Le Salon DIY en fauteuil

Ce qui m’a le plus marqué je crois, ce sont les rêves. Ils étaient posés sur des tables cachées par des nappes, ils étaient touchés par des mains inconnues, ils étaient vendus, exposés, achetés, ils étaient nus d’intention.
Est-ce que tu savais toi, qu’il y avait des Salons du rêve ?
J’ai découvert. Les allées, les couleurs, les expositions, je m’y suis perdue la journée entière. Poussée depuis mon fauteuil, j’ai retrouvé un peu de la sensation enfant, celle que j’ai chéri des années : ma mère adorait ces Salons, nous y allions parfois et toujours toujours il y avait ce ravissement.. Alors je me suis tenue sur ce mouvement d’enfance, dévorée de curiosité et d’envie, aussi. Pour tout ce qui était trop cher et qui est resté là-bas.

J’ai raté beaucoup de mes photos, parce que je n’avais pas le bon angle – le fauteuil n’est pas le meilleur, n’en déplaise – parce qu’il n’y avait pas toujours suffisamment de lumière, parce que je n’avais que mon téléphone et qu’il n’est pas une flèche en photographie – il fait de son mieux.


Alors, j’ai acheté du rêve. En tissu.
J’ai dessiné des maisons biscornues, j’ai acheté des feutres à alcool et puis d’autres, j’ai acheté parce que je manque de rêves à réaliser et qu’il me fallait bien ça pour me sentir vivante depuis ce corps qui n’avance plus.

Le Salon, c’était beaucoup. Je suis restée 8 heures et c’était trop. J’ai tourné mon cou comme une girouette pour tout voir et je me suis démonté la colonne vertébrale, cela tenait du déplacement, elle était restée au Salon alors que j’étais rentrée. C’était simple et compliqué, ce décalage. J’ai eu la pensée terrible que je ne me relèverais jamais, que je ne pourrais jamais manger de nouveau, que mes paupières resteraient fermées à jamais.

Jamais.. fontaine.. ton eau..

Je marche de nouveau même si je ne sais pas rester debout, J’ai passé trois journées à gérer les nausées de fatigue et aujourd’hui enfin, j’ai mangé un véritable repas.. et pourtant dès le lendemain je dessinais. C’est intense, il faut réaliser : j’ai dessiné bien avant de manger ou de marcher ou de revivre. L’épuisement, c’était une déchirure.. le crayon lui, il partait tout seul.

Pourtant il y a eu le fauteuil roulant, et sans lui je ne serais même pas rentrée dans le métro le matin. C’était là le souci, je me suis rendue à ce salon alors que je peinais, j’avais peu dormi, c’était une mauvaise journée et je me suis shootée plusieurs fois. Pour la douleur. J’étais perdante dès le réveil. Seulement je le voulais ce Salon, je la voulais cette bouffée de création dans ma vie, alors nous avons pris le métro – en fauteuil, absolument. Il fallait oser, le métro, je ne savais pas. J’ai découvert les escaliers, les ascenseurs en panne, les portillons fermés à clé, les boutons d’appels où personne ne répond. Je me suis épuisée sur tout ça avant même le Salon. Également, il y a eu ces hommes et ces femmes formidables qui ont aidé à porter ou à trouver les passages adaptés, qui ont pris de leur temps, de leur énergie.
Ce qui m’a le plus étonnée, c’est la station Porte de Versailles sans le moindre accès pour gérer le handicap, seulement des escaliers, au pied même d’un parc d’expositions aussi énorme. Mais on fait quoi en France, vraiment, pour le handicap, les fauteuils, les cannes, les personnes âgées, les poussettes ? Est-ce qu’on réalise l’existence de ces personnes, l’épuisement perdu à jamais pour des évidences ? Parce que oui, l’accessibilité à tous est une évidence, notre pays est très, très en retard.


Lorsque nous sommes arrivées au Salon, je n’avais plus vraiment de cuillères. Je me suis accroché à toutes ces couleurs, ces créations en devenir, j’étais assise, motivée, si curieuse, j’aurais pu tenir encore, croire tenir, d’ailleurs je n’ai rien vu de l’effondrement, rien senti. C’est en sortant que j’ai commencé à dégringoler. Il n’y avait plus de couleurs pour me maintenir, seulement la nuit.
Alors la prochaine fois, je serai attentive : pas le métro mais le bus ou  le tram, moins d’heures, y aller seulement si je suis capable (me donner le droit d’annuler, repousser à un autre jour), écouter les signes (j’ai dû prendre trop de fois mon anti-douleur, je n’ai pas souvent pu me lever du fauteuil).

