D’une phrase à l’autre, la fuite

L’orthoptiste est sympathique mais avec des stéréotypes dans la tête, de ceux qui laissent mes enfants complètement perplexes. Parce que Prince annonçait tranquillement que non, il n’aimait pas le rose et qu’elle lui demandait pourquoi, Hibou a ajouté qu’il n’aimait pas non plus et que ce n’était pas négociable de lui faire apprécier cette couleur – fallait pas déconner avec ça, oh. Et alors elle a eu cette phrase incroyable « c’est parce que c’est pour les filles ? ». Consternation, froncement de sourcils et tentative de connexion des deux données, échec complet. Dans le silence installé durant lequel les enfants essayaient de comprendre ce qu’elle venait de dire, elle a ajouté au plus jeune « tu n’aimes pas le rose pour faire comme ton frère, c’est ça ? » Elle s’est fait envoyer gentiment promener par Hibou, il n’aimait pas, simplement, où donc était le problème ? Je me suis tue, il se débrouillait parfaitement sans mes mots d’adulte qui n’auraient eu aucune portée dans une conversion où je n’étais pas conviée ; je résonnais pourtant de fuite. Que dit-on, que peut-on lorsqu’un adulte s’adresse à un enfant et lui colle dans la tête des pensées qu’il n’avait pas l’instant d’avant parce qu’il parle à sa place, ne lui laisse pas le temps, que peut-on, vraiment sinon discuter ensuite avec lui de ce qu’il s’est passé.

Sur le chemin, nous épuisions mes réserves mais je tenais encore, nous avancions dans la grisaille des visages et des murs de la ville, j’écoutais à travers ma fatigue les mots des enfants et tout ce qu’ils ont toujours besoin de dire, de répéter, ils s’extasiaient sur une vitrine, sur un buisson, sur une fleur et je comatais depuis ma ouate bienheureuse et tranquille. Hibou a parlé d’une chose et je me suis fait la réflexion que ça serait beau à retranscrire à l’écrit, que je ne devais pas oublier, et je l’ai oublié bien sûr, je l’ai complètement avalé dans la marche et l’apaisement qu’elle procurait. Ils ramassaient des feuilles, tachées, rouges, vertes, et nous croisions quelques personnes immergées dans leurs pensées, ailleurs, un peu dans ce temps qui fait que nous sommes à côté de la réalité, dans un repli d’existence. Hibou s’est arrêté net en pleine phrase, en plein élan et de sa voix très forte d’enfant de quatre ans sûr de lui et sans entrave, il a bouleversé les mondes intérieurs dans lesquels nous étions tous plongés, et c’était brutal d’en sortir de s’extirper de ce tête à tête profond d’avec soi, et alors, donc, il a assené à une maman qui venait vers nous avec son enfant de deux ans qui suivait un peu péniblement, la cigarette c’est mauvais pour ton corps.
Les secondes se sont figées. Nous avons flotté dans un échange de regards et de sourires incertains, secouée elle a dit c’est vrai tu as raison et nous nous sommes tous échappés pour retrouver nos bulles aux destinations un peu égarées, parce qu’il n’y a que ça à faire après une vérité enfantine. Fuir lâchement.

fleur-blanche-rose-fuite

Ce que l’instinct bouscule

coquelicot épines fièvre

L’enfant qui ne perd pas sa dent parce qu’elle tient et qu’elle refuse de lâcher – sa vie peut-être – l’enfant qui a ce toc ou bien ce tic enfin ce truc de mettre ses mains à la bouche en permanence même s’il vient de jouer dans la terre, l’enfant enfin qui tire sur cette dent qui vraiment ne veut pas tomber mais tire et touche en permanence comme une obsession inévitable face à ce qui dérange dans cette bouche, a fini par faire une infection. La gencive a gonflé, rougi, foncé, est devenue douloureuse, et par un hasard extraordinaire où moi-même j’allais chez le médecin ce samedi, je lui ai montré l’enfant en plus de moi parce que je ne le sentais pas sans rendez-vous pour lui ce que je n’aime pas faire, je lui ai montré l’enfant fatigué et pâle, la gencive, la dent et la légère si légère fièvre, à peine une tiédure, elle a touché des ganglions un peu enflé et a préféré le mettre sous antibiotique en me disant « si lundi ça ne va pas mieux vous m’appelez« . Et alors samedi, une heure après la tiédure est montée, est devenue brûlure, est devenue insoutenable et il n’a plus bougé. Et pendant vingt-quatre heures, il s’est battu contre la fièvre.

Je ne me suis jamais autant félicitée d’avoir vu un médecin en ayant forcé le passage.

A mesure que nos pas se lisent

 


 
 

lentilles-ombres-lumiere-lisent


 

Sur le chemin, ils plongeaient dans un livre et je guidais souvent un pas, je le ralentissais ou l’arrêtais, je leur disais les fleurs sont douces mais juste en dessous les emprisonnent le béton ils évitaient la bosse j’évitais de sécher des larmes et je surveillais un autre pan de trottoir. J’entendais les voitures ralentir avant de les voir stopper devant nous, je pressais sur leur sourire mes deux oisillons et nous traversions la route, leurs nez à l’intérieur loin loin dans une histoire, dans un rêve, dans un rire. Le plus petit a finalement abandonné ses pages cartonnées pour les fleurs, parce qu’il fallait bien les sentir les toucher les vivre ces couleurs vives, il fallait bien que les mots qui se lisent sortent de leur poussière et effleurent les pétales, et puis c’était si bon de jouer à se faire peur attends-moi mamaaan et de courir sur le trottoir pour rejoindre celui qui lisait toujours et avançait sans se soucier de rien. Et moi la seule chose finalement qui me traversait l’esprit, c’était de savoir à quel instant de ma vie, j’avais arrêté de lire en marchant dans la rue, perdant ce fil entre hier et demain.
 
