Aujourd’hui c’est presque à l’écoute

Le texte précédent, Aujourd’hui c’est presque, a tellement plu à Marie Tinet, qu’elle y a posé sa voix : c’est bouleversant d’écouter ses propres mots. Lorsque je les ai écrit ils avaient une sonorité, une richesse que je n’ai pas perçue, pas ainsi, les entendre chez une autre personne leur offre une puissance que je ne leur connaissais pas.
Merci infiniment, Marie 🙂

J’écris pour ne pas être tuée par ce que je n’aurais pas dit

J’écris. Est-ce suffisant.
Aurai-je le temps de vivre ma vie d’écriture – vaste question traversante.
Je me suis mise à respirer en écoutant Marguerite Duras sur Arte, comme si je retrouvais enfin ce qui me manque tant dans l’abécédaire : une écriture au service de soi, l’affrontement de ce qui me façonne. L’écouter, c’était déjà écrire.
Je ne sais pas. Pourquoi. Ou comment. Le jour où Bruno Tessarech m’a dit que j’avais son écriture, il m’a liée à elle. Je vois ses failles, ses manquements, ses douleurs, je sais ce que l’écriture a sauvé d’elle, je sais ce qu’elle n’a pas écrit et l’a tuée.
C’est cela, que je dois écrire. Ce qui tue.
 

Dans la folie de l’écrire

 


 
 
montagne chambery nuage l'écrire

 

C’est étrange ce poids que traine cette année, cette année où il se passe tout et où elle donne l’impression qu’il ne se passe rien. Je me sens dans une extrême lenteur, engourdie, ailleurs. Est-ce seulement moi ?
Je m’éloigne d’ici sans savoir exactement pourquoi, peut-être pour y être davantage, plus en profondeur lorsque j’y reviendrai pleinement. Lorsque j’aurai tout dit, lorsque j’aurai suffisamment abandonné de moi dans cette écriture étrange. Parce que je le sais bien, je crie ailleurs alors ici j’ai moins ce besoin de m’y déposer. Je commence à me dire que l’éditeur, celui à qui je vais envoyer cet appel à texte, ne le recevra pas forcément à la mesure de ce que j’écris, les mots sont tellement extrêmes, ai-je seulement le droit de l’écrire – et pourtant oui, évidemment. Je dois avoir sans doute, en moi, cette terreur que l’éditeur me dise que cela ne ressemble à rien et qu’il me renvoie à une solitude plus grande qui me dévorerait.
Je suis toute dans ces textes, entièrement, dans chaque virgule, j’ai peur de me blesser dans ce que j’offre de. [et la pudeur m’a fait effacer le dernier mot]
Je ne doute pas de ce que j’écris, je doute de tout ce qui m’entoure, de tout ce qui fait le reste de ce qui existe autour de moi, je vais jusqu’à douter de l’autre, des existences, je ne sors pas suffisamment mais le puis-je tant que je ne l’ai pas terminé.. Je suis dans cette solitude autour des mots, la solitude que le fait d’écrire induit.
Je suis dans la nécessité d’écrire, et elle me rend sauvage.

Atelier d’écriture de Bruno Tessarech, 2/4

Stage Chambery
Oui, je suis sur la photo ^^

La matinée passée et le temps du repas arrivant, Bruno Tessarech nous a donné une consigne pour l’atelier de l’après-midi : repérer une personne, une situation. La retenir et la lui raconter.

Nous avons mangé dans un restaurant ignorant le végétarisme – encore une occasion de se faire remarquer – et durant le repas j’ai découvert que Pratchett pouvait être un auteur complètement inconnu, j’aurais pensé que sur dix personnes l’une d’elle aurait su de qui je parlais – statistiquement, cela se tenait. Encore plus improbable, j’ai rencontré une maman dont les points communs étaient somme toute, hallucinant : maladie, ville où nous avons habité, IEF, nous n’avons pas manqué de sujets de discussion.

