Aujourd’hui ce qui s’accroche


 


La fatigue. Elle s’accroche comme à griffer la peau et le fond des pensées, elle me dénie toute volonté et lorsque l’odeur, le feu, agrippe les vieux souvenirs, les calcinés, je me laisse happer. Difficulté. Je lis un blog, rattrape mes lectures et réalise avec ce retardement qui me caractérise que la fête des pères est passée, je ne la vois jamais, je passe sur ce chemin où elle n’est pas, elle s’accroche elle aussi, je résiste de toute mon existence sans Lui à m’en faire trébucher, je me suis pris les pieds dans la date.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui ce qui s’accroche
 


Le rêve est un voyage en soi, hors de soi, dans la profondeur des choses et au-delà. Il n’est pas seulement un temps, mais aussi, un espace. Le lieu du dévoilement. Celui de l’illusion parfois, le monde invisible étant aussi peuplé d’entités maléfiques. On ne pose pas sa tête n’importe où, lorsque l’on s’apprête à faire un songe.

Léonora Miano – La saison de l’ombre

feu bois Aujourd'hui ce qui s'accroche

 
Ce temps pour moi, que j’arrache. Sans cesse. Un instant je couds des lingettes et je me lève, il fait si chaud. Quelques secondes dans une autre pièce je vais revenir c’est certain. J’oublie de revenir évidemment, il y avait le pain à faire, une lessive à étendre, un enfant à recadrer, une fenêtre à fermer, une cinquantaine de fourmis à renvoyer. Et puis la boite à lettre délivre son message, je suis officiellement publiée de mes vingt-six nouvelles sans lien les unes les autres, je n’y pensais plus à ce contrat qu’ils devaient me renvoyer signé, je n’y croyais plus sans doute, cela fait dix mois, je ne sais plus ce que j’ai écrit – j’ai rasé les mots. Ce livre s’envisage, il doit se voir comme une montagne à escalader : il prend le temps du monde pour s’incarner. Incontestablement, il m’inquiète à distance puisque la Maison n’a pas corrigé un seul mot, puisqu’elle n’a pas dit l’amélioration possible – et je le sais moi, tous les textes qui ne vont pas, n’ont pas d’intérêt, qui auraient dû être retravaillés. Elle n’a rien dit, je n’ai rien dit, on publie, c’est une catastrophe, je me suis allongée et j’ai fermé les yeux. Assommée d’épuisement. Je me suis éteinte. Une heure d’ombres, je ne m’accrochais plus à rien, le réel m’échappait et ma journée était passée dans ses multiples riens qui font dire qu’on n’a rien fait alors que si, on a.
 

 

Tout un mystère



 

Lors d’une tout autre vie j’ai travaillé dans une gare, à Relay. Toute la journée j’étais au contact de clients essentiellement pressés et fumeurs, mais aussi enjoués bruyants râleurs formidables bavards silencieux adorables pénibles malpolis voire voleurs. J’en garde de très beaux souvenirs, notamment un jeune banquier à qui j’ai fait découvrir Pratchett et qui est revenu me remercier pour toute la joie qu’il avait de lire cet auteur – rien que pour ça, ça aura valu la peine d’être sur cet emploi éreintant à bien des points de vue.

Un jour, ma patronne qui n’avait pas le sourire facile et qui en cette occasion l’avait bien grand, m’a fait venir dans son bureau – ce n’était jamais bon signe . J’avais été évaluée par un client mystère, moi personnellement et la boutique plus généralement – le bon affichage en place, la propreté, ... Et j’avais semble-t-il fait une « grande impression » sur le client, et c’était une surprise incroyable, intense – je découvrais finalement, que j’avais une réelle existence dans certains regards – j’étais comme aimantée vers la lumière. Je n’ai jamais su qui était cette personne, bien sûr, je ne sais donc absolument pas la raison de son engouement. De manière générale, je faisais tout ce que je pouvais pour satisfaire. Comme j’avais les clés de la réserve, s’il manquait quelque chose et que je pouvais être remplacée en caisse, j’allais chercher ce dont la personne avait besoin, je prenais le temps de discuter si c’était possible, je souriais et riais beaucoup..

J’ai beaucoup repensé ce matin à cette personne. Je n’ai pas pu lire le rapport, je me souviens seulement de ses mots, grande impression. Ils flottent un peu, ils sont aussi mystérieux que le client. Ils restent gravés.

