Des trains qui passent et mes pensées en vrac

Patti Smith – Dancing Barefoot


La journée a ressemblé aux anciennes, celles sans souci particulier, celles où l’enfant comprend apprend retient. Ainsi vont les fluctuations de son esprit comme de l’instruction, nous avançons à petits pas sans savoir de quoi sera fait demain.

Je ne dors plus correctement, sans pilule mauve. J’entame la nuit avec une insomnie guillerette. C’est terrible.

Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêt, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent.



Patti Smith – M Train

J’ai changé ma routine journalière depuis la mort brutale de mon ordinateur – j’y ai perdu tous mes favoris dans l’affaire. J’étais déjà fantasque dans mon suivi de commentaires et d’articles sur les blogs, vous avez disparu entièrement dans la bourrasque numérique. J’en suis à chercher mes propres lieux, mes habitudes disparues – je comptais diablement trop sur les favoris visiblement – je ne sais plus où vous chuchotez pour la plus grande part. Je vous ai tout de même retrouvé, pour une petite vingtaine.. signalez-vous.

Et puisque je suis perdue – enfin vous, vous êtes perdus, moi je sais où je suis – donc puisque vous êtes perdus je lis, j’abandonne clairement l’idée de retrouver votre présence par hasard et donc je lis. Et je suis de nouveau dans cette phase monomaniaque d’un auteur et un seul, je suis fascinée et ne sais plus lire que Patti Smith. Ce soir je bascule dans Dévotion, quatrième livre que je découvre et oh c’est si beau.. J’aime la manière dont elle se jette sous l’encre, je suis ses pensées ses rêves son écriture des phrases chuchotées et un train et le vent et le vide1. La sensation parfois de lire ce que je n’écris pas, pensée fugace disparaissant par manque de papier ou de présence à moi-même. Elle fait partie intégrante du changement qui intervient en moi, il me semble saisir quelque chose du processus d’écriture. Je reprends mes carnets, les mots glissés, les bizarreries, les sursauts griffonnés. Il me semble, si je ne la quitte pas, j’écrirai loin.

J’ai changé ma routine, donc. Je n’allume plus l’ordinateur le matin, il reste dans le silence jusque vers treize heures ou plus, cela dépend du livre que je lis, de l’école. Également, c’est comme si Linux était moins bavard que la Fenêtre, j’éprouve moins le besoin de l’avoir sous les yeux, en tout cas. Pourtant j’aime particulièrement son espace – gnome, le nom seul est déjà doux – je prends mes marques tranquillement sur Open Suze. Quelques personnes m’ont un peu inquiétée à me dire qu’il était difficile d’accès, pourtant passé la première journée où j’ai eu besoin de prendre mes marques et me sentais bien égarée, je le trouve très simple et nettement plus intuitif que cet agacement perpétuel que peut être Windows.
Il y a aussi quelques inconvénients. J’ai dû installer Spotify hors du navigateur – j’ai donc désormais des publicités pénibles -, l’interface de mon blog m’oblige a passer par une navigation privée sans que j’en comprenne la raison pour l’instant, et bien que je sois arrivée à installer flash payer (fière je suis, même si c’est le Mal) celui-ci lague fortement et il est difficile pour ma patience. Et puis, j’ai dû abandonner mon cher Photoshop et là, ce fut un drame. J’apprends à manipuler Gimp, je commence à l’apprécier, on devrait s’entendre lui et moi sur le long terme.

R.E.M et Patti Smith : « E-Bow the Letter » (Live in New York 1998)

Pourquoi ne puis-je écrire des mots qui réveilleraient les morts? Cette question est celle qui me brûle le plus profondément.


Patti Smith – Just kids

Je manque de trains, de paysages, de voyage. J’ai saisi comme c’était là que j’écrivais, là que je me sentais entière, dans le mouvement de la vie. Loin de ma vie étriquée, des murs étouffants.
Je devais partir ce vendredi, l’inquiétude d’une grève prolongée soulève la question, il semble, il n’y aura pas de départ, d’écoute, de respiration. Je tremble sur mes fragilités, qu’est-ce que je vais écrire de moi si je ne me sors pas de là..

Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire.


Patti Smith – M Train

Je crois, je change dans les profondeurs.
Je me sens dans l’obligation de m’attendre.



1 Dévotion, Patti Smith

Jour 4, absence et présence


Hugh Laurie – Saint James Infirmary
Aaaah cette voix..


Je n’invente plus la nuit, je ne la sursaute plus, je m’ensommeille de mauve. J’en suis pourtant à me demander si je n’échappe pas la journée, quelque part.. un terrain vague ou vaguement brumeux, l’énergie sous la terre et les débris des carrosseries. Il faut bien que la vitalité aille quelque part, rien ne se perd jamais, il parait. Alors tu vas où, la vie ?

J’ai soudain éprouvé le besoin urgent de me soulager de tout,  de n’être rien. J’avais envie de crier mais je n’ai pas pu.


Patti Smith – Glaneurs de rêves

Je ne suis déjà plus à écrire, j’ai plongé dans les livres. La poésie des autres m’émerveille, je suis dans son tissu, ses plis, je m’égare de beauté. Est-ce ma faute, je découvre la plume de Patti Smith..
Je crois comprendre cela de mes lectures et du texte de ce déjà très vieux jour d’écriture – Jack -, je peux écrire si je le souhaite, si je m’en laisse la place, si je suis présente à moi. Et simplement, je contourne. Je suis terrassée par une vieille peur indécente, indigeste. Puérile, peut-être, puisque certainement enfantine, puisque certainement je ne sais rien faire de moi – tu ne travailles même pas, dirait ma famille unanimement.
Ou plus certainement, après discussion maritale, je suis terrassée par ce que je vis, cette sensation de mourir lentement, le corps, la maladie, les murs effondrant les nuits les jours les heures, et alors il nous envoie sur Paris, il m’a dit je ne veux pas que tu meurs, il m’a dit tu es plus importante. L’esprit meurt, enchaine le corps à la suite, il ne veut pas je ne veux pas je tressaille de cette volonté du non, et je dois me réapprendre toute entière.

Tu lèves les yeux, les nuages se forment et se reforment. Ils ressemblent – à un embryon, un ami défunt qui repose à l’horizontale. Ou à un bras immense, charitable comme un printemps, qui sur ordre soulèvera ce sac de lin et tout ce qu’il contient, ne serait-ce que l’âme d’une idée – la couleur de l’eau, le poids d’une colline.


Patti Smith – Glaneurs de rêves

J’ai mes nouvelles lunettes, j’aime le visage que me renvoie le miroir. Je ne sais pas.. Je suis comme moins abîmée ou alors c’est seulement mon regard, je change de regard avec les lunettes, si j’ai les violettes je suis épuisée, si j’ai les transparentes je suis illuminée. Je préfère les secondes, par la force des choses.
L’opticien a cassé le verre droit – ce sont ses mots, fortement exagérés -, cela se voit à peine. Une rayure et un éclat. Il va me le changer, il me laisse porter mes nouvelles lunettes toute la semaine avant de réparer. Il m’a dit également, si c’est trop difficile, je vous changerai les lunettes et c’est si gentil de me proposer de tout refaire, sans frais, si je ne m’habitue pas. C’est que le plastique arrive directement sur le verre et gêne ma vue. Je m’accommode doucement de cette gêne, à avoir en permanence comme une tache dans le champ de vision ; je ne pense pas lui demander de changer, j’aime l’éclat que ces lunettes donnent à mon visage. Je ne suis pas si souvent à faire de la coquetterie, alors j’assume celle-ci.

J’aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d’appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu’il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s’en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles du châtaignier. Je n’étais rien pour eux. Juste une spectatrice. Et cette pièce se jouait en permanence. Le décor changeait en fonction de la saison, mais chaque année, c’était le même été, avec sa lumière, son parfum et les mûres qui poussaient sur les ronces au bord du chemin.


