Émotionnellement irrecevable

Émotionnellement irrecevable

Certaines personnes ont l’art de monter en épingle – ou en mayonnaise aurait dit ma grand-mère – le plus petit fait.
Et je ne suis pas certaine de la manière dont je suis en train de gérer ça.
Je crois, je ne suis pas tant en colère, à tout le moins agacée peut-être. Un peu comme on peut l’être par un moustique.
Je crois.

Dans les faits, Prince a refusé de participer au spectacle de son activité.
Il l’a refusé le premier jour, en septembre l’année dernière.
Il l’a refusé mois après mois.
Il l’a refusé lorsque la prof a demandé qui participait, notant les doigts levés, puis qui ne voulait pas participer notant les doigts levés.
Je me suis assurée auprès de mon fils, qu’elle était au courant, et je suis passée à autre chose.

La surprise fut donc de taille lorsque dimanche (d’il y a 10 jours), jour du spectacle, j’ai reçu un appel de C. me demandant où était Prince, attendu pour la répétition. Surprise, des deux côtés. J’ai insisté sur l’angoisse d’une possible participation, me suis assurée auprès de l’enfant que c’était toujours non, et la répétition s’est faite sans lui.
La famille s’est déplacée pour le spectacle, sans moi ; j’étais fatiguée – surtout fatiguée à l’avance, de l’effort social à fournir.
Bien que C. soit au courant de la panique terrible de l’année dernière et de la personnalité un peu particulière de Prince, elle est venue lui parler pour l’encourager à faire partie du spectacle. Il a refusé. La prof a donc parlé à Prince, sans LeChat à ses côtés.. et le gamin a dit d’accord. Surexcitée, elle est venue voir LeChat pour dire que c’était arrangé, il allait participer. Un peu étonné, le papa. Et finalement Prince lui dit qu’il regrettait avoir dit oui, ça lui faisait peur il ne voulait pas. LeChat lui demande donc de prévenir la prof, il fonce et il revient s’asseoir, soulagé. Durant le spectacle, C. revient à la charge pour faire participer l’enfant.. qui réaffirme son non.. LeChat s’agace et lui parle de la notion de harcèlement ; elle repart, dépitée.

L’histoire aurait dû s’arrêter là.
Ne s’arrête pas là.

Dix jours donc, ont passé.
Il y avait tout à l’heure, le dernier cours de l’année. Et la prof a tenu à me parler, seule à seule. Je prends le temps de prévenir Prince que je vais être dans la cour, ne trouve pas Hibou et espère que Prince lui expliquera – dans le stress, je gère mal. Et la prof m’explique qu’elle a très mal vécu le spectacle, ça lui a gâché sa journée complètement, elle a l’impression que nous sommes derrière le refus de Prince – mais pourquoi ? -, elle pensait que nous avions confiance en elle, et m’assène un « la prochaine fois j’imposerai, ce sont mes cours, mon spectacle, j’aurais dû faire ça ». J’étais si choquée, je n’ai pu que constater comme elle était dévorée par le refus de l’enfant et je me répétais « ça ne m’appartient pas ». Je n’ai rien trouvé à lui répondre sinon que seul Prince avait décidé, le peu que je lui disais n’avait aucune prise. Elle était dans son devoir de me dire comme ça l’avait blessée et à mots fort peu couverts qu’elle nous en tenait pour responsable, qu’elle n’aurait jamais dû parler à LeChat, c’était la raison du refus de Prince ensuite : LeChat, c’était lui qui avait refusé, c’était évident.
Hibou en panique, me cherchant partout, est arrivé en larmes, coupant le flot de la prof et mes tentatives d’en placer une. Double agacement de la prof qui cherche à envoyer le gamin en crise de nerfs, ailleurs, loin. Double agacement de ma part qui ignore totalement la prof afin de rassurer Hibou.
Un tel ratage de communication, cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé..

Je ne suis pas certaine de saisir en quoi ça l’a touchée, en quoi ça l’a ramenée elle à une part de son passé, pour réagir ainsi.
Aurais-je dû être brutale comme elle l’était avec moi et lui dire qu’elle délirait, que Prince est capable de faire ses propres choix et qu’elle n’a dessus aucun droit de regard ? J’ai tenté, pour la seconde. Parce que la première, le délire, c’eut été plus violent encore que ce qu’elle s’infligeait déjà à elle-même.

En partant, elle m’a expliqué comme ça avait été une très mauvaise journée pour elle, et je voyais bien comme elle le gardait en travers de la gorge ce refus, comme elle était blessée. J’ai bien saisi aussi à ce qu’elle me disait, qu’il y avait eu discussion et concertation entre C. et elle, consensus, nous sommes les terribles parents qui empêchent un enfant de s’amuser. Je suis sidérée. Qu’est-il passé par la tête de C. que je connais depuis près de 6 ans maintenant ? Si notre amitié a certes pris l’eau cette année – je prends mes distances avec ses psychodrames -, je ne saisis tout de même pas la portée de ce qu’il vient de se passer. L’impression que ce qui m’empêche de tout saisir, est une naïveté sans fin sans limite de l’espèce humaine.

Alors, je ne sais pas. Ce que je ressens exactement.
Mais je n’aime pas que l’on se déverse sur moi, que l’autre cherche à me faire sentir aussi mal que lui-même.

Lorsque Prince m’a demandé de quoi j’avais parlé avec sa prof, je lui ai expliqué et sa réaction fut « si c’est ça je peux ne pas me déplacer du tout au spectacle, tant pis si je ne le vois pas ».
Oui sans doute est-ce une option, ça serait plus simple. Plus clair. Les prises d’otage émotionnelles, c’est un peu trop éprouvant..

