presque le retour de ma voix tant la vie à la maison est beaucoup plus zen qu’avant. J’espère ne pas devoir en déduire que je suis celle provoquant les tensions.


Il me semble en réalité que cela fait passer les enfants par un rythme ralenti, comme s’il se calait sur le mien. Ils avancent sans bruit.

Nous avançons dans une vie un peu dépouillée, surprenante de calme. Détachée de tout ce qui n’est pas essentiel.
Le printemps reste le grand absent de nos contrées, dans mon jardin des perce-neige ont forcé le passage, ce sont les seules fleurs à des kilomètres à la ronde. Le soleil grandiose et chaleureux laisse pour l’instant, la terre encore très endormie..

Immense lac gelé, nommé « Lac d’en haut »
ça ne s’invente pas

Indéfiniment

HaBanot Nechama- Ya

A tousser le choc, je n’avais pas vu. Il y a une certaine liberté dans le silence, une joie, un peu, à ne plus exister dans la parole.
Je vis pour moi.
Est-ce que je peux vivre indéfiniment pour moi ?

Je ne me dis plus à voix haute.
A voix basse, non plus.
Je n’esquisse pas la pensée non plus.

Je crois, je ne reconnaitrai plus ma voix. Je l’aurai perdue. Égarée.
Je ne peux plus dire c’est moi.
Je suis.
Pas de réponse ni questions.



Ils se taisent, lorsque j’essaye de communiquer. Je ne dis pas beaucoup, mais ils se taisent, à leur tour ils créent le silence pour m’écouter plus bas que le murmure, la maison s’apaise sur ces quelques secondes.
L’équilibre est fragile.

J’ai un million d’âge.

Mais. Si je fais un cauchemar, comment je crie ?
Le silence dans les rêves.


Je ne dis pas beaucoup.
Je ris silencieusement, c’est un rire absent, il faut prêter l’oreille et entendre le souffle. Je suis traversée par l’air.
Je ne peux chanter. J’écoute la musique depuis les doigts, un envol d’oiseaux dans le ciel.
Je voudrais voyager.


Je cuisine. Gratin de chou-fleur, tarte à l’oignon, couscous, muffins amande et noix de pécan.. Ils aident, découpent, épluchent. Hibou s’est mis à faire la vaisselle soudain, hier il passait l’aspirateur, tout à l’heure il a appelé son grand-frère pour qu’il essuie, je n’ai jamais eu autant d’aide et surtout, non demandée.

Sur mon bureau, des fleurs. Elles égayent mon travail, mes journées, mes dessins, le soleil entre comme une invitation, il me semble qu’il faudrait toujours des fleurs pour embellir cet espace.. est-ce que j’habite là, vraiment, est-ce que je suis là.

la rose tient-elle ses promesses lorsqu’elle sourit






Silence

Amaotayku Avelino Sinani – Luzmila Carpio



J’ai été assommée. Je n’ai rien pu faire. La violence a déferlé, mes barrières se sont brisées, j’ai senti la grippe s’engouffrer et une petite voix qui ressemblait beaucoup à la mienne s’est dit et merde alors que l’importance ne se tenait pas là. J’étais donc encore autour de moi, un peu, je me suis dit qu’il fallait que je parle à quelqu’un, tout de suite parce que sinon j’allais hurler et que ça allait me détruire, ces mots trop vieux allaient me détruire.. j’ai regardé l’oiseau bleu et toute ma vision s’est rétrécie, l’écran s’est éloigné entouré de noir, je me suis vue disparaitre, je n’ai rien pu y faire le monde n’existait plus. Quinze minutes avaient passé j’avais déjà 38,8°, très très mal à la tête, et plus personne à qui parler.

Depuis, j’ai la grippe. Elle a démarré avec une douleur dans la tête à vouloir en mourir, il m’aurait fallu la force de me lever. Pour ça. Pour l’acte. Pour que la douleur cesse. Le silence est une douleur insoutenable.
A pleurer de cette douleur durant plus de 30 heures LeChat a tenu a appelé la Doc, et la Doc a tenu à me voir. Elle s’est dit méningite, je ne me disais plus rien. Je ne me parlais plus, à moi. Je pleurais.
J’ai fait une violente réaction au médicament, j’en avais deux autres, j’y ai réagi moins fort, et j’ai demandé à mon corps d’arrêter ça, que si vraiment je tenais à m’isoler je pouvais avoir une extinction de voix, que la migraine vraiment, je ne pouvais pas gérer. Je ne savais pas, ce que je demandais je ne savais pas.

Je n’ai plus eu mal à la tête, j’ai eu une extinction de voix. Il a suffit d’une heure. Avec la grippe, 39° de silences et de nuits à se déchirer la poitrine. Ça brûle l’intérieur, le silence. Ça remonte jusque dans les gorges et ça redescend dans les poumons, ça développe une vie propre à vous arracher la votre. J’ai toussé des mots coincés qui ne veulent pas s’en aller, ils sont là, encore là, à me plier en deux lorsque je respire, à chercher la sortie, à souffrir mille morts depuis une gorge en feu, à ne rien pouvoir dormir parce qu’il y a trop à tousser, à se déchirer les côtes. Si malade, à en inquiéter Prince jusqu’aux urgences, une maman qui ne parle plus et ne se lève plus c’est effrayant, sans doute, ce n’est plus une maman. Complications de la grippe, antibiotique et cortisone. Bronchite, angine, mycose. Escarres, aussi. Sept. Notre matelas est trop dur pour ma peau de sédiste, je me suis creusée de tous ces mots bloqués, il a fallu acheter un matelas en urgence, LeChat a dit « je t’ai apporté un pansement géant » et sans doute il a vu juste, j’avais besoin de ça, d’un pansement, d’un soin géantissime, que l’on prenne soin de moi et de ce qui me blessait.

Je ne dépose pas. Je me suis dessinée sans bouche.
Je crois, je garde l’alerte.

Parce que je ne sais pas dire ça, ce qui est trop vieux, ce qui fait mal trop tard, ce qui fait peur trop tard. Ce qui culpabilise. Je sais juste la peur d’être ma mère, de ne pas avoir su protéger et alors d’être comme elle. Je sais un peu de ça, je sais aussi qu’il y a davantage en moi que ces peurs et qu’il serait temps, vraiment, de ne plus être ainsi atteinte par le Monde.

Je prends soin, doucement.
Mais. Je ne parle plus. Le silence me garde, je ne sais pas pour encore combien de temps de ces sons que la gorge refuse depuis presque dix jours. Je lis un ou deux livres par jour, jusqu’à m’abrutir, quatorze jours ce mois, quatorze livres alors. Comme un repère.
Peut-être, ce n’est pas si grave, d’être en apnée, de ne plus dire, de ne plus être entendue. Un petit hérisson. Toute en boule. Centrée sur moi, pour changer, peut-être. Sans déborder.

Suis-je encore moi, sans ma voix, sans rien à dire. Quelle langue je parle depuis ce vide, je me sens en terre désolée, un voyage désolé. J’écoute ce qui reste.

Silence