Le Hêtre du voyageur

Avant de parler de lui, de l’être que j’ai rencontré, je voudrais poser votre regard, votre écoute. Que vous respiriez dans l’instant présent. Comme je l’ai fait dans cette forêt, comme je le fais depuis plusieurs semaines. Je n’ai pas pris le temps présent d’en parler, je ne l’ai pas conscientisé pour traverser de vous à moi cet espace-temps qui existe sur l’instant et s’évapore pour devenir un passé duquel j’apprends à me défaire. Apprendre à ne pas exister dans le futur, dans le passé. À être. À lire en conscience, à respirer en conscience, à regarder en conscience. À écouter, en conscience.

Avant de parler de lui, il me faut également poser pour vous le regard que je pose moi sur les êtres, la nature, les légendes. Je crois à tout et ne crois en rien. Il n’y a là aucun paradoxe, je crois en ce que je ressens, simplement. Je suis venue à Brocéliande sans aucune volonté de rencontrer Merlin, Viviane ou Morgane, ni même d’aller sur les lieux mythiques et essentiellement touristiques. Je suis avant tout intéressée par l’Autre, la rencontre profonde de l’être à l’être. Je raffole des histoires mais ne songe pas spécialement qu’elles ont un lieu et donc une trace. Je suis venue dans cette forêt relativement vierge des légendes et sans aucune volonté de les rencontrer. Je ne voyais que les arbres et leur appel intense qui résonnait en moi. Ce que je tente d’exprimer, c’est que je ne pensais pas au tourisme, je ne pensais pas à Merlin ou au Chevalier du Lac, je n’étais pas dans ce passé riche de contes.
Nous n’avions donc rien préparé à visiter. Nous venions pour les arbres remarquables.

Avant de parler de lui, l’hêtre du voyageur, – et ce sera le dernier point important -, je voudrais ajouter une expérience que j’ai vécue lors d’une tempête. Je ne crois pas que c’était en 1999, il me semble un peu après (2003 ?). Mais c’était en décembre, autour de noël et je me trouvais à Nantes. Le père de S. nous avait emmenés à Pornic et quelque chose s’était produit sur les falaises : j’ai soudain entendu les arbres. Ensemble. Une communication parfaite, impressionnante, ils disaient la tempête à venir, ils se préparaient. Ils étaient dans une urgence joyeuse, une urgence terrible, je n’entendais plus que ça. Je me suis mise à les photographier – et à l’époque j’étais encore à l’argentique -, à les approcher, les toucher, j’étais bouleversée. S. avait ce petit sourire moqueur qu’il me dédiait lors de chacune de mes excentricités, ces particularités dont je suis coutumière et que j’apprenais à étouffer pour éviter ce regard-là – bien mal, j’apprenais bien mal. Toute la nuit suivante, de retour sur Nantes, j’ai entendu le chant de la terre. D’une magnificence bouleversante. Je l’entendais se soulever – la terre, je l’entendais se soulever avec délice, volupté -, je l’entendais accompagner, vibrer avec la tempête, je l’entendais chanter.. chanter.. Comment exprimer par la joie, ce que l’humain voit en désastre ? La terre vivait la tempête comme un nettoyage intérieur.
À partir de ces jour-nuit-là, j’ai expliqué que j’entendais les arbres. Ce qui était important dans cette phrase – et à côté de quoi je suis passée toutes ces années-, c’était « les ». J’ai pris conscience dans la forêt de Paimpont que jusqu’à présent j’entendais une forêt, les arbres dans leur ensemble, leurs communications entre eux. Je les entendais parler ensemble. Ce que je percevais d’un seul arbre m’effleurait, ou plus exactement j’effleurais l’individu. Comme lorsqu’on sent une personne derrière soi et si l’on se retourne elle se trouve loin.

Je me tenais là. En lisière. Avec ce privilège de les entendre, ensemble.
Ce que je savais intuitivement, je l’ai vécu ces quelques jours en Brocéliande. Et ce fut une révélation brutale, intense et profonde de l’essence même des arbres.

 
 

14 septembre, 19h20 – le hêtre du voyageur :

Nous sommes au cœur de la forêt de Paimpont, en direction de Trehorenteuc via la D40. C’est une colline qu’escalade une route, et lorsque nous arrivons à son point culminant, juste sur la droite un chemin se découvre. Une barrière forestière en interdit l’accès puisque nous sommes dans une partie privée de la forêt, une barre aussi verte que le feuillage qui nous entoure. Huit ou neuf personnes en sortent comme nous arrivons, et nous échangeons un sourire complice qui se passe de mots. Je les crois espagnols, ne suis pas certaine. En partant, depuis sa voiture, l’un d’eux me fera un grand signe de la main, connivence d’amoureux de la nature, sans doute. C’est sur cette note fraternelle que nous avançons à notre tour, seuls, entourés par la pénombre et la grisaille. Pas le moindre rayon de soleil ne perce les nuages, des gouttes de pluie tombent parfois en toute légèreté, un peu absente, un peu présente.

