Faire le deuil, pour faire de la place

Faire le deuil, pour faire de la place

 


 

 
La soirée d’hier s’est terminée difficilement. A 19h j’ai fait un carton, signe chez moi que l’angoisse a besoin d’être occupée pour aller voir ailleurs si je n’y serais pas. Je n’y étais tellement pas, ailleurs, que j’ai eu beaucoup de mal à me concentrer sur le jeu où je suis, à discuter de mon intégration au sein d’une guilde que j’aime beaucoup. Je suis allée me coucher, les pensées parasitées et les larmes proches, sans qu’elles ne coulent.

Ce matin, je me suis réveillée très tôt, sur un cauchemar.. Je perdais, enceinte, mon tout petit dans beaucoup de sang et je hurlais au personnel médical que je ne voulais pas de piqûre, je ne voulais pas être anesthésiée, ce que je voulais moi c’était un prénom. Je me suis réveillée, crispée et en boule, et bien qu’en état d’éveil j’ai continué sur un nouveau cauchemar, une variante du précédent : enceinte, accident de voiture, même hurlements, même demandes.

Là, j’ai pleuré.

C’est les mains extrêmement douloureuses que j’ai poursuivi la journée, à ne rien pouvoir tenir : entre mon état émotionnel et la douleur physique que j’avais créée lors du cauchemar, impossible de faire cesser la souffrance malgré des bouillottes. Mon mari a voulu m’aider, avec succès, et la douleur est partie.
Une ou deux heures après.. je me suis cogné le pied. Même pas sur un meuble. Non. Sur le sac pour la maternité. Certes, c’est un gros sac de voyage, mais le bleu sur le doigt de pied et le gonflement, c’est franchement disproportionné. Là, j’avouerai avoir bien pris toute l’ampleur de « je ne veux pas être anesthésiée ». Cette fois, je garde ma douleur je n’ai pas particulièrement envie de ma casser une jambe.. De même qu’il n’est pas anodin que ce soit précisément sur le sac en question que je me sois blessée.

A réfléchir sur ce qui ne va pas, pourquoi le manque de place et de prénom me terrifie à ce point (après tout pour Prince, on s’est décidé 3 semaines avant l’accouchement et je n’étais pas dans cet état émotionnel là), j’ai réalisé quelque chose. Comme quoi quelques années en fac de psycho auront au moins servi à cela : un rêve utilise un symbole, toujours. Pour éviter la violence des prises de conscience, le cerveau passe par les symboles, pas par des faits précis. Hors là, mon rêve est tellement clair que ça en est louche, je le sais bien merci que je veux un prénom.

Me voilà donc à tout reprendre point après point, avec Blanche en miroir pour m’aider à poser les choses.
Pas de chambre, pas de place, la pagaille dans l’appartement, les cartons, pas le prénom, la sensation de ne pas arriver à accueillir ce petit être.
Pas de place, pas de prénom.
Pas de place.

Et puis cet écho. Ce n’est pas mon enfant qui n’a pas de place, c’est moi. Je ne sais pas qui est ma mère de ma tante (l’une ou l’autre, qui a la place de qui ?), je ne connais pas mon père sinon à travers quelques photos. Aucune réponse possible, l’homme que je pense avoir retrouvé refuse tout échange avec moi, ma mère est une folle instable et ma tante est dans une position indéfendable si j’ai raison. J’ai été élevée par mes grands-parents, ballotée d’un endroit à l’autre, nos maisons n’ont pas tenues, pas de chambre à moi (seule) avant d’avoir 16 ans.
Je ne peux dire mon arbre généalogique le plus proche, mais je peux remonter en l’an 1300 pour ce qui est de mes ancêtres, c’est triste de mieux connaitre la place des autres que la sienne propre..

Dans ces conditions, je ne m’étonne plus de ne pas arriver à faire une place à ce petit bébé qui arrive, quand je ne connais pas la mienne. Et comme toutes ces questions sont arrivées après la naissance de mon premier.. ce fut différent. Ma principale peur, irrationnelle, avec Prince, c’était de disparaitre avant de le tenir dans mes bras..

