La nuit tout est bleu

Je n’ai pas dormi, à 3h j’ai vacillé sous les pilules pour me rendre à la salle de bain et je me suis demandé ce que je détruisais avec le somnifère qui ne faisait un effet que sur mes jambes et ma vue. Je crois, je vais arrêter tout ce bleu et ne-pas-dormir avec plus de douceur, sans la vie qui tangue et les jambes qui s’effilochent. Je marcherai plus droit pour de vrai, peut-être. Je verrai la nuit moins bleue, peut-être.

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Il était plus tard que prévu. Il avait eu le temps de pleuvoir sur les toits et les pages de mon livre avaient beaucoup tournées. Lorsque j’ai raté son appel, je ne l’attendais plus.
Je ne sais pas qui, de lui ou de moi, est en retard dans notre amitié. Ça trébuche pas mal, cette affaire. Je me fais un peu mal, c’est un genou écorché en permanence. Il a appelé, je n’ai pas entendu, je n’ai pas eu l’envie de le rappeler, je tourne tout à l’envers, je ne vais pas assez bien pour tout ça. Alors évidemment. Je l’ai fait tout de même, je lui ai envoyé un message, il n’a pas rappelé, il n’a pas vu et ça c’est fait beaucoup plus tard encore alors on a parlé de demain.

Je ne sais pas faire, me protéger je ne sais pas.
Je suis stressée de tous ces ratages, je voudrais dire ça suffit.
Pourtant on a le droit, de se rater. De passer juste à côté sans voir. Et de se sourire ensuite.

Je crois c’est juste, j’attends toujours la catastrophe, je suis en attente de ça. Ou alors c’est de temps, j’ai besoin d’un peu de temps. J’y retrouverai peut-être le sourire en fouillant dans la poussière, on ne sait pas.

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Méthylène

J’ai entamé chacune de mes nuits avec des pilules bleues, deux maximum c’était écrit sur la boite, le pharmacien avait bien insisté, c’était une ou c’était deux. Ce fut deux tout de suite. J’en ai avalé deux chaque nuit et je ne dormais pas chaque nuit et j’ai vraiment failli en prendre plus chaque nuit. Je veux dire, deux ou plus, qu’est-ce qui était important ? Que je garde les yeux chimiquement ouverts sur le vide et que j’y saute, ou alors que je dorme ? J’ai résisté, finalement.
Et hier soir je n’ai rien pris, je n’ai pas dormi non plus, je pensais à l’Ami et à ce qu’il faudrait sauver, à la distance de fait, que j’installe, je me dois d’assumer ça.
Le hasard étant ce qu’il est, il m’a demandé aujourd’hui à m’appeler – je n’y étais pas – et ça sera demain et je ne sais pas quoi lui dire. Un jour il m’a dit au téléphone « je me suis habitué à tes silences, avant ça me perturbait », voilà, je silence trop, au téléphone et sans doute dans la vie, aussi. Je silence. Vous ne réalisez pas comme le silence permet à la vie de s’installer.
Mais là ça ne sera pas un silence vivant, ça sera un silence un peu mort d’une amitié un peu en suspens.
Je stresse. Je crois ce soir, je vais avaler de quoi ne pas dormir – en bleu.


À fleur de rêve

Je suis sur un fil, l’équilibre est fragile. Je le sens dans la gorge, étrange emplacement pas si étrange  puisque sans doute, j’aurais beaucoup à dire. De ce qui s’effondre, de ce qui s’envole.
Parfois la pensée me traverse qu’il me faudrait un psy, disons à défaut il me faudrait venir ici davantage pour entendre tout ce que je craque. Tout ce que je remets droit, aussi.

Les nuits chuchotent, les rêvent me bousculent, je suis comme étonnée de me réveiller ailleurs. J’entends tu me dis je suis seule, ça a l’air d’un drame, les nuits. J’ai l’air triste, la nuit. Pourtant je vais indéniablement mieux de stabilité, à peine une pointe d’angoisse, parfois, lorsque je détourne le regard.
Le sommeil est revenu lorsque j’ai su ce qui me terrifiait – le retour de mur. Je craignais le coup, et dans le même temps j’ai crains la nouvelle Moi, celle en train de lire – ou de se faire perdre à la page 95 – Roland Barthes sans même une inquiétude. Peut-on se faire frapper d’oser essayer de comprendre une pensée ? C’est si loin, maintenant. Les murs et les cris.
Cela me parait si incroyable qu’une fois identifiée, une peur se dissolve.. Quel miracle est-ce là pour qu’une peur arrête de s’agiter dans tous les sens hyperactive petite chose et que les yeux dans les yeux elle s’apaise..