Quelques pas et déjà nous y sommes, bien qu’il soit encore invisible. Il se fait oublier, insaisissable tant qu’il ne s’est pas dévoilé. Caché derrière une immense barrière de houx superbe, son imposante présence se fait sentir. Lorsqu’il apparait, nous en avons le souffle coupé. Je le mitraille de photos, pour les trois-quart elles seront floues. En cause, la faible luminosité. Pour une meilleure visibilité, j’ai éclairci les photos. Je présente d’ailleurs mes excuses à celles et ceux qui passeront par leur téléphone, les photos sont relativement lourdes, je les ai réduites (jouant sur la qualité de l’image) autant que je le pouvais mais j’ai conscience que ce sera un affichage ralenti.
 

hetre du voyageur broceliande

 
Comprenez ces branches ouvertes, accueillantes… Le sentez-vous ?
Il enveloppe. Prend soin. Accueille.
Je sentais son aura autour de moi pendant que je le photographiais. Il me paraissait ancien, pour tout dire il m’intimidait.
 
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Le tronc est sublime, abimé aux endroits où les visiteurs posent la main, frottent, récupèrent de l’écorce, se posent contre son tronc pour en être entouré. Certains s’assoient sur sa première branche, l’absence de mousse où ils se posent en atteste.
 
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En voulant vérifier la netteté de mes photos, j’ai constaté un phénomène très étonnant, qui ne surviendra qu’avec cet arbre-ci : une luminosité en mouvement, une petite lumière verte scintillante qui se déplaçait ; lorsque je reprenais la même photo, sans bouger, la lumière était ailleurs. Souvent dans l’ombre, à n’importe quel endroit de l’arbre même en lui tournant autour, pas de soleil ni même de luminosité, le soir tombait.. c’était des fées, une conclusion toute personnelle mais il fallait y être pour le saisir, il fallait y être pour les sentir, les voir, les deviner dans cette nuit qui prenait les sens. Qu’importe pourtant, parce que si on ne croit pas en la magie à Brocéliande, à quoi peut-on espérer croire ?
 
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lumiere hetre du voyageur

lumiere hetre du voyageur arbre


 
Certains le comparent à un chandelier, avec ses branches évasées qui remontent vers le ciel. Je le vois simplement accueillant, empli d’une grande douceur. Je le sentais comme prêt à s’éveiller et marcher, à embrasser le monde. Imposant.
Sur ses branches poussent joyeusement mousse et fougère.
 
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fougere

mousse

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branche-cassee-hetre-du-voyageurBranche cassée de l’arbre


 
Quand j’ai finalement posé l’appareil et que j’ai pris le temps de rencontrer l’arbre, mon esprit a eu besoin d’une dizaine de minutes. La fatigue mais pas seulement. Je me devais de poser les pensées parasites qui me venaient, respirer à son rythme à lui, entendre sa tonalité… Sa puissance m’a envahie, j’ai touché de mon esprit ses pensées, je ne respirais plus qu’à peine tant j’étais bouleversée. Il emplissait ma tête…

Je tourne autour depuis deux jours et m’aperçois que je ne peux raconter. Ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, ce que j’ai entendu, ce que j’ai vécu – est-ce que les mots manqueraient pour ces communications-là.. ? Ce qu’il m’a offert, le don qu’il m’a fait… comment, comment le dire ? Les mots n’ont pas la richesse de certaines émotions.. Grâce à lui, j’ai pu marcher tout le séjour. Il porte merveilleusement bien son nom.

Ce visage m’a sourit. J’ai entendu son rire et c’est à cet instant précis que j’ai réalisé sa jeunesse. Je n’ai pas compris tout de suite ce décalage, entre ce qui visuellement semblait un vieil arbre et cette jeunesse indéniable que je ressentais. Notre hôte, plus tard, nous a expliqué qu’il avait « seulement » 300 ans.
 

visage hetre du voyageur

visage-arbre-hetre-du-voyageur

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LeChat m’a photographiée en pleine méditation. Lorsque l’arbre a considéré terminé notre communication, il ma repoussée, fermement et gentiment. Il m’a fallu deux jours de contacts avec la forêt pour penser comprendre deux choses – je doute toujours, tout le temps, de tout– : les arbres fatiguent des passages incessants et non respectueux où personne ne prend le temps de les rencontrer, et la puissance des arbres remarquables ou vénérables demande une certaine distance pour ne pas être balayée par elle.