Petit Prince

Il a dix ans, c’est arrivé tout à l’heure. Je me suis levée, réveillée par son petit frère parce qu’à 9h18 et après trois venues je n’étais toujours pas debout, je me suis levée donc et Prince avait dix-ans-presque. Il a fallu attendre midi, dans ma tête, dans mon corps. Le souvenir. Je me souviens de bien des heures souples tant qu’il était encore en moi, de bien des heures incroyables et décalées tant qu’il est resté avec nous, de bien des heures de joie à voir des gens se retourner dans la rue sur ses yeux incroyables – et ce surnom de petit Prince qu’il avait, avec sa blondeur et son écharpe rouge au vent -, de bien des heures difficiles lorsqu’il a intégré le monde à trois ans. De toutes ces heures, douces, belles, dures, violentes, joyeuses, vives…

Il n’est plus si petit, maintenant, cela se voit. Même si encore parfois je dis « les petits » en parlant d’eux – c’est rare, ça m’arrive – ni l’un ni l’autre ne le sont encore. Je suis admirative de la manière dont il grandit au milieu de ses angoisses, de ses tics, il apprend, il jongle avec ses émotions envahissantes, il sourit. Beaucoup. Autant qu’il pleure de stress, je crois. Il est magnifique. Je suis passée avec lui par toutes les phases possibles, surtout celle où j’ai pensé que nous ne nous en sortirions jamais ; sans doute la même qui a fait dire à ma belle-mère « si ça continue il devra aller en institution » – souvent, elle a des réflexions qui manquent de classe. Mais non, cet enfant s’est accroché, nous aussi, très fort, à lui, à nous, à tout. Pas aux psys, parce que les psys nous ont franchement abandonné, sur ce coup. On s’est accroché à sa surdouance – finalement une psy nous avait apporté cela, ça nous a énormément aidé , on s’est accroché à notre amour, on s’est accroché à des vacances, et puis à notre colère à nos joies à ce quotidien avec deux enfants différemment atypiques.
Alors bien sûr ce n’est pas toujours simple, sa fragilité émotionnelle est grande, et pourtant.. il a tellement progressé. Il y aura bientôt une année entière – à vingt-neuf jours près – qu’il ne s’est pas jeté contre un mur. Qu’il n’a pas hurlé à se frapper, à nous frapper. Une année entière sans débordement de cette excessivité-là.

Alors dix années et dix bougies soufflées, cette fois nous avions tout, même le gâteau, au chocolat s’il vous plait – et j’en ai même mangé et je vais gonfler et on s’en fiche. La meilleure journée, m’ont-ils dit, pourtant c’était juste à la maison, entre nous, tranquille, avec des jeux. Pas d’enfants invités, parce qu’il était indécis, encore, avec cette notion. Et puis ce gâteau au chocolat forcément c’était magique, je n’en fais jamais, cette allergie nous pourrit la vie à tous – j’assure qu’une vie sans chocolat on n’en meurt pas mais que tout de même parfois ça me crée un manque.

Cet enfant parfois, en toute sincérité, je doute. Lorsque je lui demande de m’écrire cent en chiffres et que non rien c’est le vide il ne sait pas et que son frère, 6 ans, répond à sa place et même que mille c’est un 1 et trois 0 je me sens dépassée, est-il réellement surdoué cet enfant. Et puis très vite je suis frappée par ses connaissances lorsqu’il se sent en sécurité. Il a reçu en cadeau, par ses grands-parents, le jeu C’est pas sorcier sur l’écologie franchement pas évident pour un enfant malgré l’âge de 8 ans affiché sur la boite – je suis sceptique, c’est davantage un jeu pour jeune adulte je pense. Et bien il nous a gagné, contre quatre adultes. Cet enfant, si je devais le définir, c’est qu’il nous échappe complètement, qu’il n’est pas cernable facilement, qu’il est incroyable.
Je l’aime d’amour.

Blessures

J’étais au téléphone, ces choses arrivent alors qu’on est en train de raconter ce qu’on encaisse si mal – que je, que moi j’encaisse si mal évidemment le « je » n’est pas si simple – je disais comme je suis capable de rompre un lien, comme c’est facile, trop facile, comme c’est désespérant ce que c’est facile quel que soit le degré d’amitié si la personne me blesse je peux fermer la porte comme ça, je disais ce que ça avait pour moi d’inquiétude d’être ainsi capable de ça et l’enfant est arrivé en hurlant, se tenant la main rouge de sang. Je m’en fichais bien soudain, de la blessure, la mienne. C’est étrange, je suis frappée soudain des mots que je mettais sur une blessure et l’enfant blessé qui ne mettait plus de mots, le sang qui disait tout, le couteau qu’il tenait encore. Le pouce séparé en deux. C’est ce qu’il semblait, le pouce en deux et le sang partout, ça ne s’arrêtait plus de couler. J’avais beau appuyer, l’enfant avait beau hurler que je ne devais pas appuyer, la blessure n’en finissait plus de se répandre sur lui, sur moi, sur le sol.
Et puis rien. Lorsque la volonté de tout arrêter a pris le dessus, il y avait une blessure plus petite que ce qu’il semblait, toute aussi profonde mais moins longue, moins étendue. LeChat qui est arrivé au milieu du carnage a pris la relève, a pansementé serré pour tenir les deux bords, on a nettoyé les mains le sol les émotions, on a posé les mots sur les larmes, on a câliné.
Quand le drame a été terminé j’ai repris le téléphone que j’avais lâché, et je me suis assise toute en nausée.

Faites des enfants.