L’épuisement est revenu dans le même bagage, peut-être est-ce de dormir de nouveau et sans pilules bleues, peut-être est-ce la pression retombée, toujours est-il, je peine.
Hibou me demande à faire des calculs toute la journée, il est 20h24 il y est encore – la découverte des unités et dizaines le fascine -, Prince s’énerve à la moindre contrariété, je me sens sollicitée plus que mes capacités ; je suis passée dans le non-possible et pourtant je continue, j’accompagne, j’entoure ces deux enfants si particuliers et je m’oublie. Je ne saurais même plus dire si j’ai un rêve, dans la vie. Pour tenir debout. Je le disais hier c’est étonnant, je le disais à une autre que les rêves ça fait tenir debout et je me suis demandé ils sont où mes rêves, ceux qui me tiennent.

Alors.
Demain, je fuis. J’abandonne tout le monde. LeChat sera sur un jour de repos et je lâche tout, l’atypisme, l’ief, les repas, les enfants, les unités et les dizaines, les tensions, la maison à construire, je lâche tout, c’est une fuite, une tornade, je m’en fous.
Je vais essayer de marcher, de cette distance que je mets entre mon corps et ma vie parce que je ne pratique tellement plus j’ai oublié, je ne sais plus ce que c’est, marcher seule.
Et aussi, je déposerai un colis à la poste, je vais tenter de me trouver des chaussons qui accepteraient de ne pas se trouer dans trois mois, je m’achèterai peut-être un journal d’Histoire, et ensuite – l’hypothèse est soudainement très large mais je la conserve dans un coin de ma tête – je me laisserais bien tenter par un thé et de l’écriture si je trouve à me perdre dans ma ville, si je m’accepte à une table dorée au soleil d’automne.
Disparaitre sur des heures, c’est cela dont je rêve immédiatement.


chuuut

À contre-temps/contre-sens

Dans la nuit les yeux ouverts je me suis aperçue que nous écrivions à l’envers du Temps, de la gauche vers la droite, alors que l’horloge se rend de la droite vers la gauche. Nous remontons le temps dans l’écriture, nous allons symboliquement à contre-temps de l’Univers, nous luttons, nous perdons you know.
J’ai comme vacillé.
Il me semble qu’il y a là mille chose à en apprendre.
J’ai eu la sensation de découvrir une partie du monde, d’en comprendre un mécanisme important, c’est inexplicable.
Notre écriture se poursuit dans le sens horizontal dextroverse – j’ai cherché ce matin. Sans vouloir offenser qui que ce soit, ce mot ne me plait pas mais soit. Je nous aurais bien vu écrire dans la continuité du Temps comme la langue arabe ou l’hébreu.. – elles me semblent porter en elles une possibilité fondamentale de différence de pensée, juste-là, dans ce décalage de l’écriture dans le Temps filant vers le Soleil. Celle-ci porte l’horrible nom de sinistroverse ; alors je cherche l’étymologie du mot sinistre puisqu’il est là je l’entends, et évidemment il s’agit de la même : sinistre (sinistra) veut dire gauche en latin. Intéressant, tout de même, cette gauche préjudiciable annonciatrice de calamités..

Soudain je regrette d’avoir aussi mal vécu mes cours de latin – à moins qu’il ne s’agisse du professeur. Il y a quelque chose de l’ordre de l’incroyable et de la beauté dans les racines de notre langue. Mais tout de même, j’ai tenté, là, j’ai tenté de me plonger dans le latin et ce que je peux en dire est l’exacte même chose que lorsque j’avais onze ans : obscurité totale de l’apprentissage du latin et ses déclinaisons insupportables. Je vais retourner à des lectures plus saines.
Et dormir, une nuit.

Édit du lendemain : j’ai réalisé que non, l’horloge allant dans les deux sens de l’écriture, nous étions, entre les langues sinistroverses et les langues dextroverses, complémentaires l’une de l’autre, que nous étions un Tout, qu’il fallait y voir finalement, le Yin et le Yang.
J’ai de quoi creuser, il me semble.