Adeline Dieudonné – La vraie vie

Je me suis préparée sous l’impulsion de ce que nous nous étions dit de tendresse la veille, je suis sortie, redécouvrant l’art de respirer dans le monde. Les arbres resplendissaient d’une lumière féérique.. j’ai marché, photographié, je me suis retrouvée depuis mes profondeurs avec l’impression de revenir de si loin que je ne pourrais jamais rien en dire et puis je me suis assise sous leurs branches, apaisée pour les deux ou trois heures suivantes, de passage en moi. J’ai ouvert ce livre et j’ai arrêté de respirer.
C’est exactement ce qu’il m’est arrivé. La respiration s’est faite minuscule à disparaitre. Je n’étais plus en sécurité malgré les arbres autour de moi, je sentais la tension chez les jeunes un peu plus loin ils se hurlaient des insultes, j’entendais mon corps se tordre sous les coups du père je voyais ma mère, et j’ai pensé qu’il me fallait lire ces mots chez moi, pas sur un banc au soleil et seule, et je n’arrivais pas à m’arrêter je continuais les mots les coups l’état de choc. Le père venait de partir chasser un ours en Himalaya et je me suis bousculée pour figer l’histoire et rentrer, j’avais besoin de cela, rentrer, lire en sécurité depuis les murs de ma vie et les bras de mon homme.
Lorsque je suis partie, je marchais sur des souvenirs.

Photos du jour, depuis le téléphone


Les nuits ne sont pas des cimetières

Gaël Faye – irruption


    Je n’oublie plus. Saviez-vous la nuit, c’est le droit à l’oubli, on n’y entre pour ça, se libérer de nos journées. S’évacuer soi-même de notre esprit, ne pas trop s’encombrer avec soi. Je suis avec moi-même en presque permanence, il va arriver un temps où je serai de trop.
La médecin ne me lâche pas comme ça, elle m’a dit vous revenez si cela ne fonctionne pas, elle m’a reçue entre deux rendez-vous, entre de très jeunes enfants et puis un jeune homme. J’étais sur sa liste d’urgence. Elle pense mon corps resté sur un autre temps, il vogue sur le stress passé de la perte de l’ami, il ne s’est pas remis. J’ai dissocié le mental et le corps, je ne sais pas pourquoi j’ai fait une telle chose, pourquoi l’un s’est engourdi et l’autre s’est sorti de là. Il y a longtemps que mon corps a une vie propre, de fait. Il a survécu, ainsi. Je suppose, c’est cela, il ne sait plus que nous pouvons être ensemble, que je peux parler ses silences. Je l’ai dépassé, je ne me suis pas aperçue qu’il restait là-bas, sur le côté, à s’être fait mal et à compter les coups.

Maintenant les tons montent. Le mien, le sien, les leurs. Je ne sais plus retenir les petits agacements, je ne sais plus faire l’école, je ne sais plus aimer sans colère. Il ne saisit pas la fatigue de vivre qui est mienne, il ne réalise pas comme la vie s’échappe sur chaque étoile que je vois s’allumer puis s’éteindre. Il travaille, entre dix et quinze heures par jour, et s’il ne travaille pas il est au sport. Nous nous apercevons, je le vois plus qu’il ne me voit, c’est que je profite des nuits, je l’écoute, il se raconte en ronflant. Je l’envie. J’ai peur aussi parfois lorsque je rouvre les yeux et qu’il fait nuit, nuit, nuit, pour la cinquième fois il fait encore la nuit de la même nuit, je n’en peux plus et alors c’est juste un brin de désespoir accroché à la taie d’oreiller. La plupart du temps je ne ressens rien que mes yeux ouverts dans le noir, la plupart du temps j’attends de ne plus exister. Gentiment. Sans vague. Pas d’émotion. je ne sais pas ce qui est le plus inquiétant, l’angoisse ou son absence, une simple constatation. Six mois à me regarder tomber, cela devrait me faire quelque chose. Il n’est pas de corps, de mental, qui ne se pulvérise sous l’indifférence totale, marquée, de notre être, il existe forcément une destination à la lassitude, qu’elle se pose, enfin, se repose, sans doute. Ai-je donc déserté.