Mais cela s’est ainsi fait que je me suis démontée certes,  mais en faveur de mille autres lumières. Il y eut des rencontres formidables avec les exposants, notamment ce vieux monsieur chez Sennelier qui m’a offert une petite boite de trois pastels – ô combien précieuse -, cette dame qui m’a laissé un marque-page sublime qu’elle venait de créer, des discussions douces avec d’autres..
Et puis ces sourires ou ces mots échangés avec d’autres personnes, comme une reconnaissance dans la difficulté à être là et à y être pourtant, en fauteuil ou avec une canne, ou bien encore avec ce vélo-fauteuil (stryker, a-t-il dit) ; et ce monsieur, quelle richesse il possédait dans son regard, ses discussions..

Ce Salon du créatif fut une révélation pour moi. Dans certains pas vers l’acceptation de mon handicap, dans la résurgence de la créativité, celle qui avait fini par s’envoler, à force de ne plus avoir la force nécessaire dans les doigts, dans le corps, dans la tête.
Il me semble que ce Salon est une nécessité, chaque année, pour réveiller la joie de vivre !

Je manquais d’un peu de recul, mais l’idée y est




Et ils meurent tous les deux à la fin

Je lis leur vie avant la mort. L’écriture n’est pas toujours extraordinaire, rien de bouleversant, et ce qui attrape la tête à ne plus pouvoir s’en détourner c’est de lire leur vie avant la mort, celle prévue ils ne savent à quel moment. Ça va basculer et ça va faire mal – j’ai pleuré.
Je quitte leur mort avec une tristesse terrible, je les aurais voulus amoureux et immortels et d’une manière complètement impromptue je me suis demandé si j’avais des amis pour me regretter – si j’avais touché suffisamment de personnes – et puis je me suis demandé qui savait, pour ma bisexualité comme si c’était exactement le sujet. Ça ne l’était pas, c’était juste là au milieu et je l’ai su au premier mot lu dans les premières pages et c’est resté magnifique de beauté et de pudeur.

J’avais pris le livre hier, il était posé à plat sur un rayon incliné. Le titre m’a percuté je n’ai pas pu m’empêcher de l’emprunter. Je lisais et je me disais que je voudrais bien vivre toute ma vie ainsi, intensément, comme si j’allais mourir, et je me disais aussi qu’il est impossible de vivre les heures qui viennent comme si elles allaient s’arrêter brutalement, parce qu’il y a toujours ce moment où je dois laver la vaisselle, passer l’aspirateur, et jamais je ne ferais ça si je savais que devant moi ne restaient que des heures et des regrets.
Je ne sais pas ce que je ferais si je savais que j’allais mourir.
Il me semble que je mangerais des croissants aux amandes – et tant pis pour les respirations manquées -, je danserais des heures sur une musique très forte, ou sans doute j’écrirais des lettres à toutes les personnes que j’ai blessées et celles qui m’ont blessées, je retrouverais mon père et mon frère seulement pour planter mes yeux dans les leurs et savoir d’où je viens avant de m’en aller, et plus sûrement je ne laisserais pas partir LeChat au travail et je me collerais à lui toute la vie qu’il me reste.

Si je suis honnête et comme je vais effectivement mourir un demain inconnu, je devrais écrire. Des lettres et des romans, ma vie et les autres. Il me semble que je ne vis pas trop de choses ou que sans doute je vis trop de silences, j’ai eu une peine immense en perdant mes deux bracelets il y a une semaine et ce n’est pas vivre, seulement ressentir. Je ressens mille vies mille morts, est-ce que je les vis ?

