Cauchemar (et écriture en lâcher-prise)

Cauchemar (et écriture en lâcher-prise)

J’ai passé le quai, je sentais qu’il ne fallait pas que c’était dangereux on allait se faire écraser, ce métro ne restait pas sur les rails il venait aussi sur le quai directement, on devait rester là juste avant le passage, juste avant le quai. Elle a sauté sur le quai puis sur la voie avec le danger toujours plus grand, on entendait le métro arriver on entendait le monstre rugir gronder gonfler, elle a sauté et elle était loin de tout danger finalement, elle était loin de moi aussi, très loin je ne pouvais pas la rejoindre. LeChat est resté juste à la limite de ce quai dangereux, en sécurité, et moi je ne sais pas je me disais nous en sommes en retard pour le tgv, on a raté le premier il nous faut faire vite on doit absolument passer alors j’ai couru et je me suis retrouvée à l’abri derrière les barrières sur la partie du quai protégé, on entendait le métro rugir il approchait tellement je me suis demandée comment j’avais pu réussi à passer – seulement je suis seule, toute seule. Des personnes arrivent sur le quai non protégé et tout le monde leur hurle de partir de là c’est une cacophonie telle qu’ils ne bougent pas ils ne comprennent pas, je me lance en avant et j’attrape par la manche un gars que je ne connais pas je le tire en sécurité au moment où le métro surgit, je crois que sa jambe va y rester mais non j’ai tiré juste à temps il est sauf et alors

le temps s’arrête

je vois une suite – avant le train après le train – je vois que je vais être couverte de sang et de tout ce dont un être humain est composé, que nous sommes définitivement séparés LeChat et moi Elle et moi je suis seule couverte de sang et je n’entends plus rien il y a ce son infernal du métro tous ces morts et je suis hébétée

le temps reprend

le métro fonce sur le quai et déchiquette toutes les personnes présentes

je me réveille en hurlant
je me rendors – c’est fou je me rendors
je poursuis mon rêve

je suis couverte de sang et de tout ce dont un être… je suis en état de choc et je n’entends plus, ni le métro ni les gens ni les hurlements ni les silences je n’entends plus qu’un bruit de fond qui m’emplit la tête un vrombissement de terreur peut-être et j’ai une pensée pour LeChat, coincé de l’autre côté du métro et du carnage, coincé derrière un début d’effondrement, il ne pourra pas me rejoindre, Elle est quelque part repoussée par la terreur des personnes, je suis seule et choquée et je me mets à marcher je pars tout en me demandant « mais comment va-t-on se retrouver avec LeChat » je pars en me disant que je dois me rendre à la gare j’ai un train à prendre, je marche couverte de tout ce sang et dans le métro je terrifie les gens, ils me fuient. Je marche sans rien entendre sans rien voir, je marche je ne sais pas exactement comment ni vers où sinon vers ce train il me semble. Un homme s’approche de moi il a un uniforme il me semble qu’il travaille là, il s’approche et il a peur de moi, il s’approche et me parle je n’entends pas ne comprends pas, je continue de marcher. Doucement cet homme me dirige ailleurs, pour qu’on me prenne en charge.

je me réveille
je me rendors – c’est fou je me rendors
je poursuis mon rêve

je suis dans un plus tard assez proche, nous sommes tous les trois dans le train. Je tiens dans les mains un très jeune chaton entièrement blanc, il a soif et c’est difficile de lui verser de l’eau dans une coupelle, je cherche comment faire ; on ne m’aide pas, on m’observe. Le train commence à ralentir et la panique monte, j’ai les mains encombrées de trop de choses. Je demande à Blanche de me passer la caisse de voyage du chaton, elle me répond très froidement, presque comme si nous ne nous connaissions pas, qu’elle l’a mise dans mon sac. Je lui réponds que ce n’est pas possible, mon sac est bien trop petit. Mais elle semble ne pas être concernée, le train s’est arrêté et elle descend, rapidement suivi par LeChat qui ne m’aide pas non plus. Le chaton se débat un peu, j’ai renversé le contenu de mon sac sur un siège et je n’arrive pas à tout attraper. J’appelle LeChat à l’aide et je l’entends depuis le quai mais sans le voir, me dire qu’il va venir m’aider. Seulement il ne vient pas, je ne vois plus ni lui ni elle, et je suis là, seule, à me débattre avec mes affaires sans pouvoir descendre du train.

 


 

Il semble que je ne remonte pas si bien que ça, qu’au fond très au fond de moi soit en train de remonter une peur vieille comme ma naissance d’être abandonnée. Sans doute j’aurais pu le voir venir sans que ce soit aussi trash, je suis terrifiée, voilà, d’accord, j’ai entendu, je le vis très mal et je me sens coincée de dépendre ainsi de ce qui est en train de se passer dans ma vie et que je n’avais pas vu venir pas pu prévoir
mer-de
alors me remettre de ses rêves me remettre de la souffrance me remettre de la perte

me remettre

je ne suis pas seule je ne suis pas je suis je respire et puis vous et toi ou toi vous ne disparaissez pas c’est simple comme une gorgée d’eau doux comme un chaton vous n’allez pas mourir et je ne vais pas errer jusqu’à la fin de ma vie je peux entendre tous les bruits tous les silences toutes les morts toutes les disparitions je ne vais pas mourir de voir mourir je manque juste d’un peu d’air d’un peu d’amitié d’un peu de toi aussi je manque juste tout au fond d’une mère qu’elle me dise tout ira bien
je manque je manque je manque

je cherche je cherche je cherche

est-ce que ça se commande la panique est-ce que je peux refuser l’angoisse la perte parce qu’en réalité oui je refuse je refuse tout en bloc même je me ficherais des baffes à voir resurgir cette peur franchement a-t-on idée alors je le dis c’est terminé je veux bien compatir à la perte mais je refuse de sombrer même quelques heures.