Ils sont revenus à ma mémoire parce que ce matin, je me suis mise dans une situation assez étonnante, où j’étais cliente mystère. Et ce n’est pas si évident de penser à tout, d’écouter, regarder partout, ne pas se dévoiler. Rester naturel finalement, ce n’était pas le plus difficile. Aussi je devais garder en tête le questionnaire de deux pages et demi, et ma mémoire n’est pas forcément des plus fiables dès que je suis fatiguée.
Je ne peux rien en dire de plus, étant tenue au secret – par une signature, de plus -, sinon que j’ai rencontré une dame avec des yeux bleus sublimes, douce, agréable et ça a été un plaisir de remplir ces feuilles, de pouvoir dire de jolies choses sur son accueil.

Ce fut une expérience assez étonnante, particulière. Je retenterai sans doute.

fleurs oignons gouttes mystère
Fleurs d’oignons perpétuels et gouttes d’eau

 
 

Aujourd’hui la fin de



 

C’est un deuil, c’est une évidence. Une fin d’idéal. Je me suis tant pensée loin de l’image maternelle, je me suis tant donné pour exploser ma violence loin de mes enfants, j’ai tant fait. Je me dépossède de ce je intérieur qui observait ma mère et disait tu vois bien qu’on peut ne pas crier frapper tu vois bien, je s’effondre et crie et s’affirme ne peut s’enfuir, je fait face à des démons enfouis pour recadrer un enfant en perdition, je pleure de ne plus se savoir. Et alors que je s’affronte, l’enfant revient dans le réel. Comme une fleur.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui la fin de
 

Rien ne « se » perd. Les choses ne « se » perdent pas, les êtres ne « se » perdent pas, c’est moi pensais-je qui ne les sauve pas. Je laisse pousser des éloignements.

Hélène Cixous – Si près

poisson mer dans les herbes
Un fond marin à Estretit – Espagne

 
Est-ce que l’on sait jamais ce qu’on fait vraiment. Sur quel fil on tire, quel mot on contourne. Quelle vie on fait grandir.
Nous sommes les parents pénibles que nous ne voulions pas être, c’est ce qui est le plus difficile. Cette autorité hostile.. je n’y crois tellement pas que j’en suis là.. Je fais des rêves étonnants où je change de mère, où la seconde prend le parti de la première, où je suis seule. Je survis aux rêves.

Nous avons changé l’ambiance, la maisonnée prend un air de sortie apocalyptique non négligeable pour notre respiration. Prince a sombré, loin, plus loin, à ne plus en voir le bout, et nos vacances espagnoles nous ont donné de quoi réfléchir. Alors. Nous lui pourrissons la vie – quel autre mot -, nous ne le lâchons pas, nous recadrons très serré, nous sommes entrés en guerre ouverte et parfois violente, et pourtant je serais bien en peine de dire ce que nous avons changé exactement. Il ne peut plus crier frapper pleurer gémir sans que nous soyons là, juste à côté, à lui montrer les mécanismes de tout ce qu’il sabote de nos vies, de sa vie. A peine la crise terminée nous parlons avec lui, de ce qu’il s’est passé, de ce qu’il a abusé, des excuses qu’il va devoir faire et de la réparation à mettre en place. Plusieurs fois par jour. Plusieurs fois pour les mêmes choses. Une crise pour avoir refusé de lui peler sa pêche, une crise pour avoir refusé de lui faire une tartine à sa place, une crise pour un verre d’eau qu’on ne veut pas remplir alors qu’il peut le faire, une crise pour un e à la place d’un a qu’il voudrait que je gomme – est-ce que je peux me gommer moi. Nous ne connaissons plus la CNV puisque cela ne l’atteint pas, il n’entend de la bienveillance qu’une tonalité lâche et angoissante. Qu’on soit doux, agréable, conciliant et il hurle. Qu’on soit sévère, intraitable, crispant et il est calme. Qu’on soit aimable et il nous parle mal, que notre ton soit dur et il nous parle avec douceur. Je ne sais pas ce que j’ai fait dans une vie antérieure pour devoir prendre le visage sévère de ma mère, mais les faits sont là : cet enfant se reprend en main. Il dit je ne veux plus faire de crises et c’est bien la première fois, il n’exige plus de nous que nous mourrions d’une hémorragie énergétique. Il retrouve ses sourires, son humour.. oserais-je le dire, son intelligence. Nous survivrons donc, semble-t-il, à son enfance.
Et c’est éprouvant, de survivre à cette enfance-là. A mon regard sur moi. Au regard de ma mère sur moi.
Nous remontons, tout n’est que deuil.
 