Je suis allée à la soirée de la médiathèque, trainée par LeChat. C’était pourtant moi l’initiatrice, j’en avais parlé avec enthousiasme – un petit concert. L’après-midi nous étions allés à la médiathèque rendre nos livres et une médiathécaire pressée m’a asséné sans délicatesse qu’il y avait un apéro aussi et j’ai réalisé soudainement qu’il y aurait des discours et des gens et du bruit et l’enfer sous mes pieds, j’ai commencé à paniquer sévèrement et finalement j’ai mis la musique sur les oreilles aussi fort que les battements de mon cœur. Et puis il a fallu se préparer, je me suis coiffée et maquillée légèrement – Julia avait raison, les youtubeuses beauté sont formidables. Je ressemblais donc vraiment à quelque chose en sortant de chez moi, malgré l’angoisse de tout ce monde et de tout cet inconnu et de tout ce que je devrais dire. J’y ai croisé une maman et j’ai angoissé de n’avoir rien à dire – je n’ai jamais rien à dire aux gens. C’est pire depuis que l’Ami-ex-Ami m’a dit que mes silences au téléphone ne le gênaient plus, je ne savais pas que j’offrais des silences, maintenant je stresse de tout ce que je ne dis pas et qui s’entend. J’ai dû avoir encore trop de silences, la maman est partie sur un sourire et je me suis tournée sur une médiathécaire, une que j’aime vraiment beaucoup – même si je les apprécie toutes – elle a de grands yeux à tomber amoureux juste en les croisant – non je ne le suis pas. Son regard magnifique a plongé dans le mien et de surprise de me voir là elle m’a fait la bise, elle était sincèrement heureuse de me croiser à leur soirée d’anniversaire et ça m’a touchée très profondément, cette surprise et ce bonheur. Je ne savais pas quoi dire mais elle savait pour deux, ce fut doux cet instant. J’ai rencontré le maire de loin et le duo a pris à la suite, la musique – parfaite en début de soirée – assez forte et moi enfin à mon aise puisque je n’entendais plus personne sinon leurs très belles voix. L’un des chanteurs me regardait de temps en temps, de beaux yeux charmeurs. Dans un miroir je me suis croisée, j’avais les joues roses et les yeux pétillants, mes cheveux s’évadaient et c’était du plus bel effet, je me suis trouvée jolie. C’est rare. C’était peut-être pour ça, les regards de certains, du chanteur ou de cet homme qui m’observait persuadé que je ne le voyais pas. Je l’étais peut-être vraiment sur ces quelques heures et pas seulement dans mon regard. Mais lorsqu’elles ont dansé et que les hommes se sont éloignés, lorsqu’elles ont dansé sur la musique et les voix du duo, je n’ai pas réussi à en faire autant, il y avait la peur de demain et des douleurs, il y avait la peur simple de me mouvoir au milieu de ces femmes qui me permettent de lire et m’évader au lieu d’écrire, et ce que j’y vois c’était une volonté farouche de ne pas vivre l’instant alors qu’habituellement je danse en fermant les yeux. Je n’ai pas réussi, je le regrette.
Lorsque nous sommes partis elle m’a refait la bise, droit dans les yeux elle m’a redit comme elle était heureuse que je sois venue, comme elle était touchée et de nouveau j’ai été moi touchée droit au plus profond, là où je suis le plus vulnérable.
Je ne saisis jamais pourquoi une personne me tourne soudainement le dos ou pourquoi elle me frappe, je ne saisis jamais non plus pourquoi une personne m’apprécie, pourquoi un lien s’est créé sans que je m’en aperçoive, je suis si étonnée lorsque je réalise soudain que ses sourires échangés ont un sens au milieu des mots, et que lorsque je lui demande comment elle va, elle m’entend réellement cette femme.

Alors je le sais bien je ne me suis jamais leurrée, je mourrais à la fin, et elle mourra à la fin, je ne laisserai rien derrière moi que des silences qui font fuir et des mots qui parfois, auront touché, et peut-être est-ce là ma manière de vivre, des silences des angoisses et puis une vraie joie dans les mots et dans les rencontres lorsque je suis vraiment perçue pour ce que je suis.

un soir, le paysage en mouvement






Des trains qui passent et mes pensées en vrac

Patti Smith – Dancing Barefoot


La journée a ressemblé aux anciennes, celles sans souci particulier, celles où l’enfant comprend apprend retient. Ainsi vont les fluctuations de son esprit comme de l’instruction, nous avançons à petits pas sans savoir de quoi sera fait demain.

Je ne dors plus correctement, sans pilule mauve. J’entame la nuit avec une insomnie guillerette. C’est terrible.

Nos pensées ne sont-elles rien d’autre que des trains qui passent, sans arrêt, sans épaisseur, fonçant à grande vitesse devant des affiches dont les images se répètent.



Patti Smith – M Train

J’ai changé ma routine journalière depuis la mort brutale de mon ordinateur – j’y ai perdu tous mes favoris dans l’affaire. J’étais déjà fantasque dans mon suivi de commentaires et d’articles sur les blogs, vous avez disparu entièrement dans la bourrasque numérique. J’en suis à chercher mes propres lieux, mes habitudes disparues – je comptais diablement trop sur les favoris visiblement – je ne sais plus où vous chuchotez pour la plus grande part. Je vous ai tout de même retrouvé, pour une petite vingtaine.. signalez-vous.

