6 avril 2017, Tarn et Tarn-et-Garonne – Jour 1 Nuit 2

6 avril 2017, Tarn et Tarn-et-Garonne – Jour 1 Nuit 2

Les yeux fermés, on ne peut pas croire que l’on soit ailleurs – dans une chambre, par exemple. Nous n’y sommes pas. Il y a le vent. Le silence particulier de la colline. Les insectes. Le soleil qui disparait – une certaine tonalité que le monde alentour exprime de milles manières. Les yeux fermés, nous y étions peut-être encore davantage.
Je m’attendais à tourner, à angoisser, à tout simplement m’accrocher à la première insomnie passant par là. Je me suis endormie, juste comme ça, la tête dans les étoiles que me cachaient la toile. L’insomnie angoissée de la nuit précédente ne m’avait rien laissé, j’étais épuisée. Malgré tout, la nuit fut agitée : je dormais dans un lieu inconnu, sur un matelas inconnu, et sans oxygène : dans la débâcle de notre départ, j’ai oublié le câble à brancher sur l’allume-cigare, réparé pourtant juste pour moi deux jours avant le départ. Je n’ai plus l’habitude de dormir sans être rattachée à un fil, il me manquait quelque chose de vital, je le cherchais involontairement.

En plein début de nuit, je me suis réveillée avec une vessie terriblement pleine. Mes beaux-parents ont prévu un système formidable pour ne pas se lever dans le froid et la nuit noire : un seau dans la tente, accroché en hauteur à une petite chaine, avec de la sciure. Des toilettes sèches, en somme. Peut-être que mes idées étaient à l’envers, je n’ai pas été capable de gérer ça ainsi. J’ai préféré sortir dans le froid et la nuit, éclairée par une puissante lune montante et rapidement rentrer au presque chaud de la tente – qui a son micro-climat, un peu.

Des pics de réveils me maintenaient en alerte légère, la toile bougeait un peu trop pour moi. Au petit matin et uniquement éclairés par la lune, j’ai constaté durement l’heure : 5h34. Je ne me suis plus rendormie. La tête me faisait mal de froid et de vent, je sentais jusqu’à la voiture bouger : je ne voulais plus que sortir de là – quand LeChat serait réveillé. Le principe d’une tente de toit c’est que c’est tout minuscule, même sans rien faire j’ai sans le vouloir réveillé mon mari. Si lui n’était pas dérangé par les mouvements très légers disait-il de la voiture et qu’il ne sentait pas vraiment lui, nous nous sommes vite accordés sur le fait qu’il faisait glacial, là, tout de suite. Vraiment glacial. Insupportablement glacial. Sous les couettes nous étions bien, mais nous ne pouvions décemment pas rester là : la faim et l’envie pressante, n’est-ce pas.

La luminosité dans le ciel indiquait vaguement la future journée sans que le soleil ne soit encore réellement perceptible. Le vent était tel que j’ai oublié de faire la seule chose intéressante à – pas encore – 7h du matin : prendre une photo de notre tente. C’est fou ce qu’on oublie certaines choses qu’on aime pourtant, dans l’urgence des gestes qui ne sont pas encore devenue une routine. Nous nous sommes habillés dans nos vêtements congelés – à peine réchauffés à la va-vite sous la chaleur de nos couettes et nous n’avons fait ni toilette rapide ni pris notre petit déjeuner : on a plié la tente et a on fuit en attendant que le soleil apparaisse. Dans la voiture, on riait de ce froid qui nous avait bien surpris : 4° – température qui ne tient pas compte du froid ressenti plus réaliste des conditions climatiques là-haut.

Le chauffage nous a rapidement réchauffé, et c’est ainsi que nous avons repris la route vers l’océan. Derrière nous le soleil se levait, mes douleurs commençaient à s’étendre et j’ai demandé à mon corps une trêve ; j’avais des choses à vivre pendant trois jours. Essentiellement, j’ai été assez entendue. J’ai laissé venir les vagues, douces d’abord puis de plus en plus élevées à mesure que les nuits ont passé sans l’oxygène. Compte-tenu de tout ce que j’ai fait, je considère que j’ai eu de la chance, les crises ont pris le dessus tout en me laissant exister – ou peut-être que l’on peut dire, aussi, que je les ai acceptées sans les combattre, sans me laisser pour autant dominer.