Je conservais en tête la consigne donnée, et c’est sans conviction aucune que j’ai retenu cette petite scène au restaurant, au moment où nous sommes entrés : la serveuse faisait des erreurs sur l’ordinateur et en était gênée (son premier jour ?), sa patronne essayait de garder son calme. Je n’avais rien d’autre à proposer, j’avais enregistré nombre de situations, de personnes, et rien jamais ne trouvait grâce à mes yeux et j’ai conservé cette scène par défaut.
Sans surprise, il nous a demandé d’en écrire un passage avec. Il nous a fait choisir une page entre 11 et 143 du roman que nous pourrions écrire – 11 pour le nombre de participants (il en manquait un) et 13 pour le nombre total dans la pièce ; il a donc demandé 11*13 ça fait combien ? et nous avons tous flottés entre les chiffres, sombrement paniqués et ma tête s’est vidée vidée vidée je me répétais je suis nulle en maths, Dorothée a sorti sa calculette, cela faisait 143 et dans ma tête les chiffres se sont mis à respirer et je me suis dit, évidemment 143 puisque 10*13=130+13=143 et je me suis sentie très très bête d’avoir si peur des chiffres quand ils sont si simples. Vous pouvez respirer la phrase était longue – et donc j’ai choisi le chiffre 15. Quinzième page de mon roman, je devais écrire la quinzième page d’un roman pas encore né et qui ne savait même pas qu’il allait exister quelques heures avant.

Même pas peur.

Pas peur, mais la page blanche. Comme le matin, une page sans maquillage, sans rien, pas de musique pour écrire mais cette fois j’avais compris, j’ai pris directement mon ordinateur, j’ai respiré j’ai pris un mot dans mon bloc-note j’ai commencé à écrire parce que j’écris comme ça, un mot et je pars en arborescence tout s’ouvre en moi, j’ai peiné de nouveau mon regard a accroché un autre mot j’ai écrit – la dernière phrase non terminée puisque dans les romans on tourne les pages – et ce texte, ce texte qui est sorti, ce texte qui est à l’origine de ma transformation intérieure, ce texte non relu, non modifié, jeté brut sur le clavier en quarante-cinq minutes :

Il l’a oubliée.

Elle tient sur ses jambes, encore, elle flotte un peu. Elle est dans cet entre deux où la journée pratiquement terminée les derniers clients payent et s’échappent de leur table en raclant leurs chaises sur le sol, cela signe sa fin de journée à elle ; et tout est encore à faire pourtant, tout est à remettre en place, droit, dans une perfection presque douloureuse. Toujours douloureuse. Elle n’aime pas l’ordre, il l’étouffe.
 
En attente de la fuite, de la fin elle se tient sur le bord de cette dernière heure qui la rendra à la vie et elle jette des regards de plus en plus fiévreux, de plus en plus inquiets car enfin, que fait-il ? Elle devrait compter ses billets, elle devrait rentrer les tickets de restauration, elle devrait se dépêcher, il devrait être là.
 
Elle entend à peine Martine s’énerver, une erreur ou bien alors trois, mauvaise manipulation, elle entend à peine elle regarde par la fenêtre l’absence, elle regarde elle voit qu’il n’y a rien à voir, elle voit ce qui ne peut être qu’un oubli parce qu’il est impensable que ce soit autre chose, il est impensable qu’il la laisse là, pas ce soir, pas comme ça. Elle répond que bien sûr oui, elle va faire plus attention et elle sent se refermer sur elle ce qu’elle ne veut pas voir, l’impossibilité de l’oubli. Elle lutte sur ce qui la fera basculer, elle fait taire l’angoisse, elle reprends ses chiffres sous l’œil de sa patronne, elle s’empêche de voir qu’un équilibre s’est rompu. Elle se surprend à rire d’elle-même, il doit être là, dehors à fumer, marcher, peut-être, et simplement elle ne le voit pas, elle le devine, elle

Et quand j’ai eu terminé de lire, la voix légèrement au bord du précipice parce que j’avais peur si peur de lire à voix haute, j’ai relevé la tête et j’ai perçu le regard échangé avec l’organisatrice, le regard et le sourire, le regard et puis ces mots :
_ Vous avez déjà lu Marguerite Duras ?
_ Non pas encore, c’est prévu (je l’avais mis dans ma pile à lire 2 semaines avant. Synchronicité..)
_ Parce que vous écrivez comme elle. Oui.. vous avez une écriture durassienne. Lisez-la, c’est avec elle que vous allez progresser.

L’écho est en moi, sans arrêt en moi il y a cet écho, cette phrase, Marguerite Duras tourne dans ma tête, Duras.
Je crois que je suis allée à cet atelier d’écriture uniquement pour entendre ça.
Parce que depuis j’ai commencé à la lire, et je me suis prise une claque monumentale d’écriture.

