Aujourd’hui j’ai l’habitude de


 
Je n’en parle pas assez, j’ai survécu. C’est une habitude, de survivre, je le fais un peu chaque jour, je prends la jeune femme par la main et je lui donne à respirer. Cela me met comme au seuil d’un silence, parfois. De respirer, de survivre. De m’habituer.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui j’ai l’habitude de

 

Avec ou sans leur feuillage, les ginkgos s’imposaient par leurs formes magistrales. Les arbres dénudés étaient tous tournés vers le ciel, y compris les nombreuses petites branches qui semblaient vouloir ainsi enlacer leurs troncs, avec dignité. De leur côté, les feuillages jaunes, à leur apogée, pesant de toute leur épaisseur, reposaient dans une tristesse apaisée en aspirant les rayons du soleil matinal.

Yasunari Kawabata – Première neige sur le Mont Fuji

branches dans le ciel Aujourd'hui j'ai l'habitude de
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Aujourd’hui rondeurs

J’apprends le corps, la ronde des grammes rêvant de liberté discrète. Je me suis mise à flotter, quelque part un nuage une pensée entre les tissus je n’étais plus, et je n’ai pas saisi cette différence, il y avait ce manque contre la peau cet instinct contre le tissu cette volonté avant la balance, je me suis décidée à grimper et elle annonçait étrangement qu’il manquait deux kilos, disparus, envolés et je n’avais rien demandé. Les rondeurs elles, sont toujours là, si peu concernées.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui rondeurs

champignons Aujourd'hui rondeurs

Aujourd’hui sens interdit

Il y a des routes des mots, on ne voudrait pas les prendre. Un sens interdit sur le chemin, et on fermerait les yeux on ne verrait plus, on n’en sortirait pas, nous serions là dans un sens impossible, il ne resterait que l’autre, unique vision fantomatique et obsédante il hurlerait que tout va bien, nous serions dans une certaine absurdité de l’image et alors il y aurait ce cri arraché et rentré par ce sens non prenable, un mouvement en arrière qui effacerait jusqu’au hurlement dans le ventre – et toute la culpabilité.
Il y aurait ce trou, un non-dit, nous ne saurions pas.
Et nous pourrions continuer de dire tout va bien.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui sens interdit

feuille sur le goudron Aujourd'hui sens interdit

Ma peau s’est collée à ma gorge. Sous mes fenêtres passe
le vent vêtu de gardes. Et l’obscurité n’a pas d’heure.
Lorsque les soldats lâcheront mes mains,
J’écrirai quelque chose…
Lorsqu’ils lâcheront mes pieds,
Je ferai quelques pas…
Et lorsqu’ils tomberont de mes yeux,
Je te verrai… Je verrai à nouveau ma silhouette.
Je te chante ou ne te chante pas.
Tu es le seul chant, et si je me taisais, tu me chanterais.
Et tu es
L’unique silence.

Mahmoud Darwich – La Terre nous est étroite et autres poèmes

 

Aujourd’hui il me faudrait un mot pour désigner



 
Il me faudrait un mot pour désigner, ce qui va bien au milieu de ce qui va mal, ou alors ce qui va mal au milieu de ce qui va bien – mais là ce serait moins doux, je crois, ce serait un sens malheureux. Comment désigner cet entre-deux délicat, la douleur-la joie, la fatigue-la danse, le froid-l’amour. Comment est-ce que je dis ça, ces opposés éloignés et pourtant tellement liés ? Il y a comme un raté. On ne désigne pas, on ne dit pas, on ne peut insister sur l’intimité. On ne peut que dire sans dire.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides

 

Quand on passe de la malfaisance de mon frère à la description du ciel équatorial, de la profondeur du mal à la profondeur du bleu, de la fomentation du mal à celle de l’infini, c’est ça. Et cela sans qu’on le remarque, sans qu’on le voie. L’écriture courante, c’est ça, celle qui ne montre pas, celle qui n’insiste pas, qui a à peine le temps d’exister. Qui jamais ne « coupe » le lecteur, ne prend sa place. Pas de version proposée. Pas d’explication.

Entretien de Marguerite Duras, Le Nouvel Observateur (journaliste, Hervé Le Masson)

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