 
Je n’ai pas trouvé l’origine de son nom. Sinon ici sans aucune certitude, une légende, sans doute une simple histoire, rattachée à l’hêtre du voyageur pour le plaisir des mots.
 
 

Voyage : une route chaotique vers Brocéliande

La veille, cinq cent quarante kilomètres. Les enfants déposés chez leurs grands-parents pour le bonheur de chacun, nous nous sommes levés sans l’urgence de s’occuper de nos deux lutins. La fatigue pourtant un peu, déjà, ou alors le bonheur d’être en vacances quelques jours pour la deuxième fois, je ne sais pas, mais nous sommes partis plus tard que prévu. Sur la route, l’instant présent se dessinait dans le ciel, comme une invitation à nous rendre plus loin. Jusqu’à la célèbre et mythique forêt de Brocéliande. La luminosité particulière propre à certains matins déroulait sa beauté, et j’aurais donné beaucoup pour en profiter pleinement.
 

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Sur la route

 

Deux trois photos floues, une réussie, et je ne peux plus porter l’appareil photo. Je ne suis pas remise, je le savais, je me doutais que ce serait tout sauf simple mais je me pensais malgré tout mieux en santé. Je serre les dents, je médite, je prends soin de moi : je tiens le ventre, les organes, le voyage dans mes mains. Quand je les desserre, je pense avoir fait la moitié du chemin et je suis au bord du craquage. Mappy nous avait dit six heures de route, nous sommes depuis trois heures à rouler et le paysage à défiler. Mappy n’est pas toujours des plus fiables et surtout, nous accumulons les déviations pour travaux et accidents. Nous sommes loin d’avoir fait la moitié du chemin, un tiers tout au plus. Et moi, je ne sais plus si je dois continuer, m’arrêter, me rouler en boule ou rentrer. Je sais seulement que je ne peux plus supporter la voiture, que faire demi-tour n’est pas non plus une option viable pour mon corps, et que la panique est en train de faire son chemin. Je joins mon amie magnétiseuse-sorcière, qui continue le travail sur moi et m’assure ensuite que ça devrait tenir. Elle me dit « ton énergie veut y aller » et je la crois, je sens monter en moi que si je n’y vais pas je vais dépérir – on explique comment un besoin d’arbre aussi puissant ?.

Je n’ai plus l’appareil photo à portée de main lorsqu’une oie sauvage nous survole, majestueuse. Blanche, le bec gris… extraordinaire instant…

Nous prenons le temps. Nous nous arrêtons lorsque j’ai besoin, mais globalement j’ai moins mal et je ne sens plus les organes se défiler, l’ensemble tient bien ; les kilomètres se font à coup de déviations de dix ou vingt kilomètres selon l’ampleur des travaux et des accidents, de la présence proche ou non des entrées d’autoroute que nous sommes forcé de quitter à intervalles réguliers.

Ni soleil, ni chaleur, ni pluie sinon quelques gouttes par-ci par-là, le temps est absolument idéal pour faire de la route. Nous mesurons notre chance.
Nous contournons Rennes par la rocade surchargée de voitures et de flics qui font la circulation, nous ralentissent. Des panneaux nous indiquent Space expo, sans plus d’explication. La foule est une marée noire en mouvement, notre curiosité est piquée. LeChat me dit que nous demanderons à nos hôtes s’ils savent de quoi il s’agit, impulsivement je lui réponds « non surtout pas, on ne s’en dépêtrera plus, nous chercherons sur internet » et je ne sais pas pourquoi je dis ça. Il rit doucement de ma réaction, moi aussi, pourtant je conserve l’idée que ce serait plus judicieux ^^

Avec les six-cent-soixante kilomètres qui nous séparaient de notre destination, nous devions arriver à quinze heures à la chambre d’hôte ; il est 18h30 quand nous nous garons devant la superbe maison bretonne : de six heures prévues, nous sommes passés à neuf heures de route. Il ne s’agit plus de fatigue, mais bien d’épuisement et je n’attends que notre lit pour m’y jeter sans plus bouger pour les vingt prochains jours. Mon corps pourtant a effectivement bien tenu. Marcher quelques pas hors de la voiture me fait du bien. Je suis subjuguée par le lieu, les arbres, les plantes, la zénitude du jardin, l’énergie puissante du lieu.

