C’est quoi pour vous la douleur

Je voudrais figer les instants dans toutes les fenêtres. Saisis dans leur friabilité, leur respiration hachée. Une éternité sans vie . je suppose c’est long, une humanité de douleur déchirée.

Je pleure. Je suis traversée . transpercée. Je ne résiste plus, c’est si . particulier. Dans la nuit j’ai hurlé sur ma cheville déplacée dans un mouvement, un sursaut d’éveil arraché. Il me semble parfois que je vais en crever, je vais tomber là sur un trottoir et je vais en crever. Le temps est plus lent, dans la douleur. Je ne sais plus bien si je suis à l’étroit ou si le monde est trop vaste, si j’ai mal de me perdre ou d’être enfermée. Je me cogne à l’incohérence de souffrir. Si le monde ressentait mes points de rupture, si vous étiez atteint, tous, chacun, à vous frapper contre les murs ou à sauter de toutes les fenêtres juste pour que ça cesse, il me semble que l’humanité ne survivrait pas. J’ai manqué rire en lisant certains aujourd’hui, j’ai manqué pleuré sur tout ce que vous ne savez pas, la souffrance vous ne savez pas. Ceux qui savent, vous survivez comment . comment.
Instant après instant. On tient combien de temps, instant après instant.
Ce n’est pas seulement que je vais en crever, c’est que je le souhaite. Une fin. Un mur, un mur où lorsqu’on se jette dessus tout se fige, un mur contre lequel s’imprime la souffrance. L’écrire a-t-il un sens.

Je vais vous faire semblant, de toute façon je n’en finis pas de faire semblant, de dire ça va, c’est à peu près, j’ai mal, je ne pourrais jamais vous retransmettre. Je vais me lisser jusqu’à disparaitre la torture . la solitude y est infinie. Je voudrais me taire. Ne plus pleurer. Ne plus . rien.

Avec juste un peu de silence



 

Un sanglot me soulève la poitrine, comme ça, sur un malentendu. Je ne pleure pas, je me sens dans un presque bien indescriptible. Je suis dans un silence étonnant, une dimension déséquilibrée où mon fils n’est pas. Je prends soin de m’apaiser, de souffler. Je prends soin avec parfois, un sanglot qui passe par ma poitrine et s’en retourne.

La bibliothécaire m’a vue revenir, trois jours se sont écoulés et dans son regard l’incompréhension : je lui ramène ses livres. Pas les trente pourtant, parce qu’Hibou n’était pas là pour donner son accord j’en ai rapporté seulement dix-huit. Je n’ai pas pu lui expliquer – la vérité ne se dit pas elle traverse pour se ficher dans les murs – je n’ai pas pu lui dire que Prince ne fait plus que ça, lire, que c’est la seule chose qui maintient un semblant de normalité dans notre maison, qu’il lit pour ne pas pleurer et crier qu’il a mal là où ses dents lui ont grignoté les joues et la langue. Je n’ai pas pu. Nous ne sommes pas intimes, je ne peux pas, ne sais pas dire. Pour apaiser les questions qu’elle ne posait que dans le silence qui nous séparait et qu’elle posait avec ses yeux et avec ses mains qui tenaient les livres qu’elle ne se résolvait pas à récupérer, je lui ai expliqué qu’il lisait beaucoup, que moi-même je lis beaucoup, que je peux lire trois livres dans une journée, je l’ai achevée. Elle avait de grands yeux très ronds, très beaux, aussi. Je ne réalise pas toujours que ce que je dis est étrange, que nous sommes étranges dans notre normalité toute personnelle. J’ai un peu haussé les épaules, une manière de s’excuser. Je venais pour sauver le long week-end qui approche, pour qu’il ait de quoi lire, et nous des oreilles pour entendre un brin de silence. Ne pas devenir trop fou. Ça ne se dit pas.

Je ne suis pas certaine de comprendre comment j’ai fait pour en arriver à avoir une telle vie. Je suis trop tendue, mon corps n’y résiste pas, la souffrance grimpe et je dois composer avec. Depuis quelques jours, les sons persistants de mes oreilles ont un peu augmenté, un sifflement très aigu filtre la vie qui m’entoure ; une résonance de tout ce qu’il crie. Ou la simple fatigue des mauvaises nuits quand le cœur ne lâche pas et qu’on y croit encore, un jour, il fera ses nuits.

Hibou s’enferme dans des sourires trop grands pour lui, ou un peu trop serrés, selon les heures. Parfois il dit je suis en détresse mais rien ne filtre d’autre que ses mots et si nous souhaitons creuser il rigole autour d’un je suis en détresse avec juste un peu de colère, pas trop et il s’échappe de la réalité, il s’échappe en chatouillant, en courant, en riant trop fort. Il a cinq ans, il n’accède pas à ses émotions, juste celles en surface, celles qui prennent trop de place et le font sauter sur les murs. Une hyperactivité inatteignable. La pédopsychologue ne s’est pas sentie concernée. Nous sommes dans une immense solitude. En détresse, avec juste un peu de colère.

Avec juste un peu soleil nuages vitre gouttes