Ce que je leur fais

Ce que je leur fais

Il donne des signes, il abandonne.  Je crois, il me hait.
Je lutte.
Une fois par an je lui redonne une jeunesse : je le formate. Alors de nouveau, lui et moi, on s’aime. Cet ordinateur gagnera, ça arrivera un jour que je serai en retard dans mes sauvegardes, c’est une telle évidence, il gagnera, il mourra comme ça et je le passerai par la fenêtre. Pour l’achever. Être certaine.
Il a failli y passer, par la-dite fenêtre.
Je l’avais pourtant formaté en avril, j’avais donc six mois tranquilles avec juste un peu d’agacement en prévisions vers la fin, entre février et avril. Seulement depuis septembre il refusait une chose après l’autre, lancer mon jeu, ouvrir un navigateur ou un autre, afficher une de mes photos, lancer un lien depuis ma boite mail, mettre de la musique, s’allumer. J’ai patienté, appuyé, éteint puis rallumé, nettoyé, vécu sans musique, désactivé des modules, passé des antivirus des antimalware des anti-pétage-de-plomb, arrêté de m’occuper de mes photos, arrêté de venir sur mon pc. A la suite de quoi je peux l’affirmer, au milieu de tous ces problèmes, je suis incapable de vivre sans musique. Elle m’apaise, ordonne mes pensées, colore mon espace, j’en ai un besoin viscéral et j’ai bien failli devenir folle. Alors j’ai tout bien sauvegardé et puis je l’ai formaté.. et c’est fou.. il a planté ça, il s’est arrêté comme un train en pleine campagne avec rien autour sinon les champs et la nuit qui tombe ; j’ai tenté de le relancer et il avait une moitié de chaque, un peu de l’ancienne version et un peu de la nouvelle, il ne voulait rien savoir à part le fuseau horaire – ça avait l’air important. Enfin si, il voulait du réseau. Il était persuadé qu’une mise à jour allait le sortir de ce pétrin et il a réussi à planter ça aussi, il tournait sur la demande de wifi les chiffres les lettres et il me disait tu sais une mise à jour m’aiderait. Il a vraiment fallu l’assommer par le Bios.
En forçant dans les coins il est revenu tout neuf, comme si jamais il n’avait tenté un suicide très bien organisé.
Alors pour l’instant je l’aime passionnément, j’ai récupéré ma musique.
Mais je le sais bien il m’attend au tournant, dans six mois ou dans un an il décidera que lui et moi ce n’est plus possible et il recommencera.

Je leur fais ça, à tous. Je les tue.
C’est tout simple, le précédent m’agaçait, il était épouvantable, il ramait, je n’en pouvais plus j’ai pris un pc portable et j’ai refilé ma tour à LeChat. Cela va faire quatre ans, maintenant. LeChat n’a jamais eu besoin de le formater. Jamais. Même pas lorsque je lui ai passé la bête avec ses rames et ses bugs, avec lui, tout a fonctionné en douceur, tout de suite c’était l’amour fou. L’injustice.
Il semble que les ordinateurs n’aiment pas mon énergie.

En nous beaucoup d’hommes respirent

Je l’ai terminé depuis deux semaines ce défi, pourtant je continue de remplir, de faire mes lignes. Je ne sais pas pourquoi je note encore les titres des livres. Pour avoir l’ensemble d’une année, peut-être. Ou par habitude.

Photo (exceptionnellement) tirée de ce blog

En ce moment je lis En nous beaucoup d’hommes respirent, de Marie-Aude Murail. L’impression un peu de regarder à travers le trou de la serrure de ses ancêtres et alors les miens débarquent comme en écho, comme un temps superposé de vieilles histoires n’appartenant plus à personne et pourtant, si importantes. Je pourrais écrire leur vie, comme elle, il y aurait de quoi raconter et faire sourire et faire grimacer, et et et.