Notre hôtesse, et là je souris intérieurement en essayant de ne pas rire, se lance dans une description des précédents locataires, de la machine contre l’apnée qu’ils avaient qui est plus petite que ma machine à oxygène, de ceux actuels qui viennent de Suisse et du dernier qui arrivera ce soir vers vingt-deux heures. En cinq minutes je crois tout savoir mais ne sais encore rien, elle parle, parle, parle. Sur l’instant je comprends que nous allons perdre du temps à chaque passage devant elle pour notre séjour et l’accepte. Nous irons ainsi à la rencontre de deux belles personnes, avec son mari. Adorable, elle me laisse choisir entre les deux chambres libres, une bleue et une beige. Malgré les trois marches supplémentaires qu’elle demande, je choisis la bleue, irrésistiblement attirée par la lumière qu’elle dégage. Elle m’expliquera quelques jours plus tard, que cette chambre était celle d’un puissant druide qui venait chaque année, mort désormais. Je ne doute pas un instant de ces mots, cette chambre a quelque chose de particulier. D’apaisant. Je m’y sens tellement bien que mon envie de me rouler en boule disparait. Comment se poser ? Nous sommes arrivés à Brocéliande, en son cœur.
 

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A quelques minutes de Paimpont, je me régénère dans une chambre bleue pendant que LeChat monte nos bagages.
 
Une étonnante porte-fenêtre rouge – étonnante car il n’y a pas de balcon et que nous sommes au premier étage – mais judicieusement fermée à clé, donne sur le jardin magnifiquement entretenu. La photo tend vers des teintes grises, injustement : il commence à faire tard, les nuages obscurcissent le rendu. Dans l’arbre se disputent des oiseaux, au loin une télévision au son un peu fort me parvient. Je suis arrivée… c’est incroyable, pourtant j’y suis, et je n’en finis pas de m’extasier.
 
Je prends une douche brûlante qui contribue à délasser mon corps. Je sors mon ordinateur le temps que mon mari prenne la sienne, mais ne trouve aucun réseau internet dans les environs. J’apprendrai plus tard que le réseau est captable dans un périmètre très réduit dans la maison, très exactement sur une banquette de l’entrée ; je ne m’en occuperai pas du séjour, j’ai bien d’autres choses à vivre qu’un moment sur un canapé en tête à tête avec le wifi.
 
Nous finissons par quitter les lieux, non sans avoir eu par notre hôte que nous rencontrons en bas des marches, des indications précieuses et d’une grande précision pour faire une rencontre sublime : le hêtre du voyageur.
Ce monsieur respire la plénitude. Nous avons formidablement bien choisit où dormir, nos hôtes sont de belles personnes qui gagnent à être rencontrées. Il connait très bien la région, et lorsque qu’il apprend que nous sommes essentiellement venus pour les arbres remarquables, il nous indique ceux que nous ne connaissions pas. Il est surpris parfois, que nous en connaissions qui ne sont pourtant indiqués nul part – mais internet est un vivier d’informations. C’est ainsi qu’il nous explique, sur notre demande, l’emplacement exact de ce hêtre.
 
Nous partons donc avec nos informations : ce premier arbre que LeChat veut absolument voir ce soir, il insiste malgré ma fatigue, et des indications pour une crêperie délicieuse. Je me souvenais des crêpes bretonnes, mais finalement je le croyais seulement. J’ai redécouvert les crêpes au sarrasin, la délicatesse des saveurs. J’aurais aimé repartir avec les recettes, conserver encore et pouvoir cuisiner cette incroyable crêpe à la frangipane et au caramel beurre salé. Je ne peux rien en dire, il faut la gouter.
 
Je ne vais pas raconter tout de suite, l’arbre remarquable et ses petits habitants méritent un article à part. C’est une véritable entrée dans la magie, je reste bouleversée par cette rencontre.
Comme empreinte, à jamais.

Un brouillard de 5 km


 

L’orage nous a surpris entre deux rires, et pourtant nous n’y croyions encore pas réellement. Je crois qu’il nous a fallu dégouliner et courir sous un abri avant de réaliser que nous étions sous un rideau de pluie, comme deux amoureux qui ont refusé de regarder le ciel. La veille déjà, nous pensions nous tremper. Nous étions partis marcher après le repas du soir, à la nuit un peu tombante et à la pluie flageolante. Nous étions passé finalement, entre les gouttes. Mais hier, mais quel orage et puis ce plaisir d’être ensemble si complètement trempés, à chercher un restaurant qui avait finalement fermé. Déménagé, m’a gentiment expliqué un coiffeur sur le pas de sa porte et qui voulait bien nous servir d’abri. Mais la pluie, nous l’aimions, même aussi forte. Courir sous la pluie, c’est si amusant ^^ Nous avons finalement mangé à la maison et j’ai préparé des pois chiches à l’indienne.

L’expérience m’a fait ce matin, préparer des vêtements de rechange, pour ce cas improbable où l’orage récidiverait au-dessus de nos têtes, où même une simple pluie. Ce fut une idée lumineuse – qui a sans doute particulièrement plu au camping-car garé à côté de nous et que je croyais vide. Et lorsque nous partons, quelques nuages gris dans le ciel, des traces bleues et quelques rayons timides, pour ce pan de montagne que je rêvais de randonner depuis l’automne dernier.