Et puisque je suis perdue – enfin vous, vous êtes perdus, moi je sais où je suis – donc puisque vous êtes perdus je lis, j’abandonne clairement l’idée de retrouver votre présence par hasard et donc je lis. Et je suis de nouveau dans cette phase monomaniaque d’un auteur et un seul, je suis fascinée et ne sais plus lire que Patti Smith. Ce soir je bascule dans Dévotion, quatrième livre que je découvre et oh c’est si beau.. J’aime la manière dont elle se jette sous l’encre, je suis ses pensées ses rêves son écriture des phrases chuchotées et un train et le vent et le vide1. La sensation parfois de lire ce que je n’écris pas, pensée fugace disparaissant par manque de papier ou de présence à moi-même. Elle fait partie intégrante du changement qui intervient en moi, il me semble saisir quelque chose du processus d’écriture. Je reprends mes carnets, les mots glissés, les bizarreries, les sursauts griffonnés. Il me semble, si je ne la quitte pas, j’écrirai loin.

J’ai changé ma routine, donc. Je n’allume plus l’ordinateur le matin, il reste dans le silence jusque vers treize heures ou plus, cela dépend du livre que je lis, de l’école. Également, c’est comme si Linux était moins bavard que la Fenêtre, j’éprouve moins le besoin de l’avoir sous les yeux, en tout cas. Pourtant j’aime particulièrement son espace – gnome, le nom seul est déjà doux – je prends mes marques tranquillement sur Open Suze. Quelques personnes m’ont un peu inquiétée à me dire qu’il était difficile d’accès, pourtant passé la première journée où j’ai eu besoin de prendre mes marques et me sentais bien égarée, je le trouve très simple et nettement plus intuitif que cet agacement perpétuel que peut être Windows.
Il y a aussi quelques inconvénients. J’ai dû installer Spotify hors du navigateur – j’ai donc désormais des publicités pénibles -, l’interface de mon blog m’oblige a passer par une navigation privée sans que j’en comprenne la raison pour l’instant, et bien que je sois arrivée à installer flash payer (fière je suis, même si c’est le Mal) celui-ci lague fortement et il est difficile pour ma patience. Et puis, j’ai dû abandonner mon cher Photoshop et là, ce fut un drame. J’apprends à manipuler Gimp, je commence à l’apprécier, on devrait s’entendre lui et moi sur le long terme.

R.E.M et Patti Smith : « E-Bow the Letter » (Live in New York 1998)

Pourquoi ne puis-je écrire des mots qui réveilleraient les morts? Cette question est celle qui me brûle le plus profondément.


Patti Smith – Just kids

Je manque de trains, de paysages, de voyage. J’ai saisi comme c’était là que j’écrivais, là que je me sentais entière, dans le mouvement de la vie. Loin de ma vie étriquée, des murs étouffants.
Je devais partir ce vendredi, l’inquiétude d’une grève prolongée soulève la question, il semble, il n’y aura pas de départ, d’écoute, de respiration. Je tremble sur mes fragilités, qu’est-ce que je vais écrire de moi si je ne me sors pas de là..

Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire.


Patti Smith – M Train

Je crois, je change dans les profondeurs.
Je me sens dans l’obligation de m’attendre.



1 Dévotion, Patti Smith

Jour 4, absence et présence


Hugh Laurie – Saint James Infirmary
Aaaah cette voix..


Je n’invente plus la nuit, je ne la sursaute plus, je m’ensommeille de mauve. J’en suis pourtant à me demander si je n’échappe pas la journée, quelque part.. un terrain vague ou vaguement brumeux, l’énergie sous la terre et les débris des carrosseries. Il faut bien que la vitalité aille quelque part, rien ne se perd jamais, il parait. Alors tu vas où, la vie ?

J’ai soudain éprouvé le besoin urgent de me soulager de tout,  de n’être rien. J’avais envie de crier mais je n’ai pas pu.