Comme ça. Par exemple.
Mon arrière-grand-père – de qui je tiens le prénom par un caprice de ma mère alors qu’il était mort depuis dix ans – s’était marié déjà deux fois lorsqu’il rencontra sa troisième femme. La première était morte très vite et sans lui laisser d’enfant, la seconde était morte en lui en laissant deux, cinq ans et neuf ans – il me semble me souvenir. Il enterrait donc sa deuxième épouse, et j’aime à penser qu’il devait faire beau, des oiseaux devaient chanter, qu’il y avait enfin quelque chose dans l’air parce que tout de même ce jour-là, avec la terre à peine remuée par-dessus le cercueil de la mère de ses deux filles, il a croisé une inconnue, il l’a regardée droit dans les yeux, il a balancé tout son charme et il lui a dit, pas trop fort ou enfin juste ce qu’il fallait pour qu’elle l’entende elle et pas tout le cimetière « ne vous mariez pas trop vite ».
Voilà.
Mes arrières-grands-parents se sont rencontrés là au-dessus d’une tombe, simplement elle a attendu que la décence permette à cet homme somme toute assez âgé de la demander en mariage et ils ont eu sept enfants – alors qu’il n’en voulait aucun. Pour la petite histoire, les deux premières filles ont détesté cordialement leur belle-mère et tous les autres enfants – sous l’impulsion de l’aînée, en vérité -, aussi ce fut une guerre éternelle et acharnée dans le foyer. Le drame de mon arrière-grand-mère tant elle adorait les enfants. D’ailleurs elle les aimait tellement que lorsque son mari lui demandait si là, ils pouvaient faire l’amour sans risque, elle répondait oui oui et a ainsi enchainé quelques grossesses. Désirées certes, mais seulement par elle.
Sur les sept enfants, un aurait dû prendre les ordres mais s’est vu contrarié par une annonce de grossesse, s’est marié précipitamment et la mort dans l’âme. Pour découvrir qu’il n’y avait jamais eu de bébé, elle avait menti. Il est devenu alcoolique, a eu des jumeaux dont l’un est mort à la naissance (la faute à une infirmière) et l’autre s’est suicidé à 25 ans. Les trois autres frères se sont mariés plus classiquement, avec un succès mitigé, des tromperies et des divorces au bout. Les quatre hommes, un gros souci d’alcool – euphémisme. Du côté des filles, une s’est faite tuer par son mari (30 ans), une est morte d’anorexie (15 ans), et la troisième est ma grand-mère – son mariage a une histoire aussi. Toutes, anorexiques.

J’ai des feuillets, des prises de notes rapides sous les mots de ma grand-mère et parfois de mon grand-père. Je ne sais plus souvent, ce que j’ai bien voulu dire. Ce qu’était cette histoire. Comme par exemple ces personnes mitraillées « comme de la pluie » par des américains en 1944, dans leur propre maison, qui sont-ils, pourquoi ai-je noté ça, qui de mon grand-père ou ma grand-mère me l’a raconté ? Était-ce les grands-parents de mon grand-père, puisque je parle d’eux juste au-dessus ? Ou seulement nous parlions de la maison sur la photo, peut-être. Je ne sais plus rien.
C’est un drame, ne plus comprendre ce qui a été noté.

J’ai des histoires, beaucoup ou alors pas tant si je ne sais pas me déchiffrer, et je ne sais pas quoi en faire.
Blanche me dirait  » tu as matière à écrire un livre « . Seulement toutes les familles ont des histoires, et je ne sais pas la pertinence de raconter une famille plus qu’une autre.
Disons, comme ça. Cela vous parlerait à vous, l’histoire de ma famille ?


La vie en moins grand


    Je porte de nouveau des vêtements à ma taille, des pantalons qui me tiennent aux hanches et ne menacent plus de me quitter – assurément pour le plaisir d’en rire. J’ai perdu deux tailles, j’ai eu cette surprise-là d’essayer dans le doute – et par habitude aussi – mon ancien 40, puis d’enfiler le 38 avant de me résoudre à tester le 36. C’était le bon, je suis donc revenue à ce 36 d’avant grossesse – mais pas de l’avant taille si petite que je devais le compter en âge-maigreur -, je ne me suis pas remise de ça, c’est tout un bruit ancien contenu dans ce chiffre que je ne saisis pas, voilà, j’enfile des bruits taille 36 sans comprendre ce qu’ils disent de moi. Ça bavarde de moi, je ne m’entends pas encore bien dans tous ces changements.
Je n’ose pas donner mes pantalons encore, les grands. Je les ai mis de côté, je ne sais pas trop ce qu’on fait de nos vêtements trop grands sur un coup de tête du corps. Ils ne me parlent plus, ils sont disproportionnés alors qu’hier encore, je les portais.
Depuis deux jours je raccourcis les petits nouveaux parce que toujours les concepteurs nous pensent avec le mètre quatre-vingt allant de paire avec le trente-six, et que je suis désolée mais non, je suis une toute petite femme.