Sans enfants, tout est permis !

Personnellement, je commence à douter lorsque je vois le temps tourner. LeChat, toujours très optimiste, est persuadé que tout là-haut le ciel sera dégagé. Que nous serons juste au-dessus du brouillard. Moi, sans doute un peu trop terre à terre, songe que le temps sera sans doute plus difficile, au contraire, mais que nous ne le saurons pas, tant que nous n’y serons pas.

route 1
Plus nous roulons, plus le temps se dégrade. Le bleu du ciel disparait petit à petit pour un gris étalé entre les arbres. La montagne à son tour se grise, perdant le paysage.


route brouillard

route 3 vaches

route montagne brouillard

Au pied de la chaine du Sancy, le brouillard s’épaissit, nous enferme. Le ciel embrasse les hauteurs, nous n’avons plus la moindre vue dégagée. Pour autant, nous avons malgré tout une bonne visibilité au sol, pas la moindre brume ne vient nous dissuader d’avancer. J’aperçois même un gros terrier relativement éloigné, mais fatiguée je me dis – je me parle souvent à moi-même – que je le photographierai au retour. Il n’y a donc pas de photo – parce qu’au retour, nous arrivions à voir nos pieds et c’était déjà bien.

A l’aller, le ciel est donc chargé mais le chemin impeccable :

sancy brouillard eclaircie

sancy brouillardFils du périphérique

sancy lechatOui. Pieds nus.

Doucement. Il arrive comme ça, doucement. Un léger voile, si léger qu’on hésite à croire qu’il descend des hauteurs, par la gorge de la montagne. Insidieux. Nous continuons à grimper. Dans l’herbe, les cailloux, les rochers, les ruisseaux. Mon mari se sent le pied plus sûr, nu, sans chaussure. J’enjambe les cours d’eau, il les traverse – vite, ils sont glacés – et les randonneurs regardent ses orteils. Comme de travers, le regard. Avec un sourire, le travers.

Le brouillard finalement nous attrape. Soudainement un peu, pourtant il nous prévenait qu’il arrivait mais soudain il est vraiment là. C’est comme ouvrir les yeux, le matin, lorsqu’on dort encore. On ne sait pas très bien ce qu’il s’est passé, mais nous y sommes. Submergés, entourés. Nous progressons dans le nuage, notre regard s’accrochant encore au décor.

sancy brouillard arbres

brouillard sancy randonnée

brouillard sancy chemin

brouillard sancy bord du chemin Le bord du chemin, à peine esquissé

Rapidement, nous perdons l’avenir, ce chemin devant nous qui s’efface. Lorsque je me retourne, nous avons également perdu le passé. Rien devant, rien derrière. L’instant présent, en pleine montagne. Un instant présent mouillé, humide, froid, un instant présent en jeu d’ombres. Le vent souffle, par rafales, de plus en plus fort, nous trempe. Une sorte de bruine gouttèle sur les lunettes, je vois comme à travers un brouillard supplémentaire. Le vent nous pousse doucement en arrière, comme pour nous dire qu’il n’y a rien, plus loin, rien. Nous nous obstinons, nous avancons dans les rochers. LeChat me tient la main, m’aide à me placer. Je m’arrête. Tout le temps. Les muscles hurlent et je n’écoute pas, enfin juste ce qu’il faut pour ne pas me blesser, je m’arrête tous les dix pas mais je continue. Nous voyons alors se dessiner des vaches, sur le bord et au milieu du chemin. Dames impassibles.

vaches sancy brouillard

vaches sancy brouillard

Et puis. Nous n’avons plus rien à distinguer. Rien. A peine, parfois, lors d’une bourrasque. Une montagne que l’on devine impressionnante en filigrane, ce qu’il faut pour placer les pieds. Notre regard se rive sur nos pieds, sur les cailloux qui glissent, sur le chemin qui continue de grimper. Nous croisons des randonneurs qui redescendent, fixent les pieds de mon mari, écarquillent les yeux, sourient. Parfois nous nous arrêtons discuter, et nous faisons connaissance avec des gens charmants. Nous nous quittons parfois comme à regret, dans ce brouillard, une voix est agréable et rassurante. Je suis impressionnée par le nombre de personnes que nous croisons, malgré le temps infernal – mais beau, si majestueusement beau.

brouillard montagne sancy pierres Vous ne voyez rien ? Nous non plus. Pour vous, j’ai éclairci la photo.