 

Laisser les doigts libres.. et n’en rien dire

Tellement, rien. Je suis devant mon écran depuis Trente-deux minutes, je fixe, ne respire pas, ne sais pas comment me dire. Je ne sais plus déjà, m’inventer sur le papier-écran, j’effleure le vide. Dès que je n’écris plus, dès que je m’éloigne des mots, je me fige, comme en détresse ou comme à savoir trop ce que les autres vivent écrivent disent, comme à se dire que je dois faire ainsi et comme ça, et alors je ne sais plus mon chemin, le mien, celui étrange où ma pensée se faufile. J’ai oublié que je dois oublier comment on attend d’une écriture qu’elle soit. Je veux dire, je lis. Je sais comment on raconte. Je sais comment d’autres racontent. Je ne sais pas comment je raconte. Dans quelle ligne de fuite vais-je bien pouvoir me poser si je n’ai pas le temps de me réunir ? Déjà LeChat me dit cela fait une heure et les enfants vont quitter l’ordinateur, et je vais devoir quitter l’ordinateur, et je n’aurais rien pu faire, rien pu exprimer. Sinon cette peur terrible de me briser sur l’impossibilité de venir là, m’abandonner d’écriture.


Et déjà, l’enfant. Crie.

poisson mer herbes
Poisson dans la mer – 12 juin 2017 – Espagne

La simplicité de ce qui s’effondre


 

Ce ne sont que quelques heures d’une absence, quarante-neuf je dirais, et nous passerons les montagnes vers cet autre lieu, doré par le soleil. Je m’inquiète pour moi, de ce corps en dentelle, fragile, si peu fait pour autant de route depuis hier qu’il s’est de nouveau manifesté. Mes muscles saccagent mon ventre, lâchent. Tout s’effondre. Je retiens, remonte, travaille. J’ai pris conscience hier soir de toute l’inutilité de remonter, sans cesse, si je ne prends pas soin d’apaiser ce qui lui est arrivé pendant ses six années d’enfer. Il a le droit de s’effondrer. De pleurer, peut-être qu’un muscle peut pleurer, il sait mieux que moi encore depuis cet intérieur ravagé ce qu’il y a de larmes, il sait tout ce qu’il y a sortir. Alors il sort. Les organes. Cela fait neuf mois qu’il les sort, c’est intéressant. Le temps d’une grossesse, le temps de tout, est-ce que maintenant je peux m’arrêter ? Il n’est pas évident de saisir dans son corps ce qui est brisé, quand on a l’impression d’aller bien dans sa tête ; jusqu’à cette peur soudaine et violente qui m’a attrapé les tripes, alors tout s’est relâché, évidemment tout est retombé, il s’est alourdi de terreur. J’ai toujours peur. L’empreinte de la peur est inscrite là. Imprimée. Tellement que j’échappe mon corps.

J’ai été arrachée de moi, et cela se rejoue, est-ce si étonnant. Je suis née d’une grande douleur. L’ai-je suffisamment écoutée.. suis-je seulement moi.

Alors, cette route et la peur de me briser, de me déverser comme de la boue. Dix années de mariage magnifiques, et mon corps encore, qui a peur. Je ne me fais sans doute pas à l’idée d’être marquée dans une sphère intime qui ne l’a plus été et qui souhaite y retourner. Il y a là-dedans un hurlement que je n’écoutais pas, ne réalisais pas. Une mémoire souterraine.

Ce soir, nous partons. Je ne suis pas prête et pourtant.. Les enfants resteront une semaine chez leurs grands-parents, une semaine je vais vivre une semaine sans cris, sans câlins aussi. Une semaine de. Et là je ne sais pas compléter. De quoi. De couple, de femme, de moi, quel mot convient, comment je me soigne si je ne sais pas me nommer. Je ne sais pas, tout m’est silencieux.

Je me demande.
Si je m’enterre est-ce que j’aurai des racines, le cerveau des entrailles pense-t-il avec mon corps, puis-je lui demander de se créer une même peau si douce que celle qui me sépare du monde, puis-je renaitre. Me préciser dans les contours. Il n’y a rien que je vois qui puisse bouger, rien à ma portée, encore, pour ne plus m’effondrer.

Je nous prépare les valises, le voyage s’étale sur notre lit ; je songe à ce qui me dévore, est-ce qu’on se construit mieux dans une autre langue, un autre pays, est-ce qu’on se construit mieux ailleurs ? Je songe à ce qui meurt de moi.

gouttes boucle