Je sais cependant que nous sommes toujours davantage sommés de peupler le monde, et que les jours où nous avons du mal à simplement nous peupler nous-mêmes, à peupler la ville, le pays où nous vivons, la couleur qui nous teinte, les désirs qui nous hantent, ces jours-là le monde est une houle hostile dont nous sommes tentés de récuser l’échelle, de nous abstraire, auquel nous ne trouvons rien à redire, par indifférence, accablement, ou parce que la tâche nous dépasse, et de loin.

Patrick Boucheron – Prendre dates, Paris, 6 janvier

Poussée à vouloir être une bonne mère tout de même et pas seulement fantomatique et parfois exécrable, j’ai mené les enfants à un atelier d’origami. Nous y avons appris une grue indomptable sur des papiers fleuris, j’ai aimé ça plus que je ne l’aurais pensé. A la suite je me suis lancée dans la création d’un mobile, pour qu’il advienne quelque chose de cette première tentative, de cette journée aussi. Dans ces deux oiseaux je peux y voir le plaisir d’avoir aidé de jeunes enfants à travailler les feuilles. J’y ai attrapé des regards, des sourires, des rires aussi, lorsque je les ai apprivoisés. Un enfant, ça ne se laisse pas approcher comme ça, ils jaugent l’adulte que nous sommes. Au premier rire partagé, j’ai su. Rassurée. J’étais une enfant comme les autres, que je dorme ou non.

Les photos ne rendent pas aussi joliment,
dans le salon, c’est doux


Ça me traverse


Clara Luzia – The Drugs Do Work

 Aucune nuit n’est dormie toutes les nuits le sont, paradoxe des pilules blanches qui ne sont plus bleues et échouent tout autant. Les petites capsules ne savent rien de mon corps, l’indifférence est tellement sienne. Je m’épuise. Pleure. Je pleure sur un inconnu mort je ne l’entends pas, je pleure dans les bras de LeChat alors qu’il me prend simplement contre lui, je pleure devant ma voisine avec son bébé dans les bras – les miens. Ma fatigue me raconte de mille manières, j’accroche un peu les ombres. J’ai la vilaine impression de dire et de faire du délirant, nimporte quoi donc s’éloignant d’une vie où j’en ai une. Parfois je voudrais que les enfants se taisent, c’est si violent je pourrais le devenir juste comme ça, contre un mur comme ma mère. Ça me traverse, ce n’est pas joli. Il me semble être en dépression et finalement non, je ne me saisis plus je méchappe. Aujourd’hui était une bonne journée. C’est rassurant, les bonnes journées. Une île.

Alors quand l’énergie se trouve par-là, je cuisine. Des tartes de légumes, des crumbles, du chou-fleur à l’asiatique – ou indien, ou je ne sais pas voilà. Je ne lis plus vraiment ou alors parfois, comme ça, en passant. J’ai tellement la sensation de ne plus rien faire, je me dis que j’y gagnerais à tenir des notes de mes journées. Pour vérifier que vraiment, je ne fais rien ou que simplement je ne vois plus ce que je fais. Ce doit être ça, je dors mes journées alors je ne vois plus. Dans un élan d’enthousiasme mal placé je songe au nanowrimo pour avancer le roman, une belle idée d’insomniaque, cette chose. Et ainsi je ferais autre chose que de l’école aux enfants ; la plus jolie mauvaise idée, le contrôle est dans deux mois et deux jours, la nouvelle est tombée cette après-midi.. le nanowrimo, vraiment..?
Je crois, je cherche à vivre. Autre chose.

une ancienne photo puisque je n’ai pas encore
réinstallé ni les photos ni mon logiciel