Comme je peine à avancer, LeChat récupère mon appareil photo, que j’ai installé sous ma veste pour le protéger de la bruine. Je ne photographie plus rien à partir de là. Délestée du poids de l’appareil, je marche avec plus de facilité. Pourtant, nous hésitons à plusieurs reprises. J’ai de plus en plus mal aux genoux et aux muscles, je peine à avancer et puis finalement nous décidons de continuer : il n’est pas possible d’être arrivé jusque là et de ne pas atteindre le haut de la montagne. Et nous avons raison de persévérer. A peine quelques minutes et nous arrivons à un col, qui décide sous un panoramique sans doute sublime mais présentement noyé dans le brouillard, sur quel chemin continuer à marcher. Trop de kilomètres pour moi, trop de blancheur, aussi. Le vide nous entoure, on le sent sans le voir. C’est perturbant et enivrant. Une sensation d’immensité sous cette mer de nuage blanc, de danger aussi. A l’abri derrière un pan de montagne entre les trois chemins, j’observe les rafales balayer la vie. Nous buvons, de l’eau puis finalement du thé bien que nous n’ayons pas froid : marcher tient chaud. Je profite de cet instant abrité pour prendre en vidéo les lieux, les vagues de nuages, le mur qui s’étend sous nous.

La vidéo :
A droite, le vide, l’inconnu. Deux chemins.
Les rafales.
Le chemin qui nous a mené là.
A gauche, un autre vide, connu puisque nous en venons.

Je vous conseille de la regarder sans le son, le bruit de la mise au point de mon appareil y est un grincement insupportable ^^’

Nous repartons, tenus par l’urgence que le temps se dégrade de plus en plus. Le vent nous pousse dans la descente, nous fonce en plein visage dans un virage, nous pousse de nouveau. Trempés mais ravis, nous nous arrêtons malgré tout discuter avec un homme qui souhaite savoir si c’est encore loin. Nous repartons avec plus de facilité pour mes muscles, mais avec horreur pour mes genoux. Je souffre de plus en plus, je tente de ne pas trop le dire pour ne pas l’inquiéter et puis finalement nous déconnons sur le fait qu’il va me porter. Mais je tiens. Nous frôlons les vaches qui nous laissent peu de place sur le chemin, mes genoux hurlent, ma cheville se retourne et finalement c’est moi qui crie. Je continue, si je m’arrête je ne marche plus. Nous continuons de rire, et étonnamment de croiser des randonneurs qui grimpent – les fous. Mes jambes tremblent, les muscles lâchent, mon mari continue de me tenir la main et l’exploit est là : j’ai marché deux fois 2,5 km, j’ai marché sur 5km, j’ai marché. Moi.
Je l’ai fait.
J’ai réussi ^^

Lorsque nous arrivons sur le parking – la pendule me dit que nous avons marché trois heures -, les rafales sont intenses, il pleut, il fait froid soudain en bas. Je me déshabille dans la voiture, comme je peux. Je me retrouve nue et tente de me rhabiller avec des vêtements secs, le plus rapidement possible. Avant que quelqu’un ne passe, en somme. Sans réaliser que le camping-car juste à côté, est habité. J’imagine que j’ai fait un heureux.

Je suis douloureuse, épuisée, je n’ai plus de jambes, je marche en me tenant aux meubles, et surtout, je ne regrette rien 😉

Je ne suis pas certaine de refaire cette grimpée avec le soleil et un paysage à admirer, toutefois. La sensation d’être passée sous un rouleau compresseur n’est pas des plus agréables, je vais mettre du temps à me remettre. Mais je ne peux qu’aimer ce que j’ai fait. Braver les éléments brouillard/bruine/pluie/vent, marcher aussi longtemps, en pleine montagne accidentée.. quel exploit pour moi..

 

Petite abeille entièrement là – Auvergne

Je n’avais plus photographié depuis novembre, je n’étais plus sortie vraiment ou alors jamais longtemps : le froid me faisait rentrer dans la maison ou dans la voiture et la promenade s’arrêtait là, pour moi. Le mois de mai est arrivé, me confinant toujours chez moi, le froid la pluie le temps toujours me repoussant…
Hier nous avons bravé le vent froid par moment, le soleil surplombant les milliers de fleurs qui avaient, enfin, envahi les pâturages. Mon appareil photo m’a semblé pesé trois tonnes – la joie aussi, pèse son poids. Le vent fouettait, couchant les fleurs, les plantes, les insectes. L’un d’eux que je photographiais s’est retrouvé flouté, le vent m’ayant déstabilisée, avant de se faire balayer – il venait d’apprendre à voler. J’aime cet instant où se sont couchées ses antennes avant de disparaitre dans les herbes.

insecte

insecte antennes

Nous étions un peu avant les Gorges de la Monne (63), un petit passage quelque part sous des fils barbelés – rare est la promenade qui ne passe pas sous des barbelés. Prince nous a dit « J’ai aimé cette sortie, d’habitude on marche beaucoup là c’était un peu comme si on apprenait un lieu » et il avait raison, on se l’est approprié. Nous y avons pris notre goûter, ils ont escaladé des rochers, joué aux chevaliers avec des branches d’arbre, et pendant ce temps je m’étais assise : j’ai photographié depuis moi, ce qui m’entourait, submergée par la richesse de ce qui m’entourait.