Me voici donc l’heureuse propriétaire d’un jean avec un papillon argenté, deux pantalons d’hiver et deux pantalons d’été. Il me semble, c’est très correct pour tourner. Je le saurai cet hiver de toute façon, puisque faire sécher le linge sans mauvaise odeur va être un combat acharné. Déjà hier la machine étendue sur la corde sentait certes bon mais ne séchait pas, conservait une certaine humidité.. le soleil ne pouvait rien contre la fraîcheur de l’automne. C’est qu’il fait froid, désormais. Je n’ose pas chauffer encore, la facture de l’année dernière s’est dangereusement coincée dans ma gorge alors une seconde, je risquerais de m’étouffer. Je porte des pulls et je souffre des mains, des bras, des pieds, je me réchauffe sur beaucoup de tasses d’eau chaude.


    J’ai rêvé de Mignonette cette nuit – j’y ai même dormi, dans ma nuit. J’ai croisé hier sa propriétaire, elle ne sait rien sinon sa disparition soudaine, elle se pense abandonnée encore, elle me cachait quelque chose et peut-être était-ce juste sa peine ou  peut-être elle mentait, à elle, à moi, je ne saurai jamais. Ni ce qu’elle a tu, ni ce que la chatte est devenue. Dans mon rêve elle n’avait pas disparu elle était ailleurs, chez des étrangers, elle vivait mais ce que disait mon rêve, c’est que je ne la reverrai pas, elle était trop loin, c’était une sorte d’impossible. Un point aveugle. J’ai une tristesse certaine, un brin de fatalisme aussi.
Depuis son départ précipité, notre jardin est le théâtre d’une certaine guerre, un peu légère parce qu’il suffit que je pointe le bout de mon nez pour que tel Chat détale à grande vitesse. Et puis lorsque j’étends mon linge, la grande chatonne grise se manifeste comme si toujours elle n’avait attendu que moi, se roule dans les herbes sèches en attendant ma main sur son ventre, et disparait dès la dernière épingle posée. Je ne sais pas ce que je fais aux chats mais j’aime l’apaisement qu’ils offrent. Alors ça me manque, un chat dans ma maison, elle me manque cette bestiole aux immenses yeux.


Asteraceae

L’encre et la poussière

Je reprends le journal d’écriture, un dont la couverture ressemble à un grimoire de sorcière avec son étoile à six branches, un avec le petit fermoir un peu particulier sur le côté, un vilainement linéaire que j’ai vaguement commencé en juin 2016  au bord de la mer. J’avais écrit à l’encre cuivrée             Carnon 5 juin 2016

Il me semble que l’enfance est ce temps déraisonnable et ambitieux
où les châteaux de sable détruits par les vagues
construisent les sourires.

expire, ce ne sont que des émotions


Il m’est soudain apparu que je n’étais pas entière ici, je me censure. Forcément. Et que pour le reste, c’était trop de. D’intime, de regard. Il y a quelque chose de l’ordre de l’équilibre que j’ai égaré.

C’est difficile, l’écriture au stylo. Il y a la douleur des mains et le carnet jamais à la bonne hauteur – son épaisseur empêche la fluidité – il y a le manque évident de ma concentration – elle s’évade au moindre chant d’oiseau – il y a le manque d’habitude. Je suppose, j’ai la capacité. J’ai commencé avec un stylo, c’était là bien avant le clavier, je dois bien pouvoir y revenir à cette poussière d’écriture.

Je crois, je souhaite me réinventer à l’intérieur. Je n’aurai jamais assez de moi pour réparer ce qui est brisé, je n’arrive même plus à avoir conscience de ce qui est en morceaux de ce qui ne l’est plus, je me suis perdue un nuit bleue, sans doute, ou une nuit trop noire seulement noire.

Un jour il me faudra un carnet petit, non linéaire j’y tiens, avec ce petit fermoir qui ne sert absolument à rien sinon à faire semblant de se fermer aux autres, et alors il sera parfait pour les mots bizarres que je balance juste comme ça avec une encre que j’avais oubliée.

En attendant il y a ce même carnet presque parfait mais ligné ; j’écrivais dans le vent au pieds des arbres qui se pliaient et se dépliaient et alors vraiment l’instant tenait dans cette fraction de ciel et de feuilles, et un écran jamais ne pourra remplacer cela, l’émotion dure et la fragilité du monde.

Mais moi, j’étais pleine de silences qui hurlaient au fond de moi. Qui m’ont fait grossir, maigrir, vieillir, pleurer, dormir toute la journée, boire comme un trou, me cogner la tête contre les portes et les murs. Mais j’ai survécu.

Valérie Perrin – Changer l’eau des fleurs

Silène fleur de coucou