A travers les forêts, les rayons rosis jouaient jusqu’à se soulever au-dessus des arbres pour nous offrir un spectacle absolument éblouissant où se mêlaient le soleil et les nappes de brouillard. Le temps de quelques photos, nous petit-déjeunons sans prendre le temps de se faire un thé, il fait trop humide.

aveyron soleil levant

aveyron soleil levant
Rha ces fils..

Voici une petite vidéo qui ne vaut absolument rien essentiellement parce que ce n’est pas mon domaine de prédilection : les photographies je me débrouille, mais les vidéos ce n’est pas encore ça, je bouge vraiment trop ^^ Elle sert surtout à montrer la beauté du lieu magnifié par le soleil montant et la couleur exceptionnelle qui nous entourait. Vous m’excuserez, je pense ? 🙂

Nous quittons l’Aveyron pour le Tarn, dont nous longeons les gorges. Toute à la découverte, je ne pense à faire aucune photo. Aucune, sérieusement. Je ne m’en suis pas remise, dites. Quelque part au milieu des gorges, une déviation nous force à les quitter et nous nous retrouvons sur d’autres routes, bien éloignés de la rivière. Les Avalats nous accueillent le temps d’un repas, avec à nos pieds d’insistants volatiles qui cherchent à voler notre nourriture :

tarn oies

tarn coq
Le coq au plus mauvais caractère du monde, qui fait même fuir les poules pour manger en premier !

tarn poule cpq


Il fait particulièrement frais et l’envie nous prend de boire ce thé que nous n’avons pas bu le matin.. pas de boite de thé. Rien. Je l’ai semble-t-il laissée dans le sac des enfants – mais que faisait-elle donc là ? LeChat, qui a décidément très envie ou besoin de boire quelque chose de chaud cherche des orties – et il n’en manque pas – fait bouillir l’eau et jette les feuilles dentelées dans la casserole. Je tente la boisson mais je ne suis définitivement pas thé vert et ceci en a trop le goût. Ceci mis à part, je conçois que la tisane puisse être bonne ^^

Nous abandonnons la famille à côté de nous aux gallinacés et aux poissons – elle pêche – et nous repartons toujours très tranquillement, en nous arrêtant un peu partout dès que l’envie se fait sentir. Nous remontons un peu pour éviter les trop grandes agglomérations et rester sur les petits chemins, sans éviter la belle Montauban. Nous profitons d’un grand centre commercial pour faire le plein, acheter quelques légumes et profiter des toilettes publiques – le plus étonnant est que j’ai préféré être dans la nature pour ça. Nous suivons un panneau, jardin des plantes qui s’avère finalement être surtout un grand parc sympathique, doux, agréable où se promener, mais je m’attendais à autre chose.


Nous repartons, laissant cette place que nous avions eue tant de peine à trouver, à un autre chanceux. Marcher nous a fait beaucoup de bien, nous nous sentons avec une telle joie en nous que parfois nous éclatons de rire, comme ça. Juste comme ça.

tarn et garonne route colza

tarn et garonne panneau colza
Le colza a tellement avancé qu’il avale le panneau ^^

C’est arrivé d’une manière soudaine, un peu brutale : nous avions du colza et soudain nous avons eu des pins. Beaucoup de pins. Une forêt de pins. Une pinède, j’aurais pu dire une pinède mais l’impact n’aurait pas été le même. A perte de vue, des pins et seulement des pins. Nous sommes dans les Landes, et il commence à se faire bien tard : le jour décline. Nous partons à la recherche de notre second coin pour dormir, éloigné de toute civilisation. Au détour d’une petite route, un chemin de terre apparaît, traversant la pinède : nous nous lançons sur la terre sableuse et alors que nous n’y croyons plus – et comment donc faire demi-tour ? – les arbres disparaissent, laissant apparaître une forêt en devenir, replantée, toute petite, ainsi qu’un espace parfait pour notre voiture ; le coin est tout trouvé. Du fait des arbres coupés nous entendons de temps à autre une voiture dans le lointain, pas davantage.


D’où nous venons…

pinede chemin lande
…et qui continue plus loin

pinede soleil landes

pinede soleil couchant landes

pinede soleil couchant landes

Et puis tout de même, parce que cette fois j’y ai pensé :

voiture tente de toit

soeil couchant pinede landes
La dernière photo, lors de notre petite marche quotidienne avant de dormir

5 avril, départ pour l’Océan en passant par l’Aveyron – Nuit 1

5 avril, départ pour l’Océan en passant par l’Aveyron – Nuit 1


Le contre-jour fait croire à un temps maussade, ce n’était pas le cas, vaguement trois nuages autour du soleil.

