La création, est-ce périssable

Frazey Ford – In My Time of Dying


lundi 7-mardi 8
Je m’entendais tellement pleurer depuis si loin dans les âges, peut-être je ne dormais pas pour ça, parce qu’au fond il fallait vraiment avoir les épaules pour soutenir autant de souffrance. Je ne sais pas si je vais dormir les prochaines nuits, je sais seulement, je ne m’entends plus dans les pleurs, il y a un doux silence, un apaisement, il y a un amour profond pour tous les Moi en larmes s’étant tu un par un depuis ce matin que je prends soin, depuis tous ces matins et toutes ces nuits où j’ai tenté de prendre soin.

Il y a un soupir léger.
Un étau desserré.

Et alors après des heures d’apaisement, l’angoisse est revenue, elle a rampé jusque sur mes idées avec un enthousiasme fort dérangeant, j’en souffre quelque part dans la poitrine – même pas vers le cœur. Il me semble, c’est le stress de voir revenir l’angoisse et d’envisager une nouvelle nuit fortement médicamentée où je garderai les yeux fermés pour me tromper, faire semblant, me faire croire que je le peux.

mardi 8
Tout de même cette nuit comme les autres, la petite chose un peu parme et sécable ne m’a pas assommée, je me suis endormie deux heures trente après l’anxiolytique – oui, il s’est endormi avant moi c’est évident, il fallait bien que l’un de nous deux succombe et ce n’était pas moi – et je me suis réveillée deux fois, malgré la petite chose avalée. Je résiste tellement, je me demande parfois s’il est raisonnable de m’acharner, si je ne devrais pas simplement vivre ma vie la nuit, j’aurais davantage d’heures que le monde pour lire ou créer.

mercredi 9
Justement je n’ai plus beaucoup de place pour la création, ni trop l’énergie.. J’ai repris l’IEF parce qu’à un moment les vacances s’arrêtent même si l’on n’est pas prêt. J’ai changé notre organisation et je ne sais pas si je verrai le bout de toutes mes journées. Hibou est un enfant insatiable.
Jusqu’à il y a peu nous travaillions le matin, les deux enfants en même temps, deux heures pour Prince et vingt minutes pour Hibou parce que ce dernier se lassait des interruptions et ne voulait très vite, plus rien faire. J’avais donc dans l’idée de tenter 45 minutes voire une heure avec lui, puis d’enchainer avec Prince, le tout avant le repas de midi.
Vaste blague.
Hibou travaille son CP et CE1 sans la moindre pause durant 2h30 – lecture, écriture, compréhension de texte, dessin sur le texte vu, calcul, géométrie, sciences, etc. Lorsque je crie grâce et souhaite manger il râle, puis fait carrément la tête parce que je ne vais pas reprendre avec lui après le repas, mais avec son frère. Alors il reste avec nous et travaille le programme de CM2 et 6è. J’ai eu la surprise de constater qu’il sait parfaitement ce qu’est un angle droit et qu’il les a même repéré dans toute la maison – équerre à l’appui – et qu’il a très bien compris (depuis les cours de son frère) comment accorder un participe passé avec être et avoir – il n’a pas encore la subtilité de certains cas avec avoir, mais je sens, ça viendra bien vite. En résumé, j’ai intérêt à aller un peu plus vite encore, pour un peu tout. Il n’y a que l’écriture que nous reprenons doucement, et finalement ma nouvelle manière de faire lui plait particulièrement bien, il aime apprendre ce que durant une année il a refusé d’approcher. Je suppose, il se sent prêt..

Pour moi c’est plus délicat. Si je l’écoutais, il apprendrait depuis son réveil jusqu’à son coucher. Et moi je ne tiens pas la route, je fais une embardée bien avant. Il y a deux soirs de ça, il a demandé à faire des calculs plutôt que l’histoire du soir.. finalement il a fait tout de même l’histoire, mais cet enfant montre à quel point il est assoiffé de tout connaitre.
C’est merveilleux et fatiguant, c’est un même mouvement. Je serais bien mal avisée de me plaindre, puisque la difficulté je la connais avec Prince je peux être heureuse de cet engouement avec Hibou. Et je le suis, pleinement. La fatigue vient s’y disputer, simplement.
À six ans je dévorais les livres de ma bibliothèque de quartier, j’ai été indépendante très rapidement, je m’y rendais seule et j’empruntais plus que le maximum autorisé. Évidemment, ma mère y était pour beaucoup.. je ne pouvais pas compter sur elle pour m’apprendre. Est-ce à dire qu’il peut trop compter sur moi cet enfant ? Je suppose qu il doit y avoir un entre-deux.. mais voilà il a six ans, il apprivoise seulement l’écriture et la lecture, je ne peux pas lui demander d’être indépendant avant son heure.
Je suis simplement fatiguée. Mais honnêtement je suis également soulagée dans mon enseignement, je ne rate pas ça, et même son enthousiasme est doux et apaisant pour moi. J’ai, pour l’instant, la capacité de le suivre et je m’en réjouis. Mais honnêtement ce qu’il faudrait à cet enfant, c’est un professeur particulier, parce que moi si je n’obtiens pas du temps pour créer, vous allez me récupérer avec beaucoup plus de folie qu’il n’y en a déjà en moi – et ça ne va pas être joli.

