Et nous encore vivants


Os Tincoãs – Deixa A Gira Girar

Il n’y a plus de portes, même fantômes, mêmes invisibles. Seulement des murs fissurés, seulement des fenêtres brisées. Seulement, des objets cassés et des papiers envolés et des rires piétinés.
C’est dévasté.
Il manquerait les herbes folles dans les courants d’air pour avoir des photographies magnifiques. Je perçois la maison – la photo – en noir et blanc, elle a les effondrements de ses blessures, nous sommes là, un peu au milieu, ça se répare.

J’écoute le silence. Je ne m’étais pas aperçu de tout ce bruit autour de moi, tout ce qu’il faisait pour attirer mon attention. Je l’apercevais parfois, c’était furtif, je tournais la tête et alors il n’y avait plus rien de cette sensation étonnante d’une silhouette toute noire ou grise, sans visage. C’était là, de l’autre côté et contre moi, et cette barrière que je n’entendais pas, ce sssssss permanent collé aux acouphènes, comme accepté, sa panique, sa volonté, son désir de blesser, aussi. Est-ce qu’on peut lire entre les vies.
Ça s’est terminé hier. Son départ encadré, la maison à réparer, nous à soigner. La lumière entre, c’est si étrange à dire pourtant c’est cela, la lumière entre et nous touche. Arc-en-ciel émotionnel.
Et parce qu’il n’y a plus rien ni personne pour m’empêcher de dormir je n’entends plus de bruissement, je n’entends plus la tension, la colère, la panique d’un autre être. Il y a comme un apaisement dans la maison, intemporel, à tous les niveaux d’écoute.
Lors de cette première nuit d’après j’ai eu la même nuit que toutes les précédentes insomniaques et je me suis réveillée, vers six heures du matin, avec toute la peine d’un tel éveil ; je me suis rendormie tardivement avec le jour perçant les volets, alors j’ai replongé jusqu’à dix heures et j’ai ouvert les yeux sur le silence, un apaisement palpable jusque sur ma peau. La véritable et grande différence provient de la qualité de mon sommeil, j’ai une sensation d’apaisement un peu. LeChat m’a dit tu as meilleure mine. Et j’ai cuisiné, un chou-fleur asiatique-quelque-chose, deux gâteaux au yaourt et un namandieron le dégustera demain. Je me sens revivre, revenir doucement. La maison reprend pied.
Je n’ai plus à veiller, je n’ai plus à protéger. Les vivants contre les morts, les morts contre les morts, je n’ai plus rien à veiller. Le soulagement est intense, à en faire trembler les rêves, à en faire trembler notre amour.

Il est né juste à la suite, petit garçon chevelu et tout mignon, je m’en suis rendue compte soudainement et par hasard – je ne savais plus quel jour nous étions, je n’avais rien vu passer – il est né après toutes les dates anniversaires-de-mort, il est né juste après le départ de celui-qui-est-jugé, il est né c’était enfin propre et accueillant. Je ne sais pas si c’était important, il me semble que ça l’est sans saisir avec exactitude le pourquoi. Peut-être parce que sa grande sœur, celle qui n’est pas née, ni de moi ni d’Elle, est morte aussi. Le lien se situe sans doute sur ce nœud-là, un lien entre Elle et moi à jamais et quoi que je puisse parfois penser d’Elle. Alors bien sûr je songe à ma petite Emma. Avec les larmes qui floute la vue, ce n’est pas évitable les larmes parfois sur les bébés absents – et je le sais, je suis obscure et ne peux rien expliquer mieux – ce qu’il faut en saisir c’est qu’il y a toutes ces tombes autour, et nous au milieu, merveilleusement encore vivants.


Cauchemar (et écriture en lâcher-prise)

Cauchemar (et écriture en lâcher-prise)

J’ai passé le quai, je sentais qu’il ne fallait pas que c’était dangereux on allait se faire écraser, ce métro ne restait pas sur les rails il venait aussi sur le quai directement, on devait rester là juste avant le passage, juste avant le quai. Elle a sauté sur le quai puis sur la voie avec le danger toujours plus grand, on entendait le métro arriver on entendait le monstre rugir gronder gonfler, elle a sauté et elle était loin de tout danger finalement, elle était loin de moi aussi, très loin je ne pouvais pas la rejoindre. LeChat est resté juste à la limite de ce quai dangereux, en sécurité, et moi je ne sais pas je me disais nous en sommes en retard pour le tgv, on a raté le premier il nous faut faire vite on doit absolument passer alors j’ai couru et je me suis retrouvée à l’abri derrière les barrières sur la partie du quai protégé, on entendait le métro rugir il approchait tellement je me suis demandée comment j’avais pu réussi à passer – seulement je suis seule, toute seule. Des personnes arrivent sur le quai non protégé et tout le monde leur hurle de partir de là c’est une cacophonie telle qu’ils ne bougent pas ils ne comprennent pas, je me lance en avant et j’attrape par la manche un gars que je ne connais pas je le tire en sécurité au moment où le métro surgit, je crois que sa jambe va y rester mais non j’ai tiré juste à temps il est sauf et alors

le temps s’arrête

je vois une suite – avant le train après le train – je vois que je vais être couverte de sang et de tout ce dont un être humain est composé, que nous sommes définitivement séparés LeChat et moi Elle et moi je suis seule couverte de sang et je n’entends plus rien il y a ce son infernal du métro tous ces morts et je suis hébétée

le temps reprend

le métro fonce sur le quai et déchiquette toutes les personnes présentes

je me réveille en hurlant
je me rendors – c’est fou je me rendors
je poursuis mon rêve