 

Nous avons laissé les enfants à leurs grands-parents – qui ont accepté malgré la crise en pleine nuit, qui ont ACCEPTE – après avoir passé des heures à déplacer la tente de toit, depuis leur voiture à la nôtre. Nous avons la même voiture, elle diffère juste de quelques années et a subi quelques modifications qui nous ont fait craindre l’impossibilité. Ils nous ont fait profiter de leur check-list de voyage et nous ont prêté tout leur matériel – je réalise que j’aurais dû le prendre en photo – et nous sommes partis avec tente sur le toit, la petite pelle-râteau, la tente de douche – sans douche, une simple tente pour s’habiller, le petit réchaud, … et sans enfants, donc. Dans la voiture, nous n’avons rien dit tout de suite. Nous savourions. Le silence, le grand silence, l’immense silence.

Nous avons pris la décision de partir vers l’océan, en direction de Biarritz, sans autoroute d’aucune sorte. Village après village, nous avons roulé tranquillement, avec une liberté pas encore réellement ressentie. Ce que nous savions intellectuellement n’entrait pas encore dans l’émotionnel et j’avais ces sanglots de respiration qui m’arrachait régulièrement la poitrine : le stress.

Je n’ai fait que très peu de photos durant le séjour et particulièrement au début du voyage : en jolie boulette que je suis j’ai oublié de recharger mon appareil – nos conditions difficiles de départ expliquent cela – et je n’ai qu’une seule batterie, la faute à son prix excessif – 70 euros aux dernières nouvelles, à ce prix-là je préfère me payer des vacances. Toujours est-il que j’ai été particulièrement frustrée du peu de photos que j’ai pu faire, je n’ai pas pu lâcher-prise sur ce point précis.

Les kilomètres ont défilé. Je ne me rappelle de rien, sinon ce silence, au fond, là, dans la voiture. Ce rien. je me sens aussi vide que ce silence, épuisée par une nuit d’insomnie et la terreur que mes beaux-parents aient trop peur de garder nos enfants, que nous repartions avec, que ma bulle d’air explose. J’en suis encore là, à ne pas y croire, à être parti(e)s sans eux en les sachant entre de bonnes mains. Je m’échappe du Gard, je refuse de m’arrêter tant que nous n’avons pas quitté le département.

Nous sommes dans l’Aveyron. Vers 18h15, voyant le jour décliner un peu nous nous sommes mis en quête de notre premier lieu pour passer la nuit. Nous le voulions loin des regards – le camping sauvage est interdit, bien que la tente de toit passe entre les mailles pour l’instant – et loin de tout bruit de civilisation. En quinze minutes le lieu fut trouvé. De petits chemins en petits chemins, nous avons grimpé une colline jusqu’à arriver au pied d’un immense château d’eau bien rond – château d’eau de Lauras, proche de Saint-Affrique (12). La vue imprenable sur la vallée et le soleil déclinant m’ont convaincue de rester là. Nous étions inquiets un peu du vent intense qui prenait le lieu, mais là où nous étions garés, nous ne ressentions quasiment rien.

Nous avons mangé nos légumes crus et nos fruits, tout remballé et puis nous sommes partis marcher dans les rafales de vent. Les oiseaux chantent de tous les horizons, nous n’avons pas assez de nos oreilles pour différencier chaque son. Toute la colline les abrite on ne sait où, dans les herbes peut-être, c’est extraordinaire de beauté. J’ai tenté une vidéo pour avoir le son, le vent efface tout en crachotant un son dès plus laid, j’abandonne rapidement.

Aveyron paysage château d'eau de Lauras
En fait, il y avait pas mal de nuages.. ^^

Aveyron paysage château d'eau de Lauras

J’ai écrit quelques mots sur un carnet avant la tombée de la nuit.

Fatigue intense, je suis comme décalée de moi. Le silence est stupéfiant et bienvenu. Le soleil se couche, doucement, je m’apprête à passer ma première nuit en pleine nature, après la mauvaise expérience de Volvic, en 2006. Je ne suis pas encore, non, inquiète. Je m’interroge de la viabilité de ce projet : dormir sur le toit de notre voiture.

aveyron paysage soir arbre

aveyron paysage soleil nuages


Les nuages ont caché le soleil avant sa « chute » finale.