 

Hibou. 4 ans.
— Je veux apprendre à lire mais je sais pas comment faire.
— C’est vrai, tu as su décoder et maintenant tu voudrais aller plus loin ?
— Oui. Je veux conduire une maison.

 
 

Notre premier contrôle pégagogique d’IEF

Hibou visage cache branche sapin

 

Nous nous étions un peu préparé au pire. Depuis que nous connaissions la date de notre contrôle pédagogique, je n’allais plus du tout sur les groupes FB (raison d’être de la survivance de mon compte) et ce de manière inconsciente. Je crois que c’était une sage décision, je ne me suis pas fait peur sur des inspections difficiles. Ils avaient du retard mais nous avaient prévenu, et ils sont arrivés avec un grand sourire et beaucoup de zénitude. A peine présentés, ils nous mettaient à l’aise : ils venaient non pour vérifier un niveau scolaire, mais pour établir notre choix pédagogique et la base sur laquelle établir les prochains contrôles.

Nous aurions pu suivre les conseils trouvés sur internet, depuis les parents étant déjà passés par là jusqu’aux associations qui viennent en aide. Nous avons choisi de ne rien faire de tout ce qui était préconisé : imprimer les textes de lois, refuser les tests, monter de gros dossiers sur le travail effectué, envoyer une lettre réponse pour expliquer la pédagogie choisie avant la rencontre (certains envoient jusqu’à une soixantaine de pages).
Nous n’avons rien préparé, en conscience.

Je ne me suis inquiétée que lundi matin : à quelques heures du rendez-vous, étions-nous prêt ? Est-ce que le peu que nous avions à montrer suffirait (beaucoup de notre travail n’est jamais passé par l’écrit) ?

Nous savions que nous pouvions refuser les tests, mais à bien y réfléchir nous ne voyions pas l’intérêt de prendre de front des personnes à qui la loi refuse les tests mais ne donne pas d’outil ou de formation pour ouvrir la pensée et faire autrement. Il y a là tout un système à repenser.
Nous avons tenté de prendre l’ensemble avec tranquillité. Nous avions discuté avec mon mari et étions d’accord pour les accepter si Prince l’était également, ce qui était le cas. Le contact entre lui et la conseillère pédagogique (CP) s’est tellement bien passé qu’il discutait avec elle avant même le test. Il lui a montré énormément de choses fabriquées par lui ou avec nous, des livres de la médiathèque, il lui a fait découvrir ce sur quoi il travaillait, sa passion des animaux, etc. La CP et mon fils ont largement dépassé le cadre du test : ils se sont régalés tous les deux. Elle écoutait, regardait très respectueusement ce qu’il lui disait ou lui montrait. Notre fils a pris ça comme un jeu, et puis il adore parler avec les adultes, c’était un bonheur pour lui du coup de communiquer sur ce qu’il fait. Il s’est trouvé qu’il connaissait l’histoire sur laquelle portait le test, il était donc particulièrement à l’aise.
Ils étaient dans le salon et nous dans la cuisine, et nous les entendions parfois, éclater de rire.

De notre côté, l’inspecteur a été également très respectueux, agréable, ouvert. Nous avons parlé de la phobie scolaire et de ce qu’il s’était passé, du parcours, de la difficulté à reprendre, des solutions mises en place puis changées, et enfin adaptées. Nous avons parlé Montessori et il a lui-même suivi une formation, il nous a parlé de cours par correspondance et nous avons expliqué que nous étions contre les notes : il l’était également – c’était une drôle de surprise. C’était un échange très intéressant, ouvert, agréable.

La seule fausse note fut le débriefing de la CP, qui a débuté par « Prince a une lacune avec les chiffres, il n’arrive pas à compter plus loin que 100 », ce qui a fait blêmir Prince – qui reprend pied depuis peu avec les chiffres, ce n’est pas le moment de le démonter. L’inspecteur l’a reprise tout de suite et elle a enchainé sur tout ce qu’il savait faire, axant sur sa belle écriture et sa lecture qui l’avait impressionnée parce qu’il lit très fluide et met même avec les intonations. Je crois que la CP a soudain perdu de vue qu’elle était là pour établir une base, pas faire un lien avec le niveau de CE1. Ce petit passage mis à part, cette inspection fut très positive pour tous.

Au moment de dire au revoir, Hibou s’est précipité pour embrasser la CP, Prince a voulu le faire également et l’inspecteur s’est baissé jusqu’à eux pour les embrasser à son tour… c’était une scène impressionnante. Notre porte s’est refermée sur les sourires de part et d’autres, je crois que chacun, nous emportions de la légèreté en nous après cette rencontre.