E.

E.

Je rêve d’Elle. Toutes les nuits elle est là et je tourne. Toutes les nuits je la vois elle me parle, elle me raconte ou alors c’est moi je raconte, je demande, je dois chercher, ne trouve pas. Toutes les nuits je m’effondre au matin parce qu’elle était encore là et que toutes les nuits c’est difficile.
Je ne me souviens pas bien, au réveil. Le rêve. Il me semble que parfois je la déteste et je l’envoie dans une partie du monde où je ne suis pas, il me semble que parfois je suis soulagée qu’elle parle enfin.
Ce n’est jamais exactement la même chose, c’est toujours un peu la même chose.
Je suis censée m’occuper de ça.
Je ne m’en occupe pas évidemment, qu’est-ce que je pourrais bien faire.
L’écrire, c’est vrai. Je n’ose même plus dire que j’essaye, je suis comme mutée.
Alors je la rêve, alors je la vois sur l’écran, alors elle est partout et je ne suis nulle part.

Je ne sais pas, c’est un lien une lumière un filament, je tisse, je tisse sur le mot soin un peu comme s’il était le seul à exister. Elle m’a demandé si à un moment, plus tard, quand je le voudrais, je pourrais et cela fonctionne ainsi que déjà j’étais là, à prendre soin à le donner à l’envoyer. Et puis j’ai parlé d’Elle, cette maman en train de mourir dans ma ville dont le fils, plus jeune, porte le même prénom que le mien et d’en parler je me suis sentie pleurer, le soin l’a englobée parce que je travaille sur elle depuis une dizaine de jours, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre que l’accompagner sur son chemin, quel que soit celui qu’elle empruntera finalement – est-ce que je peux savoir ce que je fais.

Vent d’Est, vent d’Ouest

Vent d’Est, vent d’Ouest

nuages

Titre : Pearl Buck
 
Je puis vous raconter ces choses, à vous, ma sœur. Je ne saurais en parler avec l’un des miens, car il ne se ferait aucune idée de ces contrées lointaines où mon mari a passé douze ans, et je ne me sentirais pas libre non plus auprès de ces étrangères qui ne connaissent ni mon peuple ni notre manière de vivre depuis l’Ancien Empire. Mais vous ? Vous avez passé votre existence entière parmi nous. Même si vous appartenez au pays où mon mari a étudié dans ses livres occidentaux, vous comprendrez, je ne vous cacherai rien. Je vous ai appelée ma sœur, je vous dirai tout.
(..)
Quant à moi, je veux suivre les voies nouvelles.

 

Something For Myself by Dark Dark Dark on Grooveshark

 

J’ai rêvé de Vous.
J’habitais un endroit perdu et magnifique, en pleine montagne. J’appelais l’une de Vous dans mon immense bibliothèque, entourée par des hauteurs de livres inimaginables, ne sachant l’accueil. Je disais j’ai besoin de rire et à défaut je souriais. Tu raccrochais en me disant je te rappelle tout de suite. Et quand le téléphone s’est mis à sonner, c’était une autre toi amie de toi, qui me disait C’est Audrey. Tu ne t’appelles pas Audrey mais un rêve ne se maitrise pas. Et nous parlions, nous parlions.. je t’écoutais.

Toute ma relation avec les gens se tient dans cette conversation. J’écoute. Je suis si rarement écoutée, je m’efface pour raconter ce que j’ai pu vivre dans le passé et vous aider, mais où est l’écoute de l’instant ? J’écoute. Et ensuite vient à moi le manque de confiance dans mon amitié. L’humanité entière a besoin d’être écoutée. Je fatigue d’écouter sans retour, et c’est pourtant ce qu’on m’offre. Ai-je oublié comment demander l’aide, le retour, l’écoute ?

Je crois que mon plus gros travail est sur ma confiance dans ma relation à l’autre.

J’ai besoin de partager rires mots silence thé regards. Intimité. Je manque de confiance dans celle que je suis par le manque d’intérêt commun avec les autres, ce que je ne suis pas et que vous êtes, cet étendard de féminité de débats de culture. Je me voudrais dans un cercle qui ne me convient absolument pas. Je vous ai rêvées sur deux nuits, pourtant vous n’êtes que le symbole, pas la clé.

Je savoure la sérénité intense après chacun de ses rêves.

J’avance sur les mots, je glisse et m’évade sur les arbres, je suis mon monde et mon monde est moi.
Je tourne la feuille et la laisse s’envoler.

Entendez-vous les rires dans le vent ?