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ensemble-fleurs-herbes

Je me suis amusée à suivre une abeille, ses ailes bruissaient bruyamment dans le silence de la campagne. Elle allait d’une fleur à l’autre, butinait, se posait, repartait et finalement je me suis lassée avant elle : les positions que j’avais, le souffle que je retenais, la tension pour ne pas bouger – parce que je fais tout sans pied -, la lourdeur de l’appareil, ont eu raison de la passion ; j’ai du laisser l’insecte faire sa vie sans moi. Mais quel beau moment ce fut !

abeille-vol

abeille-vol-fleur

abeille butine fleur rose

Je vais de nouveau avoir des photos à poser sur mes prochains articles, des jolies, des étonnantes – certaines semblent être de la peinture. Je me sentais revivre, j’étais au soleil, le vent malmenait ce que je cherchais à figer, des insectes venaient me voir par erreur, je découvrais je riais j’étais là. Complètement, entièrement là.

fleur-rose-fils

Quelques pas dans les gorges de la Monne

branches dénudées

 
Maintenant en relisant les mots, il n’y a plus rien de juste. Il n’y avait plus rien de juste hier déjà, parce que l’écriture s’est posée au fil de la journée, parsemée, bougonne, fatiguée. Mon texte décousu d’hier n’a plus représenté ma journée une fois qu’il avait été écrit, mais des mots posés ne peuvent s’effacer comme ça. Pourtant je n’y suis déjà plus, sauf peut-être la partie des fées.

Je regarde les tables et les chaises en bois sur LBC, que nous puissions enfin nous asseoir sur du solide. Je suppose qu’il nous faudrait également chercher des verres, puisque désormais il n’en reste qu’un seul. J’ai cherché l’origami mais il n’y avait rien, j’ai yeuté le papier aquarelle mais je n’ai rien trouvé non plus qui m’intéresse. Je commence à m’occuper de moi, doucement, et j’aurais aimé en réduire l’impact sur la planète – je continue à chercher.

Cette sortie dans les gorges de la Monne m’a apporté une certaine stabilité dans mon état émotionnel. J’ai conscience que c’est bancal, que je suis sur un fil, que je peux basculer sur un toussotement. Et Prince m’aide à perdre cette stabilité. Mais papa je sais pas quoi faire ! j’ai beaucoup beaucoup de réponses qui me sont venues, la seule dicible était Dormir pour la vingt-deuxième fois et au hasard puisqu’il était déjà 21h33, qu’à 21h47 il en était à son onzième lever pour faire pipi, qu’une ombre lui avait fait peur, qu’il avait faim, qu’il voulait lire un livre, qu’il n’arrivait pas à dormir, et que l’heure passant je commençais à ressentir tous les picotements de la dépression mêlée à l’agacement. Surtout lorsqu’il est resté dans l’encadrement du couloir à nous regarder – je l’ai bien vue filer, notre soirée en amoureux, je l’ai bien vue. J’ai fini par m’énerver, excédée, usée, je lui ai dit que sa place n’était pas au milieu de ses parents qui cherchait à avoir une soirée en amoureux, mais dans son lit.
Je sais. La bienveillance a pris un sale coup et il me faudrait un stage maintenant.

oiseau sur barrière

 
Je ne suis pas certaine que les mots pourraient retracer cette promenade, tant elle fut douce et joyeuse. Nos premiers pas ont affolé des oiseaux, les suivants ont affolés Prince ; un énorme chien en liberté courait dans tous les sens malgré un panneau « tenir en laisse » et il a terrifié l’un puis l’autre enfant puis… des moutons. Il a foncé à travers champs malgré les appels de son maître et heureusement pour tout le monde il n’y avait pas de ravin au bout sinon les moutons auraient tous sautés dans la panique générale. La mésaventure, une fois le chien revenu, récupéré et finalement mis en laisse pour désobéissance – en même temps le chien a un certain instinct de chasseur, à quoi donc s’attendre ? – l’aventure finalement, a donc beaucoup tenté les enfants qui sont partis courir… après les moutons. Les jolies bêtes étaient bien moins affolé par les enfants que par le chien, a juste titre : les enfants avaient plus peur du troupeau et ne sont finalement pas trop approchés. Les moutons ne m’ayant guère passionnée, je suis partie faire des photos d’arbres, de branches, de soleil dans les branches, de fées dans les branches et de licorne sur le chemin.

