Silence

Amaotayku Avelino Sinani – Luzmila Carpio



J’ai été assommée. Je n’ai rien pu faire. La violence a déferlé, mes barrières se sont brisées, j’ai senti la grippe s’engouffrer et une petite voix qui ressemblait beaucoup à la mienne s’est dit et merde alors que l’importance ne se tenait pas là. J’étais donc encore autour de moi, un peu, je me suis dit qu’il fallait que je parle à quelqu’un, tout de suite parce que sinon j’allais hurler et que ça allait me détruire, ces mots trop vieux allaient me détruire.. j’ai regardé l’oiseau bleu et toute ma vision s’est rétrécie, l’écran s’est éloigné entouré de noir, je me suis vue disparaitre, je n’ai rien pu y faire le monde n’existait plus. Quinze minutes avaient passé j’avais déjà 38,8°, très très mal à la tête, et plus personne à qui parler.

Depuis, j’ai la grippe. Elle a démarré avec une douleur dans la tête à vouloir en mourir, il m’aurait fallu la force de me lever. Pour ça. Pour l’acte. Pour que la douleur cesse. Le silence est une douleur insoutenable.
A pleurer de cette douleur durant plus de 30 heures LeChat a tenu a appelé la Doc, et la Doc a tenu à me voir. Elle s’est dit méningite, je ne me disais plus rien. Je ne me parlais plus, à moi. Je pleurais.
J’ai fait une violente réaction au médicament, j’en avais deux autres, j’y ai réagi moins fort, et j’ai demandé à mon corps d’arrêter ça, que si vraiment je tenais à m’isoler je pouvais avoir une extinction de voix, que la migraine vraiment, je ne pouvais pas gérer. Je ne savais pas, ce que je demandais je ne savais pas.

Je n’ai plus eu mal à la tête, j’ai eu une extinction de voix. Il a suffit d’une heure. Avec la grippe, 39° de silences et de nuits à se déchirer la poitrine. Ça brûle l’intérieur, le silence. Ça remonte jusque dans les gorges et ça redescend dans les poumons, ça développe une vie propre à vous arracher la votre. J’ai toussé des mots coincés qui ne veulent pas s’en aller, ils sont là, encore là, à me plier en deux lorsque je respire, à chercher la sortie, à souffrir mille morts depuis une gorge en feu, à ne rien pouvoir dormir parce qu’il y a trop à tousser, à se déchirer les côtes. Si malade, à en inquiéter Prince jusqu’aux urgences, une maman qui ne parle plus et ne se lève plus c’est effrayant, sans doute, ce n’est plus une maman. Complications de la grippe, antibiotique et cortisone. Bronchite, angine, mycose. Escarres, aussi. Sept. Notre matelas est trop dur pour ma peau de sédiste, je me suis creusée de tous ces mots bloqués, il a fallu acheter un matelas en urgence, LeChat a dit « je t’ai apporté un pansement géant » et sans doute il a vu juste, j’avais besoin de ça, d’un pansement, d’un soin géantissime, que l’on prenne soin de moi et de ce qui me blessait.

Je ne dépose pas. Je me suis dessinée sans bouche.
Je crois, je garde l’alerte.

Parce que je ne sais pas dire ça, ce qui est trop vieux, ce qui fait mal trop tard, ce qui fait peur trop tard. Ce qui culpabilise. Je sais juste la peur d’être ma mère, de ne pas avoir su protéger et alors d’être comme elle. Je sais un peu de ça, je sais aussi qu’il y a davantage en moi que ces peurs et qu’il serait temps, vraiment, de ne plus être ainsi atteinte par le Monde.

Je prends soin, doucement.
Mais. Je ne parle plus. Le silence me garde, je ne sais pas pour encore combien de temps de ces sons que la gorge refuse depuis presque dix jours. Je lis un ou deux livres par jour, jusqu’à m’abrutir, quatorze jours ce mois, quatorze livres alors. Comme un repère.
Peut-être, ce n’est pas si grave, d’être en apnée, de ne plus dire, de ne plus être entendue. Un petit hérisson. Toute en boule. Centrée sur moi, pour changer, peut-être. Sans déborder.

Suis-je encore moi, sans ma voix, sans rien à dire. Quelle langue je parle depuis ce vide, je me sens en terre désolée, un voyage désolé. J’écoute ce qui reste.

Silence

Une peur en retard

Certain·es ici savent. C’est un mot de dessous les lits, le monstre effrayant, il contient toute la peur du monde, il est la mort, celle qui viendra ou ne viendra pas, se signale, rappelle que nous sommes mortels et que ça viendra pour nous aussi. Maintenant, plus tard. Un jour.

Son cancer vient de me sauter à la gorge alors que c’était le sien, pas le mien. J’ai eu la pensée, qui est venue aussi à une autre, que je ne dormais pas pour cette raison, je veillais. Jusque là. Je ne dormais pas jusqu’au cancer de mon âme-sœur, ça se tient, les nuits à veiller pour qu’il n’arrive rien, comme si cela fonctionnait ainsi, comme si vraiment, cela suffirait. En moi est venu un silence, je l’entends dans ce qu’il ne fait plus de bruit, un mot est tombé et avec lui une tension que je n’avais pas vue.

Il n’y est plus. Le silence du cancer, c’est cette présence inconnue qui s’apprend quand il n’y est plus, qu’il a été retiré, disséqué, ouvert, on l’apprend dans sa forme, sa grandeur, son immensité minuscule, son existence terrifiante et déjà il est mort, c’était pour lui la mort, il n’existe plus, l’angoisse est décalée, c’est une peur en retard, stupidement en retard, et il faut se remettre de ça, de ce déséquilibre pratiquement indécent et incompréhensible. C’est terminé. Et alors il y a l’autre nouvelle, l’autre problème et quelque part dans la tête ça se demande je dois prioriser quoi je dois traiter quelle information, c’est lequel le vrai souci. Et puis la troisième vague arrive, est-ce qu’il y en a d’autres. Ils l’ont trouvé fortuitement celui-ci, est-ce qu’il y en a d’autres. Il reste un monstre sous le lit, alors ?

Je l’aime. J’ai besoin d’elle davantage que je n’ai besoin de moi, je ne sais pas le dire autrement qu’ainsi – et pourtant j’ai besoin de moi, ceci n’est pas une dépréciation. Elle m’est simplement vitale, elle est ce que je ne suis pas et ce que je suis, elle est ce qui me manque lorsqu’elle est loin, elle est la promesse la présence et l’absence, elle me relie en permanence aux autres et à moi-même, surtout à moi-même, elle est elle et j’en ai besoin.
Et moi, je ne sais pas tuer les monstres sous les lits. Je sais les accompagner, pas les tuer. Je n’ai pas cette compétence-là, cette surpuissance-là, je ne sais rien, le monde ne sait pas, n’a jamais trouvé par quelle porte ils entraient, parce que lorsqu’il en trouve une, il y en a dix mille autres ailleurs. L’injustice de ce fait, tout se tient là.
Il y a trop de portes, on est dépassé.

Je laisse mon corps décider, soulagé ou inquiet il saura bien me dire, il a toujours su avant moi ce que je ressentais. Ce que j’ai pleuré s’est envolé, il y a tout mon amour et sa présence à elle, le choc passant se mélangent trop d’émotions contradictoires, encore. Il y a même de l’apaisement au milieu de la peur rétrospective, de l’apaisement. Allez y comprendre quelque chose.