Alors pour l’instant je dessine aux feutres à alcool depuis décembre – six fois durant 40 jours .. – , je mélange les textures, j’ai le temps un peu de ça, entre tous les « je m’ennuie » de Hibou. Mais mes autres envies – comme la feutrine – sont en attente, et c’est frustrant, vraiment. Choisir ce qu’on peut faire et ne pourra pas, en permanence.. je crois, je n’ai jamais aimé, j’ai toujours tout voulu, tout désiré, et surtout avant d’avoir mes petits-grands je n’avais pas cet épuisement.. il faut croire qu’en dix années, je n’ai toujours pas fait le deuil.
Alors.
Je ne peux pas tout faire.
C’est dit, je ne peux pas.
Je n’aurai jamais de toute une vie, jamais suffisamment d’énergie, la création se coince en moi sans voir le jour.
Loin en moi sommeille une créatrice et elle va dormir longtemps encore.









2018, une année bouleversante

À entendre l’amour et à faire le deuil, j’oublie d’écrire l’essentiel de ces jours. C’est dire l’importance de mon incapacité à me dire, ces temps. Cette année, ce furent beaucoup de silences, d’angoisses, de larmes. De débordements.

Il me semble que 2018 n’a contenu que cela, de l’importance et des larmes, comme si je n’avais rien traversé d’autre que cette histoire, cet effondrement de la base. Une tempête d’incompréhension, finalement. Avec Noël et cette confidence – des mots feutrés et les yeux écarquillés – , j’ai rouvert les possibles. Ce sens soudain qui recollait tout, je ne m’y attendais pas. J’avais des doutes, il n’en reste plus grand chose, ils ont fondu. L’année se termine là, sur cette conclusion collée au deuil, j’en suis si surprise et reconnaissante.. j’ai tant besoin de sens pour aller au fond de ce que je vis. Je garde une inquiétude de ce qui a été vécu, que suis-je à ses yeux, qui est-il, qu’y a-t-il eu de vrai, finalement, ces années.
Je saurai désormais l’accueillir, poursuivre, voir venir. Prendre soin de moi. Dire ce qui me blesse, si cela doit. Recadrer. L’amitié envolée attend la brise pour suivre sa route.. ou en changer. Cela ne m’appartient pas.

2018, l’année où j’ai refait toute ma garde-robe sur un amaigrissement involontaire.. Et je m’y plais, dans ce nouveau corps. Abandonner huit kilos de larmes, c’est autant qu’il n’y a plus à verser, ce n’est plus là, à peser.

C’est une année bouleversante, 2018. Toute de douleurs, d’amitié perdue, d’amitié nouvelle, d’acceptation aussi. Elle restera l’année du fauteuil, grâce à Evoline et Blanche. Evoline m’ayant mise gentiment au défi, je suis allée à ce Salon DIY et je l’ai rencontré elle, cette douce personne. Elle m’a donné un but à atteindre avec ce fauteuil qui me faisait si peur, parce que se retrouver d’un coup avec une telle perte d’autonomie, c’est rude pour le moral – même si depuis chez moi l’autonomie est fortement relative aussi, elle s’illusionne sur les bons jours.
Ce qu’elle m’a offert ce jour-là n’a pas de prix. Merci Dame, tellement.

J’aurai découvert vers la fin de l’année d’autres manières de créer, la feutrine, les feutres à alcool, repris le dessin doucement. Je me sens comme à me mouvoir sur des lignes invisibles, à créer depuis ce moi fragile, brisé, à me reconstruire depuis chaque fil que je tire. J’ai beaucoup de tendresse pour la femme que je suis, deviens.

2018 c’était l’année d’un (seul) défi raté. Je m’étais fixé cette couverture et les histoires à écrire, j’ai complètement bloqué. J’espérais que cela m’aiderait à avancer avec les mots à poser, ce fut l’inverse. L’angoisse. La boite de lettres, de coupons et de mots est dans un coin de mon placard, pour plus tard. Je le repousse, j’en ferai forcément quelque chose, un jour. J’ai culpabilisé longtemps de n’en rien faire alors que j’y étais attendue, que je m’étais engagée. Je n’ai pas la capacité actuellement, j’ai fini par l’accepter. Ce n’était pas le bon moment. L’écriture le plus souvent, elle ne veut pas, elle va écrire ailleurs.

Ce fut aussi l’année d’un second défi réussi, celui de lecture. J’ai été heureuse d’arriver au bout vers la mi-septembre, soulagée aussi. Sur la longueur je me suis un peu fatiguée à remplir les critères, j’ai oublié de noter des livres. J’ai lu davantage que certaines années spécialement pour ce défi, 121 livres si je ne termine pas celui en cours ce soir – ou plus, puisque certains n’ont pas été notés. Je l’ai aimé particulièrement, ce challenge. Je le relancerai peut-être, une année future et lointaine.