Je compte bien atteindre, dépasser, progresser, être moi à travers ces mots qu’il m’a offert : j’ai un style, j’écris, je suis écrivain.

Je suis écrivain.

Atelier d’écriture de Bruno Tessarech, 1/4

chateau caramagne - Atelier d'écriture de Bruno Tessarech
Unique photo prise durant le we – floue parce que épuisée
Château de Caramagne, clôture du Festival du premier roman, à Chambéry

Je suis arrivée à l’atelier d’écriture de Bruno Tessarech avec une mauvaise nuit sous les yeux, une petite dose de stress dans le cœur, et sans avoir bu de thé – ce fut le plus difficile. J’avais bien failli être en retard parce que les enfants n’avaient pas su quitter l’hôtel, et j’ai été accueillie par (trop) de regards et avec ce thé qui m’avait manqué – la tasse chaude entre les doigts, tout s’affronte. Étrangement je me sentais relativement sereine, une sorte de mélange inquiet et tranquille qui ne me grignotait pas le moins du monde – je n’en reviens toujours pas.

Ce fut une expérience intime. Je ne sais pas si je peux retranscrire comment j’ai mêlé intimité et résonance, durant ce séjour-là, mais je voudrais retransmettre ce que j’ai ressenti et ce que j’ai appris. Je vais tenter mais je serai forcément à côté de plusieurs degrés. Un peu comme ma voix, lorsque je devais me lire ; elle se situait à côté. J’ai la plus grande difficulté à faire lire ce que j’écris, et là je devais lire les mots posés en catastrophe – en trente-cinq minutes, en quarante-cinq minutes, en une heure – je devais lire dans le silence et les regards, je devais lire et je frôlais en permanence le tremblement de la voix. J’écrivais court pour ne pas avoir à l’affronter, j’écrivais court pour ne pas terminer dans une émotivité mal venue. Comme lors du premier texte où finalement je n’ai pu continuer à parler. Plus de voix. Plus de possibles. Ma voisine a terminé de lire un texte qui me dévoilait finalement bien trop. C’était l’exercice, c’était ce qui avait été demandé, mais je m’y était bien trop plongée, j’avais mis de moi trop de cette immobilité qui est mienne. J’avais figé mon corps et les mots – même mouvement. J’ai compris au moment où je me suis tue, que je n’en parlais pas suffisamment et que ce silence que je m’impose pour ne pas déranger, pour ne pas faire fuir, ce silence m’étouffe autant que la peur de ne plus marcher.

Ce texte là restera enfermé, il n’a de valeur que pour l’exercice qui était demandé et qui était très intéressant par ailleurs :
“Dites votre vie mais ne la racontez pas.” Parler de soit en choisissant il/elle/tu. C’était une mise à distance intérieure, une manière subtile d’écrire sur soi sans être au milieu des émotions – enfin… sauf lors de la lecture, semble-t-il. Je me demande presque s’il suffit de s’écrire pour avoir un roman, s’écrire et broder, s’écrire et modeler.

J’ai su plus tard que mon texte avait mis les larmes aux yeux à l’une des participantes. Concernée.

Nous avions eu trente-cinq minutes pour écrire et j’avais balancé mon texte, un peu arraché de très loin parce que ce sont ces mots là qui sont venus et que ça n’en était pas d’autres, je l’avais balancé et je m’attendais à des remarques sur quelque chose n’importe quoi mais quelque chose et non il n’y eut rien, de négatif rien. Je me demande bien pourquoi je pense toujours que j’écris catastrophiquement et qu’un jour quelqu’un va me le dire. Bruno ne l’a pas dit, il avait juste un sourire doux, ajoutant avec celui-ci que j’avais su figer le temps.

Bruno Tessarech m’a fait prendre conscience de bien des choses durant ce week-end d’écriture, j’ai compris, ressenti, fait vivre l’écrivain en moi comme cela ne m’était jamais arrivé. J’ai senti en moi l’instant où j’ai basculé de l’Ambre à l’Auteur, et c’était… plus tard, ce n’était pas cet atelier-là. Il avait de ces phrases qui vous percutent par leur justesse et leur étonnante évidence. Pourtant l’instant d’avant, je n’y songeais pas. Je ne peux résister à vous transmettre l’une d’elle :

“Dès que c’est écrit ça devient vrai”