je suis couverte de sang et de tout ce dont un être… je suis en état de choc et je n’entends plus, ni le métro ni les gens ni les hurlements ni les silences je n’entends plus qu’un bruit de fond qui m’emplit la tête un vrombissement de terreur peut-être et j’ai une pensée pour LeChat, coincé de l’autre côté du métro et du carnage, coincé derrière un début d’effondrement, il ne pourra pas me rejoindre, Elle est quelque part repoussée par la terreur des personnes, je suis seule et choquée et je me mets à marcher je pars tout en me demandant « mais comment va-t-on se retrouver avec LeChat » je pars en me disant que je dois me rendre à la gare j’ai un train à prendre, je marche couverte de tout ce sang et dans le métro je terrifie les gens, ils me fuient. Je marche sans rien entendre sans rien voir, je marche je ne sais pas exactement comment ni vers où sinon vers ce train il me semble. Un homme s’approche de moi il a un uniforme il me semble qu’il travaille là, il s’approche et il a peur de moi, il s’approche et me parle je n’entends pas ne comprends pas, je continue de marcher. Doucement cet homme me dirige ailleurs, pour qu’on me prenne en charge.

je me réveille
je me rendors – c’est fou je me rendors
je poursuis mon rêve

je suis dans un plus tard assez proche, nous sommes tous les trois dans le train. Je tiens dans les mains un très jeune chaton entièrement blanc, il a soif et c’est difficile de lui verser de l’eau dans une coupelle, je cherche comment faire ; on ne m’aide pas, on m’observe. Le train commence à ralentir et la panique monte, j’ai les mains encombrées de trop de choses. Je demande à Blanche de me passer la caisse de voyage du chaton, elle me répond très froidement, presque comme si nous ne nous connaissions pas, qu’elle l’a mise dans mon sac. Je lui réponds que ce n’est pas possible, mon sac est bien trop petit. Mais elle semble ne pas être concernée, le train s’est arrêté et elle descend, rapidement suivi par LeChat qui ne m’aide pas non plus. Le chaton se débat un peu, j’ai renversé le contenu de mon sac sur un siège et je n’arrive pas à tout attraper. J’appelle LeChat à l’aide et je l’entends depuis le quai mais sans le voir, me dire qu’il va venir m’aider. Seulement il ne vient pas, je ne vois plus ni lui ni elle, et je suis là, seule, à me débattre avec mes affaires sans pouvoir descendre du train.

 


 

Il semble que je ne remonte pas si bien que ça, qu’au fond très au fond de moi soit en train de remonter une peur vieille comme ma naissance d’être abandonnée. Sans doute j’aurais pu le voir venir sans que ce soit aussi trash, je suis terrifiée, voilà, d’accord, j’ai entendu, je le vis très mal et je me sens coincée de dépendre ainsi de ce qui est en train de se passer dans ma vie et que je n’avais pas vu venir pas pu prévoir
mer-de
alors me remettre de ses rêves me remettre de la souffrance me remettre de la perte

me remettre

je ne suis pas seule je ne suis pas je suis je respire et puis vous et toi ou toi vous ne disparaissez pas c’est simple comme une gorgée d’eau doux comme un chaton vous n’allez pas mourir et je ne vais pas errer jusqu’à la fin de ma vie je peux entendre tous les bruits tous les silences toutes les morts toutes les disparitions je ne vais pas mourir de voir mourir je manque juste d’un peu d’air d’un peu d’amitié d’un peu de toi aussi je manque juste tout au fond d’une mère qu’elle me dise tout ira bien
je manque je manque je manque

je cherche je cherche je cherche

est-ce que ça se commande la panique est-ce que je peux refuser l’angoisse la perte parce qu’en réalité oui je refuse je refuse tout en bloc même je me ficherais des baffes à voir resurgir cette peur franchement a-t-on idée alors je le dis c’est terminé je veux bien compatir à la perte mais je refuse de sombrer même quelques heures.

E.

E.

Je rêve d’Elle. Toutes les nuits elle est là et je tourne. Toutes les nuits je la vois elle me parle, elle me raconte ou alors c’est moi je raconte, je demande, je dois chercher, ne trouve pas. Toutes les nuits je m’effondre au matin parce qu’elle était encore là et que toutes les nuits c’est difficile.
Je ne me souviens pas bien, au réveil. Le rêve. Il me semble que parfois je la déteste et je l’envoie dans une partie du monde où je ne suis pas, il me semble que parfois je suis soulagée qu’elle parle enfin.
Ce n’est jamais exactement la même chose, c’est toujours un peu la même chose.
Je suis censée m’occuper de ça.
Je ne m’en occupe pas évidemment, qu’est-ce que je pourrais bien faire.
L’écrire, c’est vrai. Je n’ose même plus dire que j’essaye, je suis comme mutée.
Alors je la rêve, alors je la vois sur l’écran, alors elle est partout et je ne suis nulle part.

Je ne sais pas, c’est un lien une lumière un filament, je tisse, je tisse sur le mot soin un peu comme s’il était le seul à exister. Elle m’a demandé si à un moment, plus tard, quand je le voudrais, je pourrais et cela fonctionne ainsi que déjà j’étais là, à prendre soin à le donner à l’envoyer. Et puis j’ai parlé d’Elle, cette maman en train de mourir dans ma ville dont le fils, plus jeune, porte le même prénom que le mien et d’en parler je me suis sentie pleurer, le soin l’a englobée parce que je travaille sur elle depuis une dizaine de jours, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre que l’accompagner sur son chemin, quel que soit celui qu’elle empruntera finalement – est-ce que je peux savoir ce que je fais.