Mamaaaaan regarde je suis une licorne a hurlé Hibou, un bâton sur son front, maman regaaaarde moi je suis un cafard géant a hurlé Prince avec deux bâtons sur son front. LeChat ne pouvait pas laisser passer ça. Il a pris un bâton, un autre – pas sur son front – et il s’est mis à dessiner sur le sol.

licorne dessinée sur le sol

cafard dessiné sur le sol

Je me suis arrêtée sur chaque feuille, chacune livrant un secret, une ébauche de vie, un dernier reflet automnale dans le givre de l’hiver. Une petite bataille de saison se joue tout autour de nous, c’est d’une grande beauté. Le soleil se couchant très tôt, mes photos ont pris une légère teinte rouge étonnante.

branche arrondie

feuilles illuminées soleil

hiver feuilles et fleurs sèches
Pas de retouche. Quand je vous dis que la nature est magnifique 😉

cynorhodon fruits rouges secs sur l'arbre
cynorhodon

cynorhodon gorges de la Monne

feuilles hiver gorges de la Monne

insecte en plein vol gorges de la Monne

insectes en plein vol 2

Je me suis beaucoup amusée avec cette plante, de la bardane si j’ai bon souvenir. Elle semblait indiquer le chemin à suivre… je me suis arrêtée pourtant, je l’ai attrapée dans son semblant de douceur et dans ses piquants, j’ai cru me voir moi dans toute ma complexité actuelle, dans ce mélange de souffrance et de beauté. Je leur trouve une élégance extraordinaire, à ses fleurs sèches…

bardane indique chemin

bardane piquants gorges de la Monne

bardane piquants

bardane danseuse

bardane élégante

 

Le soir est arrivé à une vitesse hallucinante, avec son froid et sa basse luminosité. L’herbe scintillante sous le soleil est devenue bleutée dans son ombre. Entièrement givrée. Nous nous sommes résignés à faire demi-tour : il n’était que 16h30, mon appareil photo indiquait faussement 17h30 parce que je ne le règle jamais et queije fais avoir régulièrement sur la véritable heure, et nous étions presque la nuit. La nuit arrivait, c’était si fou… Quelques années que j’habite à la montagne et je ne me fais pas à cette disparition soudaine et hivernale, du soleil derrière les masses rocheuses.

famille sur le chemin

cristaux de givre

lichen hivernal
lichen

coucher de soleil à travers les branches

 
Nous sommes repartis en voiture – avec l’espoir de revenir dans ces gorges de la Monnne que nous avons à peine aperçues, un peu frigorifiés pour certains. Soudain sur un barrière en bord de route, nous avons, yeux dans les yeux, vu un rapace qui attendait là, pas craintif de voir notre voiture pratiquement le frôler. Mais de nous voir ralentir puis s’arrêter il a pris peur bien sûr et il s’est envolé dans la nuit. J’ai à peine pu le photographier, subjuguée que j’étais.

rapace dans la nuit

 
Et puis il y a eu lui.
Cet arbre, je l’avais vu à l’aller et je ne l’avais pas quitté des yeux. Il était côté conducteur, nous roulions, c’était compliqué et je n’ai pas osé demander à ce que nous nous arrêtions parce que les enfants à l’arrière n’en pouvait plus de la route, ils voulaient arriver et c’est quand, le soleil dans les yeux était leur croix et du coup la notre et si nous parents tenions bien le choc de toutes ces réflexions désagréables et compréhensibles, nous voulions arriver nous aussi. Alors cet arbre, je l’ai laissé filer, se perdre dans le paysage, s’éloigner.
Et puis au retour, il y avait ce coucher de soleil, les enfants encore joyeux de la promenade terminée, ravis de grignoter les biscuits trop cuit et brunis, et j’ai demandé à LeChat de ralentir, j’ai ouvert la fenêtre et j’ai shooté. J’aurais beaucoup donné pour descendre de voiture, prendre une ou deux minutes mais nous étions juste après un virage. Grâce à la route, je lui ai tourné autour, le prenant d’un côté puis de l’autre, moi penchée à la fenêtre dans le froid. Il a ralenti pour moi et je me suis toute contorsionnée pour le photographier disparaissant derrière-nous et je me suis tordue le poignet – il reste fragile, je le blesse tous les deux jours.
Mais.
Ça en valait le coup de perdre une main. Si si.
J’ai par contre dû poser mon appareil, incapable que j’étais de le tenir, ratant ainsi de belles photos des couleurs dans le ciel dessinées par le soleil disparu…

soleil couchant ciel ombres chinoises

arbre soleil couchant ombre chinoise

arbre soleil couchant ombre chinoise 2