Patti Smith – Glaneurs de rêves

Je ne suis déjà plus à écrire, j’ai plongé dans les livres. La poésie des autres m’émerveille, je suis dans son tissu, ses plis, je m’égare de beauté. Est-ce ma faute, je découvre la plume de Patti Smith..
Je crois comprendre cela de mes lectures et du texte de ce déjà très vieux jour d’écriture – Jack -, je peux écrire si je le souhaite, si je m’en laisse la place, si je suis présente à moi. Et simplement, je contourne. Je suis terrassée par une vieille peur indécente, indigeste. Puérile, peut-être, puisque certainement enfantine, puisque certainement je ne sais rien faire de moi – tu ne travailles même pas, dirait ma famille unanimement.
Ou plus certainement, après discussion maritale, je suis terrassée par ce que je vis, cette sensation de mourir lentement, le corps, la maladie, les murs effondrant les nuits les jours les heures, et alors il nous envoie sur Paris, il m’a dit je ne veux pas que tu meurs, il m’a dit tu es plus importante. L’esprit meurt, enchaine le corps à la suite, il ne veut pas je ne veux pas je tressaille de cette volonté du non, et je dois me réapprendre toute entière.

Tu lèves les yeux, les nuages se forment et se reforment. Ils ressemblent – à un embryon, un ami défunt qui repose à l’horizontale. Ou à un bras immense, charitable comme un printemps, qui sur ordre soulèvera ce sac de lin et tout ce qu’il contient, ne serait-ce que l’âme d’une idée – la couleur de l’eau, le poids d’une colline.


Patti Smith – Glaneurs de rêves

J’ai mes nouvelles lunettes, j’aime le visage que me renvoie le miroir. Je ne sais pas.. Je suis comme moins abîmée ou alors c’est seulement mon regard, je change de regard avec les lunettes, si j’ai les violettes je suis épuisée, si j’ai les transparentes je suis illuminée. Je préfère les secondes, par la force des choses.
L’opticien a cassé le verre droit – ce sont ses mots, fortement exagérés -, cela se voit à peine. Une rayure et un éclat. Il va me le changer, il me laisse porter mes nouvelles lunettes toute la semaine avant de réparer. Il m’a dit également, si c’est trop difficile, je vous changerai les lunettes et c’est si gentil de me proposer de tout refaire, sans frais, si je ne m’habitue pas. C’est que le plastique arrive directement sur le verre et gêne ma vue. Je m’accommode doucement de cette gêne, à avoir en permanence comme une tache dans le champ de vision ; je ne pense pas lui demander de changer, j’aime l’éclat que ces lunettes donnent à mon visage. Je ne suis pas si souvent à faire de la coquetterie, alors j’assume celle-ci.

J’aimais la nature et sa parfaite indifférence. Sa façon d’appliquer son plan précis de survie et de reproduction, quoi qu’il puisse se passer chez moi. Mon père démolissait ma mère et les oiseaux s’en foutaient. Je trouvais ça réconfortant. Ils continuaient de gazouiller, les arbres grinçaient, le vent chantait dans les feuilles du châtaignier. Je n’étais rien pour eux. Juste une spectatrice. Et cette pièce se jouait en permanence. Le décor changeait en fonction de la saison, mais chaque année, c’était le même été, avec sa lumière, son parfum et les mûres qui poussaient sur les ronces au bord du chemin.


Adeline Dieudonné – La vraie vie

Je me suis préparée sous l’impulsion de ce que nous nous étions dit de tendresse la veille, je suis sortie, redécouvrant l’art de respirer dans le monde. Les arbres resplendissaient d’une lumière féérique.. j’ai marché, photographié, je me suis retrouvée depuis mes profondeurs avec l’impression de revenir de si loin que je ne pourrais jamais rien en dire et puis je me suis assise sous leurs branches, apaisée pour les deux ou trois heures suivantes, de passage en moi. J’ai ouvert ce livre et j’ai arrêté de respirer.
C’est exactement ce qu’il m’est arrivé. La respiration s’est faite minuscule à disparaitre. Je n’étais plus en sécurité malgré les arbres autour de moi, je sentais la tension chez les jeunes un peu plus loin ils se hurlaient des insultes, j’entendais mon corps se tordre sous les coups du père je voyais ma mère, et j’ai pensé qu’il me fallait lire ces mots chez moi, pas sur un banc au soleil et seule, et je n’arrivais pas à m’arrêter je continuais les mots les coups l’état de choc. Le père venait de partir chasser un ours en Himalaya et je me suis bousculée pour figer l’histoire et rentrer, j’avais besoin de cela, rentrer, lire en sécurité depuis les murs de ma vie et les bras de mon homme.
Lorsque je suis partie, je marchais sur des souvenirs.

Photos du jour, depuis le téléphone