 

J’allais passer ma première nuit aux vents, je ne savais rien de ce qui m’attendait, je n’étais pas inquiète. Dubitative, sans aucun doute. Perplexe quant à ma capacité à dormir dehors, sans autre protection qu’un tissu malmené par les éléments s’il lui en prenait – et il lui en a pris. Perplexe aussi, devant ma non-peur. Je crois que c’est à cela, que je ne m’attendais pas.

Autour de nous, les oiseaux chantaient la nuit. A 21h il faisait sombre, le silence nous a entouré, et nous avons fermé les yeux.
 

 

Automne : quelques pas dans la campagne Clermontoise

Automne : quelques pas dans la campagne Clermontoise

 

Hibou, 4 ans, très sérieux, doutant de la réalité :
_ On est dans un rêve ?
_ Comment ça ?
_ Ben c’est un rêve ou c’est la réalité ? Ici.
_ La réalité. Pourquoi ?
_ Ah. On dirait un rêve. C’est pareil.

Il n’était pas convaincu.
Je vous présente son rêve.

 

automne is coming

automne arbre rouge orange

automne feuille grignotée

automne paysage multicolor

automne epines

punaise rayee

fleur aune abeille

automne-feuilles-rose

feuille et fruits parasite Sous la feuille, des milliers de petits vers

clematite-sauvage
Clématite sauvage

nid oiseau

chemin automnal campagne ClermontoiseC’est ici qu’il a demandé. Si nous étions en plein rêve.


 

Il ventait dans ce rêve, il ventait de plus en plus fort sur la campagne clermontoise et les photos étaient de plus en plus difficiles à prendre. Nous protégions nos oreilles comme nous pouvions, nous coincions les longs cheveux dans des capuches qui restaient presque en place et finalement Hibou a demandé à rentrer et j’ai plussoyé. Au loin nous avons entendu des chasseurs et les corbeaux dans le champ ont tous relevé la tête quelques instants c’était des secondes suspendues avant de reprendre la recherche des graines et quelques pas plus loin nous en croisions d’autres, ils nous ont souri et personne n’a eu le cœur de le leur rendre, aucun de nous quatre n’a pu sourire à leurs armes. Est-ce qu’ils savent comme c’est perturbant, aux abords des maisons, de les rencontrer, est-ce qu’ils savent. Ils verront sans doute, comme nous, les crottes de lapin par millier, les terriers, les passages d’animaux que nous avons dénichés au pied de buissons et les herbes couchées par endroit. J’espère – est-ce que cela fait de moi une personne horrible – qu’ils seront suffisamment cachés pour ne pas être dénichés.

Le Hêtre du voyageur

Le Hêtre du voyageur

Avant de parler de lui, de l’être que j’ai rencontré, je voudrais poser votre regard, votre écoute. Que vous respiriez dans l’instant présent. Comme je l’ai fait dans cette forêt, comme je le fais depuis plusieurs semaines. Je n’ai pas pris le temps présent d’en parler, je ne l’ai pas conscientisé pour traverser de vous à moi cet espace-temps qui existe sur l’instant et s’évapore pour devenir un passé duquel j’apprends à me défaire. Apprendre à ne pas exister dans le futur, dans le passé. À être. À lire en conscience, à respirer en conscience, à regarder en conscience. À écouter, en conscience.

Avant de parler de lui, il me faut également poser pour vous le regard que je pose moi sur les êtres, la nature, les légendes. Je crois à tout et ne crois en rien. Il n’y a là aucun paradoxe, je crois en ce que je ressens, simplement. Je suis venue à Brocéliande sans aucune volonté de rencontrer Merlin, Viviane ou Morgane, ni même d’aller sur les lieux mythiques et essentiellement touristiques. Je suis avant tout intéressée par l’Autre, la rencontre profonde de l’être à l’être. Je raffole des histoires mais ne songe pas spécialement qu’elles ont un lieu et donc une trace. Je suis venue dans cette forêt relativement vierge des légendes et sans aucune volonté de les rencontrer. Je ne voyais que les arbres et leur appel intense qui résonnait en moi. Ce que je tente d’exprimer, c’est que je ne pensais pas au tourisme, je ne pensais pas à Merlin ou au Chevalier du Lac, je n’étais pas dans ce passé riche de contes.
Nous n’avions donc rien préparé à visiter. Nous venions pour les arbres remarquables.