Les enfants ont grandi, plus que d’autres années. Comme si elle avait compté double, celle-là.
Prince ne se jette plus sur les murs, continue de se blesser au sang, écrit enfin, apprend parfois dans le stress parfois dans la tranquillité, a su rester dix jours chez sa cousine pour la première fois.
Hibou s’ennuie follement même lorsqu’il joue, même à plusieurs. J’ai peur parfois, je ne sais pas comment l’aider, l’occuper, j’ai peur d’une dépression, je ne sais pas ce qu’on fait d’un enfant surdoué qui s’ennuie à 6 ans et qui refuse de lire alors qu’il sait, alors qu’il aime les livres, parce que ça ne va pas assez vite les lettres sous ses yeux.
Je suis la maman de deux enfants compliqués et merveilleux, rien n’est simple, rien ne le sera jamais. Notre maison est remplie d’Asperger et de surdoués, à un moment c’est à admettre.

J’ai été amoureuse, plus encore, comme à m’éveiller, m’émerveiller de nous voir ensemble encore et encore, de nous redécouvrir encore et encore, de nous aimer.. encore.. et encore..

2018 fut tout cela et tout ce que j’ai oublié, les insomnies de toutes mes nuits à regarder le monde mourir et mes amitiés s’effondrer, à en construire d’autres – des mondes, des amitiés – à pleurer, à avoir peur. Les nuits, j’ai peur. Je n’oublie pas, les nuits. Il va falloir que j’oublie un peu, maintenant, tout ce qui fait mal. L’année est pratiquement terminée, je vais pouvoir déposer, n’est-ce pas ?


Je me souhaite 2019 plus douce, plus apaisée. J’espère viser des buts plus tranquilles, n’avoir que des amitiés plus respectueuses. Il me semble, je vais me reposer un peu. De l’Ami, de la vie. Je voudrais m’échapper moins, dans ma tête, sur l’ordinateur, vivre davantage à compter les feuilles des arbres pourquoi pas, je rêve de liberté, de douceur, de nuits apaisées, de mots dans mes carnets, il me semble, je me dois bien cela, un peu de vie.






Les petites nuits sans chat

Je n’écris plus par ici, je me suis installée dans une routine où je n’ai plus de pensée, je ne suis reliée à moi que par la création sous les doigts. Je me force un peu à passer là, à comprendre ce qui retient les mots. Je me dis.. je n’en finissais pas de buter sur ma détresse, alors peut-être, j’ai esquivé. Contourné. Déraillé plus loin sur le papier avec des feutres à alcool.

Dessin à main levée
depuis le tableau Le coup de vent, Léon Spilliaert

Je me sens étonnamment bien pourtant, compte-tenu de ce silence de pensées. Je veux dire, je ne dors toujours pas, je ne suis pas complètement remise du Salon – et j’avais encore des choses à en dire, l’article est commencé, qui sait s’il aboutira – je n’ai pas terminé mes envois de Noël, je crée un peu chaque jour le calendrier de l’Avent des enfants – sauf aujourd’hui, je dessinais – je dois pâtisser pour nos goûters, je ne lis plus qu’à peine.. je ne sais pas exactement où j’ai disparu, simplement, je ne me retrouve plus, et tout au bout de moi je ne vais pas si mal.
Ce que je souhaiterais, c’est le Temps de me créer dans les doigts et les mots, il me manque cette disponibilité-là des journées.


L
es petites nuits à compter les étoiles je songe à un chat lové contre moi, je plongerais mes doigts dans sa fourrure il ronronnerait pour m’apaiser et je m’endormirais. Simplement je dormirais. Assurément, il manque un chat à ma vie, il manque de tous ces chats ayant traversé ma vie ayant disparus m’ayant laissée seule.

Les autres heures je cherche à savoir si je dois si je peux si je souhaite me racheter du thé, je ne sais pas m’en passer, la chaleur la douceur l’odeur.. Et puis il y a les conditions de travail de ces femmes, cet esclavage au Sri Lanka, je ne souhaite pas participer. Pas davantage qu’avec le chocolat. Je me sens prisonnière d’une société extrêmement violente.
Je n’ai plus de thé, mon merveilleux préféré que j’aime à me damner contient des traces de lait – je ne me remets pas – et j’en ai atrocement besoin pour survivre à l’hiver. Alors quoi, je m’aide à survivre en mettant à genoux des femmes d’un autre pays ? Il y a là du désespoir.

Alors dans ce carnet créatif au papier absorbant l’alcool de mes feutres, je me raconte avec les nuits les chats le thé la joie, le manque des uns et des autres, ce manque flagrant et non-contournable de tout ce qui modèle une vie fine et fragile.


E
t puis à quelques heures de là, ce phénomène incroyable. Ce midi nous avons admiré un vol d’oiseaux.. j’ai été touchée profondément, l’immensité m’a survolée, une immensité soudaine et basse comme une couverture étalée dans le ciel et j’étais, moi, dessous, comme figée par l’étouffement soudain qui m’a agrippée la gorge, entourée d’oiseaux, encerclée par ce filet mouvant, otage de la terre sous mes pieds et de ce ciel ayant perdu sa dimension souveraine et inaccessible.