Le deuil de mon père, je sais l’avoir fait. J’ai conscience de ne pas avoir fait celui de mes (demi) frères et sœurs. Me voici désormais à devoir également faire celui d’une question et d’une réponse, et d’une place qu’on ne m’a pas donnée. Que je m’en sois créée une entre temps, n’enlève rien à la difficulté de l’enfance, à cette non-place. Je sais aussi ne pas avoir totalement terminé celui de la mère. J’ai manqué, et bien que j’ai beaucoup avancé ce deuil n’est pas complet.

En parallèle cette après-midi, LeChat a travaillé sur l’appartement. Il a engorgé un minuscule local que nous avons à disposition (je ne sais comment il a réussi ce prodige) : ont disparu les cartons entassés, le fauteuil en cuir, un mannequin et une table de couture, en plus de tout ce qu’il y avait déjà dedans. Plus rien ne rentrera ni ne sortira de la pièce, mais de la place a été faite chez nous et on ne risque plus de se faire tomber un carton sur l’épaule. Désormais, nous pourrons poser le parc à bébé et son couffin, dans le salon. Bientôt, de nouveau, s’entasseront des cartons dans le couloir.. mais en attendant, un espace a été créé, qui ne demande qu’à être aménagé. Si mon pied me laisse faire et dégonfle, je m’en occuperai dès demain. Et je ne sais pourquoi, j’ai la sensation que cela devrait arriver, peut-être parce que je suis sur la bonne voie..

Reprendre pied. Jamais expression n’aura été plus juste..

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Brindille

Brindille

La nuit je veille, le jour je m’endors. Mon esprit redevient sauvage et inadapté, l’angoisse submergeant par vagues noircies ce que j’essaye d’éloigner : on n’y arrivera pas.
Partir était une nouvelle agréable, une maison et un terrain se profilant devant nous, je voyais déjà les arbres, le jardin, le portique, nos 3 chambres.
S’exiler.. ? Je ne peux empêcher les souvenirs de pointer leur nez, la solitude des journées, les rires brisés sur un ordinateur, sa mort. Ce n’est pas son fantôme qui me hante, mais l’idée de reproduire et que tout s’effondre de nouveau en débris insurmontables.

Nous stagnons dans les appels téléphoniques, les courriers-CV envoyés, les refus polis, la fiche de paye et son chèque qui ne viennent pas, l’anpe en attente, les cartons envahissants. On a songé à Strasbourg, éliminé toutes les villes à souvenirs douloureux et à famille douteuse, mis de côté Bordeaux et sa région malgré les offres étrangement nombreuses.

Le petit va arriver, non-nommé mais plein de douceur et de vie. C’est tranquillement qu’il bouge ses petits pieds que je chatouille, que je suis d’un doigt léger. Quelle place pour toi petit être ? Dans mon cœur, tu as un doux prénom que ton papa ne veut choisir. Quelques jours, quelques semaines, et tu seras là, j’ai fait la place que j’ai pu, mis en cartons tout ce qui n’est pas important comme les films, la musique, les livres, des tissus. J’espère de ta naissance, un regain de vie contre toutes les prédictions. Retrouver mon entrain, mes mains, mes jambes, mon énergie. Mon sourire, l’air de dehors, les arbres, mon appareil photo.. du vent qui ferait voler tous les oiseaux, toutes les plumes.
Le sourire vient du ciel, à l’instant, doucement, blanc et floconneux, doux bonheur. Je sers les yeux très fort, pour que demain soit immaculé et que je puisse sortir. Je sers les yeux très fort, je veux oublier que le chemin n’existe pas et croire qu’en fait il est tout blanc.
Quelques minutes, le temps de fermer les yeux..
Le soleil déjà revenu, l’idée me traverse que dans l’exil pourrait se trouver la neige..

Brindille dans la neige

janvier 2009