Avant de parler de lui, l’hêtre du voyageur, – et ce sera le dernier point important -, je voudrais ajouter une expérience que j’ai vécue lors d’une tempête. Je ne crois pas que c’était en 1999, il me semble un peu après (2003 ?). Mais c’était en décembre, autour de noël et je me trouvais à Nantes. Le père de S. nous avait emmenés à Pornic et quelque chose s’était produit sur les falaises : j’ai soudain entendu les arbres. Ensemble. Une communication parfaite, impressionnante, ils disaient la tempête à venir, ils se préparaient. Ils étaient dans une urgence joyeuse, une urgence terrible, je n’entendais plus que ça. Je me suis mise à les photographier – et à l’époque j’étais encore à l’argentique -, à les approcher, les toucher, j’étais bouleversée. S. avait ce petit sourire moqueur qu’il me dédiait lors de chacune de mes excentricités, ces particularités dont je suis coutumière et que j’apprenais à étouffer pour éviter ce regard-là – bien mal, j’apprenais bien mal. Toute la nuit suivante, de retour sur Nantes, j’ai entendu le chant de la terre. D’une magnificence bouleversante. Je l’entendais se soulever – la terre, je l’entendais se soulever avec délice, volupté -, je l’entendais accompagner, vibrer avec la tempête, je l’entendais chanter.. chanter.. Comment exprimer par la joie, ce que l’humain voit en désastre ? La terre vivait la tempête comme un nettoyage intérieur.
À partir de ces jour-nuit-là, j’ai expliqué que j’entendais les arbres. Ce qui était important dans cette phrase – et à côté de quoi je suis passée toutes ces années-, c’était « les ». J’ai pris conscience dans la forêt de Paimpont que jusqu’à présent j’entendais une forêt, les arbres dans leur ensemble, leurs communications entre eux. Je les entendais parler ensemble. Ce que je percevais d’un seul arbre m’effleurait, ou plus exactement j’effleurais l’individu. Comme lorsqu’on sent une personne derrière soi et si l’on se retourne elle se trouve loin.

Je me tenais là. En lisière. Avec ce privilège de les entendre, ensemble.
Ce que je savais intuitivement, je l’ai vécu ces quelques jours en Brocéliande. Et ce fut une révélation brutale, intense et profonde de l’essence même des arbres.

 
 

14 septembre, 19h20 – le hêtre du voyageur :

Nous sommes au cœur de la forêt de Paimpont, en direction de Trehorenteuc via la D40. C’est une colline qu’escalade une route, et lorsque nous arrivons à son point culminant, juste sur la droite un chemin se découvre. Une barrière forestière en interdit l’accès puisque nous sommes dans une partie privée de la forêt, une barre aussi verte que le feuillage qui nous entoure. Huit ou neuf personnes en sortent comme nous arrivons, et nous échangeons un sourire complice qui se passe de mots. Je les crois espagnols, ne suis pas certaine. En partant, depuis sa voiture, l’un d’eux me fera un grand signe de la main, connivence d’amoureux de la nature, sans doute. C’est sur cette note fraternelle que nous avançons à notre tour, seuls, entourés par la pénombre et la grisaille. Pas le moindre rayon de soleil ne perce les nuages, des gouttes de pluie tombent parfois en toute légèreté, un peu absente, un peu présente.

Quelques pas et déjà nous y sommes, bien qu’il soit encore invisible. Il se fait oublier, insaisissable tant qu’il ne s’est pas dévoilé. Caché derrière une immense barrière de houx superbe, son imposante présence se fait sentir. Lorsqu’il apparait, nous en avons le souffle coupé. Je le mitraille de photos, pour les trois-quart elles seront floues. En cause, la faible luminosité. Pour une meilleure visibilité, j’ai éclairci les photos. Je présente d’ailleurs mes excuses à celles et ceux qui passeront par leur téléphone, les photos sont relativement lourdes, je les ai réduites (jouant sur la qualité de l’image) autant que je le pouvais mais j’ai conscience que ce sera un affichage ralenti.
 

hetre du voyageur broceliande

 
Comprenez ces branches ouvertes, accueillantes… Le sentez-vous ?
Il enveloppe. Prend soin. Accueille.
Je sentais son aura autour de moi pendant que je le photographiais. Il me paraissait ancien, pour tout dire il m’intimidait.
 
hetre du voyageur broceliande branches

hetre-du-voyageur-arbre-broceliande-branches

hetre-du-voyageur-broceliande-arbre-remarquable

branches-broceliande-hetre-du-voyageur


 
Le tronc est sublime, abimé aux endroits où les visiteurs posent la main, frottent, récupèrent de l’écorce, se posent contre son tronc pour en être entouré. Certains s’assoient sur sa première branche, l’absence de mousse où ils se posent en atteste.
 
hetre-du-voyageur-tronc

tronc-arbre-du-voyageur

racines-hetre-du-voyageur


 
En voulant vérifier la netteté de mes photos, j’ai constaté un phénomène très étonnant, qui ne surviendra qu’avec cet arbre-ci : une luminosité en mouvement, une petite lumière verte scintillante qui se déplaçait ; lorsque je reprenais la même photo, sans bouger, la lumière était ailleurs. Souvent dans l’ombre, à n’importe quel endroit de l’arbre même en lui tournant autour, pas de soleil ni même de luminosité, le soir tombait.. c’était des fées, une conclusion toute personnelle mais il fallait y être pour le saisir, il fallait y être pour les sentir, les voir, les deviner dans cette nuit qui prenait les sens. Qu’importe pourtant, parce que si on ne croit pas en la magie à Brocéliande, à quoi peut-on espérer croire ?
 
hetre-voyageur-broceliande-lumiere

branches-hetre-du-voyageur

lumiere-hetre-du-voyageur-tronc

lumiere hetre du voyageur

lumiere hetre du voyageur arbre


 
Certains le comparent à un chandelier, avec ses branches évasées qui remontent vers le ciel. Je le vois simplement accueillant, empli d’une grande douceur. Je le sentais comme prêt à s’éveiller et marcher, à embrasser le monde. Imposant.
Sur ses branches poussent joyeusement mousse et fougère.
 
fougere-branches

fougere

mousse

mousse-branche

branche-cassee-hetre-du-voyageurBranche cassée de l’arbre


 
Quand j’ai finalement posé l’appareil et que j’ai pris le temps de rencontrer l’arbre, mon esprit a eu besoin d’une dizaine de minutes. La fatigue mais pas seulement. Je me devais de poser les pensées parasites qui me venaient, respirer à son rythme à lui, entendre sa tonalité… Sa puissance m’a envahie, j’ai touché de mon esprit ses pensées, je ne respirais plus qu’à peine tant j’étais bouleversée. Il emplissait ma tête…

Je tourne autour depuis deux jours et m’aperçois que je ne peux raconter. Ce qu’il a fait, ce qu’il a dit, ce que j’ai entendu, ce que j’ai vécu – est-ce que les mots manqueraient pour ces communications-là.. ? Ce qu’il m’a offert, le don qu’il m’a fait… comment, comment le dire ? Les mots n’ont pas la richesse de certaines émotions.. Grâce à lui, j’ai pu marcher tout le séjour. Il porte merveilleusement bien son nom.

Ce visage m’a sourit. J’ai entendu son rire et c’est à cet instant précis que j’ai réalisé sa jeunesse. Je n’ai pas compris tout de suite ce décalage, entre ce qui visuellement semblait un vieil arbre et cette jeunesse indéniable que je ressentais. Notre hôte, plus tard, nous a expliqué qu’il avait « seulement » 300 ans.
 

visage hetre du voyageur

visage-arbre-hetre-du-voyageur

ambre-hetre-du-voyageur


 
LeChat m’a photographiée en pleine méditation. Lorsque l’arbre a considéré terminé notre communication, il ma repoussée, fermement et gentiment. Il m’a fallu deux jours de contacts avec la forêt pour penser comprendre deux choses – je doute toujours, tout le temps, de tout– : les arbres fatiguent des passages incessants et non respectueux où personne ne prend le temps de les rencontrer, et la puissance des arbres remarquables ou vénérables demande une certaine distance pour ne pas être balayée par elle.

 
Je n’ai pas trouvé l’origine de son nom. Sinon ici sans aucune certitude, une légende, sans doute une simple histoire, rattachée à l’hêtre du voyageur pour le plaisir des mots.